EPI GRAMME
Piivê du bel astre amoureux A qui mon ame est asservie, Entre mille ennuis rigoureux Le dueil ne peut m'osler la vie.
Au retour, par contraire effort, Si l'aise d'esprit ne me prive, Liesse ou douleur excessive Ne suffit pour donner la mort.
Ceste belle ennemie et d'amour et de moy, Qui presqu'en se jouant range tout en servage, A poui- soldais choisis et pour riche équipage L'honneur, la chaslet»'*, la constance et la foy.
Un seul mauvais penser n'a place auprès de soy, La vertu toute vivo est peinte en son visage : Si bien que qui la voit levé au ciel son courage, Et des désirs communs n'esprouve point la loy.
Ses yeux sont deux soleils de beauté si parfaite, Que d'Amour et de Mars la lance et la sagette Vont point tant de pouvoir contre une liberté.
La grâce et la douceur sont tousjours avec elle. Cette belle déesse, ah! non seulement belle, Ains Bellone et guerrière, ainsi m*a surmonté.
Douce fin de mes vœux, s'il vous plaistque j'escrive Ce5 parfaites beautez, dont vous blessez les dieux, Faites tant que je puisse en vous tenir les yeux. Durant que je m'essaye à vous pourtraire vive.
Car il ne faut penser autrement que j'arrive Au moindre des beaux traits que vous avez des cieux, Veu qu'il sort de vostre œil tant d'esclairs radieux. Qu'une si grand' clarté de lumière me prive.
Faites comme Phœbus, quand son fils s'approcha, Qui de son chef doré les rayons destacha,
CLEONICE. 189
Pour ne l'esblouvr pas de se divine flame.
Sinon je ne puy dire, en chantant vos heautez, Fors que je vey des feux et de grandes clairtez, Qui troublèrent ma vue et brûlèrent mon ame*.
A la beauté du ciel vostre beauté j'égale : Le ciel en sa rondeur toute forme contient Et par son mouvement crée, esmeut et maintient; De semblables effets vous estes libérale.
Car vostre belle veuê, admirable et fatale, Crée en nous les amours, les garde et les soustient, Et tant de beaux pensers, dont l'esprit s'entretient, Ont leur mouvement d'elle et leur forme idéale.
Le clair soleil du ciel fait naislre en tournoyant Les fleurs, l'or précieux, le rubis flamboyant, Dont mainte dame après son beau chef environne.
Les soleils de vos yeux, mon esprit allumans, Y produisent sans fin perles et diamans, Dont jespere en mes vers vous faire une couronne.
Le tans léger s'enfuit sans ni'on apercevoir. Quand celle à qui je suis mes angoisses console : Il n'est vieil, ny boiteux, c'est un enfant qui vole, Au moins quand quoique bien vient mon mal décevoir.
A peine ai-je loisir seulement de la voir Et de ravir mon ame en sa douce parole. Que la nuict à grand pas se haste et me la voile, M'ostant toute clarté, toute ame et tout pouvoir.
Bien-heureux quatre jours, mais quatre heures soudaines! Que n'avez -vous duré pour le bien de mes paines ? Et pourquoy vostre cours s'est-il tant avancé?
Plus la joie est extrême et plus elle est fuitive; Mais j'en "jarde pourtant la mémoire si vive, Que mon plaisir perdu n'est pas du tout passé.
* Traduction d'un sonnet italien dont voici le début :
S'amate, almo mio sol, ch' io canti, o scriva L'alte hellezze, onde M ciel \olse ornarvi, Oprale si, ch' io possa alnien niirarvi, Per poten i ritrar poi vera et viva.
^90 r.LEONlCE.
Cet habit trop heureux, qui sert de couverture Aux thresors qu'à bon droit sur tout je vay prisant, Bien que vous le portiez presque en vous desplaisanl, Croyez-moy, s'il vous plaist, n'est de noire teinture.
Car, ainsi que la nuë ou l'ombrage ne dure Aux lieux où le soleil ses rais va conduisant, De mesme, en quelque lieu que vostre œil soit luisant, Le noir s'évanouyt ou change de figure.
Qui voit, comme je fay, vos regards enflammans. Juge que vostre habit est plein de diamans. Et que toute blancheur auprès n'est qu'un ombrage.
Donc, pour porter le dueil sans changer de couleur Et pour tenir la terre et le ciel en douleur, 11 faut cacher vos yeux et vostre beau visage.
Ceux que trop d'avarice, ou trop peu de sagesse. Dans un foible vaisseau fait sur mer voyager, Et qui cherchent la mort au rivage estranger, PoLnds d'un sale désir qui n'a jamais de cesse,
Si le juste courroux de Neptune les presse, Et qu'ils perdent l'espoir par l'effroy du danger. Chacun à qui mieux mieux pour la nef décharger, Jette au milieu des eaux sa plus chère richesse.
Moy qui d'un beau désir me sentoy enflammer, Je m'embarquay joyeux sur l'amoureuse mer. Qui de flots et de vents aussi tost fut couverte ;
Pour décharger ma nef, j'ay franchement jette Tout ce qui m'estoit cher, l'ame et la liberté, Et n'ay point de regret d'avoir fait cette perte.
Voyant le beau soleil si clair et radieux. Qui couvre et qui destruit toute grande lumière, Ainsi qu'en l'Océan se perd toute rivière. Je ne me puis tenir de le dire envieux.
Car tant de feux divins semez parmy les cieux, Voire sa propre sœur des astres la première. Perdent, s'il est présent, leur splendeur coustumiere. Et de leur deshonneur il se rend glorieux.
Le soleil de nos ans, qui fait fleurir ma vie,
CLEOMCE. 191
Comme l'autre soleil n'est point touché d'envie, Ombrageant les honneurs d'une moindre beauté;
Ains, par l'aimable effort de ses flammes jumelles, Celles qui sont auprès en deviennent plus Iwlles, Et tout objet voisin en rend plus de clairté.
Qui veut fermer l'entrée aux peu chastes pensées, Et par feu, comme Hercule, immortel devenir ; Qui veut de beaux désirs son ame entretenir, Fuyant les vanitez du vulgaire embrassées ;
Qui veut au ciel d'amour voir ses ailes haussées, Et de tous vieux ennuis la mémoire bannir, Vienne au jour de vos yeux s'il les peut soustenir, Beaux yeux, les doux meutriers de mes paines passées.
Quiconque ainsi que moy s'y peut ferme arrester, D'autres biens ne sçauroit son esprit contenter ; Tout objet du commun l'offense et le travaille.
Les tourmens ne pourroient l'en priver tant soit peu, Et, comme la vestale avait soin de son feu, Il conserve le sien de peur qu'il ne luy faille.
Je voy raille clartez et mille choses belles. Mais c'est tout par vos yeux, les miens ne sçauroieot voir; Vostre esprit tout divin me rend plain de savoir. Je voile au plus haut ciel, emporté sur vos ailes.
Vous me rendez gelé dans les flammes cruelles, Ainsi comme il vous plaist vous me faites mouvoir. Vous me donnez raison, jugement et pouvoir, Vous estes mon destin et mes lois éternelles.
De vous et non du ciel je reçoy qualité. D'un clin de vos beaux yeux je fay ma volonté, Vous me donnez l'essence et la forme première.
Sans vous je suis pareil à cet œil de la nuit, Qui n'est de soy visible et qui point ne reluit. Si des rais du soleil il ne prend sa lumière.
Les combats renommez, les victoires hautaines Des dieux de vostre sang vous croyez surpasser, Comblant de feux mon ame, esclavanl rnon penser, Et triomphant d'un cœur soumis à tant de paines.
192 CLEOSICE.
Mais la mort, qui se rit des puissances mondaines, Et qiii les pesans fers des vaincus peut casser, Finira ma souffrance et vous fera cesser De tirer pour tribut de mes yeux des fontaines.
Ma cendre seulement alors vous restera, Que vostre cœur félon à son gré traitera, Tandis que mon esprit, sans douleur et sans crainte,
Délivré de l'enfer où il fut tourmenté, Jouyra bien heureux de vostre grand' beauté. En la face de Dieu si vivement dépainte.
Ces froideurs, ces dédains, cette agréable audace, Xe peuvent pas assez pour me désespérer ; Ma foy fait en mon cœur l'espoir ferme durer, Afin qu'amour tousjours y conserve sa place.
Ces propos tousjours pleins d'aigreur et de menace. Cet œil qui s'embellist de me voir mart^Ter, Ne feront que pour vous je sois las d'endurer, Que je n'aime ma peine et que je ne l'embrasse.
Vostre beauté divine adoucist tellement L'aigreur de mes ennuis, que je chante au tourment ; Je beny vos rigueurs, j'adore ma souffrance.
Jla foy, d'autre costé pure et sainte à jamais. Sert d'asseuré rempart à ma ferme espérance. Et fait que vostre amour en fin je me promets.
Bien que l'onde pesante et l'air humide et pront. Pour croistre leur puissance ayent débat à toute heure, La terre en leurs discords immobile demeure. Et du grand univers l'ordre ne se confont.
Aussi, bien qu'en mon cœur les soupirs qui se font, Ayent débat éternel avec l'eau que je pleure. Leur quereleux discord ne fait pas que je meure : Avec un peu d'espoir mes esprits se refont.
Mais, si le feu léger les élemens excède D'un trop puissant effort, on verra sans remède L'air flambant, l'eau tarie et la terre brûler.
Las ! je crains que par trop dans mon ame il abondt Et q\ie je face au ciel tant de flammes voler, Que, nouveau Phaëton, je rebrûle le monde.
Quand lardante jeunesse, aux délices poussée, Cède à l'dge plus meur, moins amy du plaisir, Tout ainsi que le teint se change le désir, Et la raison commence à guider la pensée.
Des aiguillons d'honneur l'ame se sent pressée. Qui luy font tout à l'heure autre chemin choisir,' Et celuy que l'Amour avoit sçeu mieux saisir. Se ri plus hautement de sa flamme passée.
Chacun lors, par le tans rendu plus adnsé, Voyant làge qui glisse à la nuict disposé, ^onge à faire retraite ains que le jour luv faille.
Mais moy qui dois brûler aimant jusqu'à la mort Mus je touche à la nuict, plus j'éloigne le port, Et moins j'ay de rigueur, plu^ Amour me travaille.
Ce bras qui m'a tiré tant de traits amoureux, Par qui ma jeune audace en triomphe est menée ; Ce bras toujours vainqueur, ô fiere destinée ! Est ouvert par le fer d'un barbier rigoureux.
Mais quoi ! je vay plaignant un coup peu dangereux Et voyant vostre sang mon ame est estonnée. Bien que par vos rigueurs la mort me soit donnée, Et que n'ayez soucy de me voir malheureux.
Je n'aime rien si fort que ce qui plus m'outrage ; Mais las ! que le barbier n'en lire d'avantage, Si grande cruauté je ne s«;auroy plus voir. ^
Doy-je espérer qu'un jour la pitié vous surmonte Et qu'avecques mes pleurs je vous puisse esmouvoir Vous qui de vostre sang faites si peu df . .ntr. -
-Simulacres divins, flammes saintes et claires. Qui Imsez dans le ciel de son front spacieux, Et, comme le soleil, par vos traits radieux Dissipez la vertu des splendeurs ordinaires,
S'il est vray que tousjours les deux grands luminaires Les flambeaux arrestez, ceux qui changent de lieux ' D'une égale clarté luisent daJans leurs cieux. D'où vient que vos rayons soyent souvent si contraires''
Amour, père du tout, une fois seulement
iys
i^4 (,L1::0MCE.
Leur imposa de luire, et depuis constannueiil Jls vont gardant leur ordre et sont tousjours semblables. Vous, les sphères d'amour, yeux, célestes flambeaux. Luisez de cent façons divers et variables, Mais doux ou courroucez tousjours vous estes beaux.
Vous qui fuyez les pas du vulgaire ignorant, Et j)ar maints grands labeurs gaignez la connoissance Des secrets de nature, admirable en puissance, D'entre les faussctez la vérité tirant.
S'il est vray qu'à son bien tout homme aille courant, D'où vient que je sois seul suivant ce qui m'oCfance? D'où vient qu'en le srachant je n'y fay résistance, Mais que de mon bon grc je le vay procurant?
Ou, si c'est mon vray bien que d'adorer ma dame, loui quoy son doux regard n'appaise-t-il mon ame? D'où me vient tant de glace et de brùlans trespas?
S'ils naissent de la voir, comment se peut-il faire •jue j'y coure à toute heure, ardant et volontaire, Kt craigne moins la mort que de ne la voir pas?
STANCKS
Suit que mon haut désir trop pront et trop nnlanl M'offusque les esprits et les aille bandant. Soit que devant mes yeux sans cesse elle revienne, Soit que sa belle veuO ensorcelle la mienne, Ou Lion soit que plustost le ciel, qui l'aime tant, Aille avecque les ans ses beautez augmentant. Ou soit que de mes pleurs elle se face belle. Je luy trouve tousjiurs quelque beauté nouvelle.
"^oit que son jeune cœur ne puisse estre adoucy, •-uit qu'aux pleurs et aux cris il devienne endurcy, Soit qu'elle n'ait pitié d'un tourment qu'elle ignore, Ou soit que comme femme elle hayt qui l'adore. Ou soit que mon penser lui semble audacieux, Soit qu'elle veuille voir comment brûlent ses yeux. Ou qu'elle soit d'amour l'ennemie immortelle, Autant qu'elle est parfaite, autant elle est rebelle.
Soit que d'un feu si beau j'aime à me consumer, Soit que le tans m'ait fait aux maux accoutumer, Soit que mon entreprise assez me recompanse. Soit que l'esprit s'obstine en trouvant résistance, Soit que le cours du ciel m'ait donne cette loy,
^o,t que mon mal ^oublie alors que je la \ov N'it (jue tant de beautcz ne la monstrenl nuélle Plus elle est inhumaine et plus je suis fidelle
Le feu de ses beaux yeux par les ans s'esleindra; I eul-estre après ma mort douce elle deviendra- Mais plustost Tair du nord fera chaude la glace Le feu sera pesant, la leire aura sa place; Pluslûst les corps meslez seront sans changement ' u^tost le premier ciel perdra son mouvement ' Fluslost se confondra la suite universelle Que ma foy se corrompe ou j'adore autre qu'elle.
l'our alléger mon esprit languissant.
Ou Amour tenaille à secreltes atlaintes De quoy faut-il que je face mes plainlei, Quand de hauts cris je vay l'air remplissant'
De moy? Nennv; car j estois imi.uissanl Pour résister à deux deitez saintes Cm par la force et par leurs douces faintcs Lussent rendu tout brave obéissant
t-t d..lle. Moins; elle fait qu'en mon ame Tous bas désirs par son feu sont estain<=.
Amour aussi neust s.;eu mieux me conliaindr. Cne veux-je donc. Rien, fors que je me plains *,^iyf. je ne si.ay de quoy je me dois plaindre.