LIVRE 1. . &D
Et brûlerez de rage, alors qu'on vous dira Que de ce nouveau bien quelque auti-e jouyra ; Car je veux, pour monstrer les forces de mon ire, Que vous vous efforciez l'une à l'autre de nuire. »
Ainsi crioit Amour, qui son aile estendit, Puis d'un vol redoublé dans les cieux se perdit; Et par nostre malheur sa menace effroyable. D'âge en âge depuis, apparut véritable.
Vous le sçavez, madame, helas 1 vous le sçavcz. Et de sa prophétie expérience avez 1 Car vous avez esté de la grandeur esprise. Et vous avez des grands esprouvé la feintise; Et, })ien que vos beaux yeux, ardans flambeaux d'Amour, Surmontent la clarté qui nous donne le jour. Bien que vostrc beau teint fasse honte à l'aurore, Que l'or de vos cheveux l'or mesme décolore. Qu'un yvoire poly vous finisse la main. Que des Grâces ayez la poitrine et le sein. Et que tant de vertus, qui vous font admirable. Eussent pouvoir de rendre immortelle et durable La plus légère foy, vous avez nonobstant Senty le changement d'un courage * inconstant. Qui desdaigne le bien d'une amour mutuelle. Pour suivre aveuglement une beauté nouvelle. Mais vous devez cesser de vous en tourmanter ; Encor que vous voyez une autre s'en vanter; Car un tout tel destin que le vostre s'apprcste. Pour celle qui si haut fait sonner sa conqueste.
Je ne veux point blasmer la nature et le^ cieux, L'Amour, la providence, ou quelque autre des dieux ; Je ne veux, d'une voix qui s'accorde à ma perte. Faire haut resonner une plaine déserte, Blasphémant la fortune, et ne veux pomt tascher D'amollir par mes pleurs la rigueur d'un rocher. Bien qu'il me fîist loisible en si triste avanture De dépiter le ciel, l'Amour et la nature ; Et que je peusse aussi, déplorant mon malheur, Esmouvoir les rochers et les bois à douleur. 11 faut que de mon mal seule ayez connoissance, Puis que de m'en guarir seule avez la puissance.
1 Cœur.
t60 ELEGIES.
Car, Lclas ! si de vous ne vient ma guarison, La pourray-je espérer des choses sans raison? C'est pourquoy seulement à vous je me retire. Pour, me plaignant de vous, consoler mon martire, Si vous le permettez : car de vous offenser J'endureroy la mort plustost que d'y penser.
Ah ! que j'ay de regret, quand je mets en mémoire Combien j'ay receu d'heur, de plaisir et de gloire, Depuis l'heure qu'Amour devers vous m'adressa, Et que son feu divin par vos yeux me blessa; Car, presqu'au mcsme instant, vous eustes connoissance Combien pour vous aimer j'enduroy de souff^rance; Dont vous fustes touchée, et, chassant mon soucy. Vous me fistes sçavoir que vous m'aimiez aussi. Alors trop fortuné de vous je prenoy vie, Alors ma flamme estoit de la vostre suivie. Alors un mcsme esprit nos deux corps animoit, Ainsi qu'un mesme trait nos deux cœurs entamoit.
Helas! qui me l'eust dit en ce tans désirable, Que vous aviez, madame, un vouloir si muable, Que mal je l'eusse creu I veu qu'ores que j'en suis Trop clairement certain, croire je ne le puis, Ni ne le croiray plus, s'il se pouvoit tant faire Qu'il vous pleust d'un seul mot m'asseurcr le contraire. Mais vous souvient-il plus qu'en nos communs propos Vous ne me laissiez point un moment de repos, Jalouse et deffiante, et tout vostre langage Estoit de m'appeller inconstant et volage? Et toutesfois voyez que je n'ay point changé, Et que depuis trois ans que vos yeux m'ont rangé, De cent mille beautez l'aimable violance Ke m'a sçeu destourner de vostre obeyssance ; Car, quand je m'asseuroy qu'en feriez tout autant. Je voulois à l'envy vous demeurer constant Comme je fais encor, tenant à grand louange Que vous tant seulement ayez suivy le change.
Au moins si de mon lieu quelqu'un eust hérité, Qui par extrême amour eust ce bien mérité, Ou qui sçcust comme il faut d'une façon discrette . Conduire et pratiquer une amitié secrette; Qu'il peust dissimuler ses faveurs sagement. Feignant une tristesse en son contentement ; Qu'il pleurast ses douleurs, vous nommast inhumaine, Ou qu'il dist seulement qu'il a pris quelque peine Devant que d'estre aimé, j'en seroy moins fasché; Mais, alors que je voy qu'il fait si bon marché