‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 89 sur 190 · DERNIERES AMOURS DE PH. DESPORTES · texte numérisé non relu

DERNIERES AMOURS DE PH. DESPORTES

Qu'il souffre incessamment, qu'il brûle et soit de glace, Qu'il semé aux cours des eaux sa peine et son esmoy. Qu'un bel œil soit son dieu, son monarque et sa loy. Et qu'en le bien servant des rigueurs il pourchasse ;

Qu'il ait l'ame hautaine, et qu'une belle audace L'affranchisse du peuple et le relire à soy. Que par ses longs travaux, son mérite et sa foy, Il s'eleve un renom que le tans ne defface;

Que son heur des jaloux soit tousjours empesché. Que le tlux de ses pleurs ne puisse estre estanché. Qu'il trouve à ses desseins la fortune opposée,

Et que du seul tombeau soit son mal limité! Ainsi chantoit Clothon, sa quenouille au costé, Commençant de mes jours la maudite fusée.

J'ay dit à mon désir : Pense à te bien guider. Rien trop bas, ou trop haut, ne te face distraire. Il ne m'écouta point, mais, jeune et volontaire, Par un nouveau sentier se voulut bazarder.

Je vey le ciel sur luy mille orages darder. Je le vey traverser de llamme ardante et claire,

CLEONICE. 181

Se plaindre en trébuchant de son vol téméraire, Que mon sage conseil n'avoit sreu retarder.

Apres ton précipice, ô désir misérable ! Je t'ay fait dedans l'onde une tombe honorable De ces pleurs que mes yeux font rouler jour et nuit.

Et l'espérance aussi, ta seur foible et dolante, Apres maints longs destours, se voit changée en plante, Qui reverdit assez, mais n'a jamais de fruit.

Parmy ses blonds cheveux erroient les amourettes, S'entrelaçans l'un l'autre, et ses yeux, mes vainqueurs, Kaisoient par leurs rayons un juillet dans les cœurs, Et sur terre un ami tapissé de fleurettes.

Sur les lis de son sein voletoient les avettes, Contre les regardans décochans leurs rigueurs. Dieux! que d'heureux tourmens! que d'aimables langueurs : , Que d'hameçons cachez! que de flammes secrettes!

Si tost que m'apparut ce chef-d'œu\Te des cieux, En crainte et tout devôt je refermay les yeux, >''osant les bazarder à si hautes merveilles.

Mais je n'avançay rien, car ses divins propos Me voleront d'un coup l'esprit et le repos, Et l'amour en mon cœur entra par mes oreilles.

D'une douleur poignante ayant l'ame blessée, Je ne puis en mon lict d'allégeance esprouver; Je me tourne et retourne, et ne sçauroy trouver De place qui ne soit de chardons hérissée.

Ne verray-je jamais que la nuict soit passée? Je suis au mois de juin, et pense eslre en hyver. Leve-toy, belle Aurore, et fais aussi lever. Non le soleil du ciel, mais cil de ma pensée.

Ah! que dy-je, une nuict? tout un siècle est passé, Depuis que son bel œil sans clarté m'a laissé ; Non qu'on ne parle plus de saisons ny d'années.

Je laisse au philosophe et aux gens de loisir, A mesurer le tans par mois et par journées. Je conte, quand à moy, le tans par le désir.

Vous n'aimez rien que vous, de vous-mesme maistresse. Toute perfection en vous seule admirant, .

182 CLEO.MCH.

En vous vostie désir commence et va mourant, El l'amour seulement par vous mesme vous blesse.

Franche et libre de soing, rostre belle jeunesse, ' D'un œil cruel et beau mainte flamme tirant. Brûle cent mille esprits qui, vostre aide implorant, IS'esprouvent que fierté, mespris, haine et rudesse.

De n'aimer que vous mesme est en vostre pouvoir; Mais il n'est pas en vous de m'empescher d'avoir Vostre image en l'esprit, l'aimer d'amour extrême-

Or l'Amour me rend vostre, et si vous ne m'aimez, Puisque je suis à vous, à tort vous présumez. Orgueilleuse beauté, de vous aimer vous mesme.

Qui voit vos yeux divins, si pronts à décocher, Et ne perd aussi tost le cœur, l'ame ef l'audace, N'est pas homme vivant, c'est un morceau de glace, Une souche insensible, ou quelque vieux rocher.

Qui ne voit point vos yeux doit les siens arracher. Et maudire le ciel qui ce mal luy pourchasse; Je ne voudroy point d'yeux, privé de tant de grâce, Car tous autres objets ne font que me fascher.

On doute de ces deux la meilleure avanture, De cil qui pour les voir à la mort s'avanture, Ou qui, ne les voyant, évite son trespas.

Perdre la vie est tout, c'est le dernier naufrage. Telle perte pourtant ne m'en priveroit pas. Car, qui ne les voit point, perd beaucoup davantage '

Plus j'ay de connoissance, et plus je détermine De n'aimer rien que vous, seule digne de moy, Digne de m'enlacer d'une éternelle foy.

Et que tous mes désirs ayent de vous origine.

Belle race du ciel, ame claire et divine. Seule toute mon tout, ma créance et ma loy. Je respire par vous, sans vous rien je ne voy. Et, si j'ay bien ou mal, vostre œil me le destine.

' Traduction d'un sonnet italien qui débute par ces vers :

Chi vede gli occlii vostri, e di vafjhezza Non resta vinto al primo encontro, e privo De l'aima, puo ben dir che non è vivo, ^'e sa che cosa sia grazia e bellezza.

CiEONICE. 183

Qup j'estoy malheureux ne vous connoissant pas! Comme un qui va de nuict, je chopoy tous les pas, Et prenoy pour ma guide une foible eslincelle.

Depuis, le ciel bénin, pour me recompenser, Me lit voir un soleil, dont la flamme est si belle, Qu'on n'en peut approcher seulement du penser.

Cet œil du firmament tousjours resplendissant, Qui rend comme il luy plaist les saisons différantes, Père des animaux, des métaux et des plantes. Sans qui rien icy bas ne peut estre naissant,

Son voyage infini tous les ans finissant, iVoutrepasse jamais les ceintures ardantes Du cancre et de la chiè>Te, et, comme les errantes, l'es vapeurs de la mer va son feu nourrissant.

Mon soleil, qui sur l'autre a beaucoup d'avantage. De mes yeux à mon cœur fait ainsi son voyage, Et sans outrepasser de mes pleurs se repaist.

Mais, ô belle planette! ô ma flamme dernière! Hela^ ! vous le voyez, je suis, et m'en déplaist, Trop petit océan, pour si grande lumière.

Si par vostre beauté, digne d'une immortelle, Je sens geler mon ame et mon cœur enflamer, J'en accuse le ciel plustost que vous blasmer : La faute en est à luy, qui vous forma si belle.

Et si, volant trop haut, où mon désir m'appelle. L'audace ou le malheur me contraint d'abysmer, La faute en est d'Amour qui me fait vous aimer Et croire que la mort pour vous n'est point cruelle.

Mais, si vous me voyez devant vous tressaillir, Rêver, pallir, rougir, les propos me failUr, . Et me dissimuler d'une feinte peu caute,

Me plaire en mes pensers, me séparer de tous. Et que vous ne croyez mon mal venir de vous, Je pense avoir raison d'accuser vostre faute.

Trois fois les Xanthiens au feu de leur patrie Se sont ensevelis avec la liberté ; Et le vaillant Caton d'un esprit indonté,

18i CLEONICE.

Afin de mourir libre, est cruel à sa vie.

L'espouse de Syphax, du malheur poursuivie, Fuit en s'empoisonnant le triomphe appresté, Et, d'un cœur aussi beau comme estoit sa beauté. Mourut l'Égyptienne, après eslre asservie.

Que pensé-je donc faire, ô chetit que je suis ! Chargé de mille fers, mais plus chargé d'ennuis, Qui sens mon ame libre esclave estre rendue?

Il faut, il faut mourir, je suis trop attendant; Si ce n'est en Caton ma liberté gardant, Soit comme Cleopatre après l'avoir perdue.

Si trop en vous servant, ô ma mort bien-aimée! L'ardant feu de mon creur éclaire et se fait voir ; Si l'on dit qu'à son gré vostre œil me fait mouvoir, Et que de vous sans plus ma vie est animée ;

Une si pure ardeur, qui n'a point de fumée. Devant tous peut reluire et nrionstrer son pouvoir. Tant de vers, qui si loin mes douleurs font sçavoir, Sont des arcs que je dresse à vostre renommée.

Jadis entre les Grecs, quand l'honneur y vivoit, Le vainqueur des vaincus maint trophée élevoit. Fait d'étoffe légère et de peu de durée.

Mais moy que ma deffaite a rendu glorieux. Bien que je sois vaincu, j'élève en divers lieux Maint tropfiée immortel pour vous rendre honorée.

G journée inconstante, heureuse et malheureuse, Extrême en tous les deux 1 Inconstant comme toy. Je ne sçay si maudire ou louer je te doy, Tant tu m'es à la fois et douce et rigoureuse !

Fut-il onc aux enfers ame si douloureuse? Les cieux ont-ils un dieu si fortuné que moy? Blille extrêmes faveurs ont bien-heure ma foy. Mille extrêmes rigueurs la rendent langoureuse.

Ke puissé-je jamais de toy me souvenir! Mais puissé-je tousjours ce penser retenir, Qui durant mon exil si doucement me touche.

Que d'estranges chaos en moy se remesloient! Son propos me chassoit, ses yeux me r'appelloient : Dieu que j'ayme ses yeux et que je hay sa bouche !

CLEONICE. 185

L«?s célestes beautez d'une heureuse jeunesse, Un orgueil plein d'attraits, une honneste rigueur, En silence un parler qui décou\Te le coeur, Un modeste dédain, le port d'une déesse ;

Dessous des cheveux blonds une meure sagesse, Un œil comblant l'esprit d'amoureuse langueur. Qui de tout ce qu'il voit est monarque et vainqueur, Oxii gelé et fait brûler, qui guarist et qui blesse;

Un esprit tout divin, le ciel mesme estonnant, Un propos qui les rœurs à son gré va tournant, Neige, ébene, coral, lis et roses vermeilles.

Et mille autres thresors de nature et des cieux, De l'œil et de l'esprit la gloire et les merveilles, Sont de ma liberté les tyrans gracieux.

Pourquoy ne l'aimeroy-je? elle est toute parfaite. C'est un portrait vivant des beautez de Cypris; 11 n'auroit point de cœur qui n'en seroit épris, Et qui ne beniroit le jour de sa desfaite.

Bien que pour un mortel le ciel ne l'ail pas faite. Et que j'advouê assez d'avoir trop entrepris. Je me plais en ma faute et plus je me sens pris. Et plus je tiens ma vie heureusement sujette.

Mon Dieu! qu'elle est divine et que je suis heureux D'en avoir connoissance, et de n'estre amoureux De rien tant que des yeux dont j'ay l'ame blessée!

Moins j'y connoy d'espoir, mieux je la vay servant ; Ce qui deust me geler rend mon feu plus vivant. Et le mal qui me tu»? est vie à ma pensée.

Un yToire vivant, une neige animée, Fait que mon œil ravy ne s'en peut retirer. 0 main victorieuse, apprise à bien tirer. Que tu m'as de beaux traits la poitrine entamée! ^ .Aux célestes beautez mon ame accoustuméc Ne trouve objet que toy qui la puisse attirer, Et croit qu'elle te peut sans offense adorer, Tant elle est de ta glace à toute heure enflamée. Le jour dont si souvent j'aime à rnc souvenir,

186 CLEONICE.

Jour qu'il te pleut mes yeux et mon cœur retenir, Et de leur servitude embellir ta victoire,

Tu rompis tant de nœuds qui m'avoient sçeu lier Et me faisant deslors toute chose oublier, Tu fus mon seul penser, mon ame et ma mémoire.

Le sculpteur excellent desseignant pour omTage Une plante, un lion, un homme, un élément, Si la main obeyt et suit l'entendement. Trouve en un marbre seul toute sorte d'image.

Ainsi rare beauté, sujet de mon courage. Se trouve en vous le bien et le mal d'un amant, Mais, faute de sçavoir, d'art et de jugemant. Voulant choisir le bien, je me prens au dommage.

Ce n'est donc le destin par qui tout est forcé. Ce ne sont vos rigueurs, ny le sort courroucé, Que l'on doit accuser de ma perte inhumaine.

La faute est toute à moy : car dedans vostre cœur Est ma vie et ma mort, mon repos et ma paine. Mais je n'en puis tirer que mort, peine et rigueur.

Durant que je vous chante, ô ma flamme secrette ! Et descr^- ces beaux nœuds qui m'ont sçeu retenir, M'obligeant à bon droit les siècles à venir. Qui verront en mes vers vostre beauté pourtraite,

Le ciel qui sans pareille outre-nous vous a faite. Vous fait de jour en jour plus belle devenir, Si bien que pour menteur chacun me peut tenir, Quand plus que je ne monstre on vous trouve parfaite.

Afm donc que je puisse un tel blasme éviter, Lors que j'entreprendray vos louanges chanter. Je diray désormais : Tel jour elle estoit telle.

ifais depuis sa beauté d'heure en heure augmenta, La feit plus que déesse, et si haut l'emporta. Que, pour voler après, trop basse fut mon aile '.

' Traduction d'un sonnet italien qui commence par ces vers :

Mentr" io scrivo di voi, dolce mia morte,

Per obligarmi la futura etate

Con dar dipinta a lei quella bellate,

Che '1 ciel diè viva al secol nostro in sorte.

CLEOMCt.

STANCES

Sonl-ce dards ou regards que les traits élancez De ces deux beaux soleils, rois des aines plus fieres .' Uà! ce sont des regards, clairs d'ardanles lumières; Non, ce sont dards cruels, dont les cœurs sont percez.

Sont-ce charmes ou chants que les sons gracieux. Dont sa vermeille bouche est si bien animée? Ce sont chants qui l'esprit peuvent ravir aux cieux. Ce sont enchanlcincnls dont j'ay l'ame charmée.

Puis qu'il se falloit perdre, et qu il est destiné Que vaincu jp périsse en l'amoureuse guerre, Ce m'est grand reconfort qu'un si beau trait m'enferre, Et qu'en si blonds cheveux je sois emprisonné.

Toutes les autres fois qu'.Amour m'avoit donté. Je pleuroy ma fortune et Testât de ma vie; Mais j'aime ores mes fers et fuy la liberté, El chastiroy mon cœur s'il en avoit envie.

D'un regret seulement mes esprits sont troublez, D'estre trop bas objet pour si haute lumière. Mais, ô rare beauté des beautez la première! Prenez garde au soleil à qui vous ressemblez. . Ce bel astre du ciel, cet unique flambeau ; En tous lieux ses rayons sans différence darde ; Et son œil, qui si clair cède au vostre plus beau. Comme les hauts sapins le bas soucy regarde.

Ne ne me dédaignez donc, et souffrez qu'en mourant Un doux trait de vostre œil donne espoir à mon ame; Permettez que mon cœur bassement vous reclame. Et qu'il se rende Ijeureux, vos beautez adorant.

ilais cest peu que d'un cœur pour offrir à vos yeux. Rois de tous les esprits de ceux qui s'en approchent; J'en voudroy mille et mille, afin de pouvoir mieux Recevoir tous les traits que si droit ils décochent.

-Autre faveur du ciel je ne veux désirer Qu'estre seul consommé d'une flamme si claire. Aussi bien toute autre ame est pour vous trop vulgaire. Seul d'un si beau tourment je mérite endurer.

Car je sçay comme on souffre et n'y suis point nouveau, Accoustumé d'enfance aux plus cruels allarmes ; Venus au lieu de laict, quand j'estois au berceau, Me fit sucer des feux, des soupirs et des larmes.

Un seul cry ne m'eschappe aux plus fortes langueurs, Et pour en voir la preuve, ô ma belle adversaire! Essayez contre moy ce que vous pouvez faire,

i88 CLEONICE.

Choisissez-moy pour but aux traits de vos rigueurs.

Mais, s'il faut tenir cher ce qu'on a tout à soy, Me pouvez-YOus blesser sans vous estre cruelle '! Chacun peut vous aimer, mais non pas comme moy; Chacun n'a pas mes yeux, bien qu'il vous trouve belle.

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