LIVRE I
D'une chose si rare, et n*en foit presque conte, Mon extrême douleur toute rage surmonte. Il se rit de ces vers dont j'estoy si jaloux, Il fait voir des faveurs qu'il jure avoir de vous Pour mémoire et pour gage; il a vostre peinture, Il dit qu'avez la sienne; il sçait vostre nature, 11 connoist vostre cœur et vostre intention, Et juge que pour luy vous souflrez passion; Bref, par tous ses discours il voudroit faire accroire Qu'il s'est acquis sur vous quelque belle victoire. Hé Dieu sçait la fureur dont je suis possédé, Voyant que vostre choix a si mal succédé 1
Ores que sans relasche A mon malheur je pense. Je n'ay contentement qu'à blasmer l'inconstance Et demeurer tout seul, bastissant à part moy Mille estranges desseins d'un homme hors de soy Et dis en soupirant : Chetif, «jne doy-je faire? N'ay-je pas contre moy tout'e chose contraire? A qui croiray-je plus? tout le monde est sans loy. Puis que mesme ma dame a violé sa foy. Quelle estrange rigueur se veit jamais descrite Par tragiques regrets, qui ne soit plus petite. Si l'on pense à la gloire où j'estois élevé. Et par quelle injustice à coup j'en suis privé? Malheureux qui dépend d'une dame muable I S'il est contant un jour, l'autre il est misérable; Sa nef vogue incertaine ores bas, ores haut; Il a peur, il s'asseure, il est froid, il est chaud, Et n'a non plus d'arrest en son troublé courage Qu'il plaist aux mouvemens de la mer où il nage. Mon esprit sans relasche est ainsi tempesté. Car le vent qui l'esmeut n'est jamais arresté.
Mais que ne faites-vous, 6 beauté sans exemple I Avec tant de Ihresors que l'ame en vous contemple Pour accomplir du tout vostre perfection. Que vous ayez un cœur qui soit sans Action, Que vous gardiez tousjours un vouloir immuable. Qui plus que les beautez vous feroit admirable Et reluire icy bas : car sans la loyauté Il n'est point de vertu qui monstre sa beauté; (lomme sans la lumière aux couleurs si duisante. Tout objet A nos yeux vainement se presante.
Or, bien que vous m'ayez ingratement laissé, Et qu'un change impreveu fort avant m'ait blessé; Bien qu'en voyant celuy dont vostre ame est saisie^ J'ay plus pitié de vous que de luy jalousie,
Bien qu'aux divers combats qui se font en mon cœur, Le desdain quelquefois de l'amour soit vainqueur; Bien que le vray renom que j'ay d'estre fidelle, Avec grand avantage en d'autres lieux m'appelle, Voire et que mon esprit, qui se pense outragé, Consente au changement afin d'estre vangé; llelas! si ne sç.auroy-je, il faut que je l'advouê, Suivre assez constamment le change que je loue ! S'il m'en prend fantasie, aussi soudainement, Confus et repentant, mon vouloir se dément ; Je ne vous puis hayr, quand je vous vois si belle. Je ne vous puis aimer, vous sçachant infldelle; Mes sens sont en débat, mon esprit agité Chancelle constamment d'un et d'autre costé. Et suis si possédé de ma fureur extrême, Que je n'ay rien en moy qui s'accorde à moy-même. Que feray-je à la fin? que veux-je devenir? Je ne puis, malheureux, lâcher ny retenir 1 Tout bien considéré, mon plus grand avantage. C'est que je m'abandonne au vent et à l'orage, Et, calant aux destins que je ne puis forcer, Je consente à regret tout bas en mon penser, Qu'infidelle et parjure, et pis cent fois encore, Il faut, bon gré mal gré, que mon cœur vous adore.
Ccst en vain qu'on essaye à forcer la puissance Du ciel, qui nous contraint depuis nostre naissance. Il faut tout laisser faire à la fatalité; Car on ne peut changer son terme limité. Pour courir à clos yeux aux hazards de la guerre. Chercher toutes les mers, rauder toute la terre. Ou pour vivre à son aise et se contregarder, Le destin ne se peut haster ou retarder.
Tel avoit mille fois attendu le naufrage, L'hyver en pleine mer, qui, joignant le rivage. Apres s'estre asseuré des frayeurs de la mort. S'est veu sans y penser submergé dans le port; Ainsi que moy chetif, qui fais expérience Que le malheur nous prend lors que moins on y pense; Car je me voy surpris et blessé durement, Alors que j'esperoy vivre plus seurement.
Durant le tans piteux que la France embrasée Toumoit le fer contre elle en deux pars divisée,
LIVAB I. «63
Voyant en tant de lieux ses champs ensanglantez
Du sang de ses âifans meurtris de tous costez,
Voyant estinceler tant de luisantes armes.
Les deux camps opposez, tant d'assauts, tant d'alarmes,
Voyant mes compagnons mourir devant mes yeux,
Esmaillans de leur sang un tombeau glorieux,
J'attendoy d'heure en heure une mort asseurée,
Et voir de mille coups ma poitrine honorée;
J'attendoy la prison et les autres hazars.
Ordinaires loyers des serviteurs de Mars ;
Mais le ciel rigoureux me réserva la vie.
Pour estre à mille morts lentement asservie.
Et me garda, cruel, d'une captivité,
Afin qu'après je fusse à jamais arresté.
Il me retira sauf de la civile flame.
Pour me faire mourir par les yeux d'une dame, D'un feu qu'on ne voit point en l'air estinceler. Car, helas ! je le couvre et me laisse brûler ! Je recelle mon mal sous une fainle joye, Et cache ma blessure afin qu'on ne la voye.
Ce m'eust esté grand' heur de tomber renversé. Sanglant, entre les morts, ayant le cœur percé! J'eusse avec ce trespas tant de peine évitée. Et quelqu'un le sçachant eust ma mort regrettée, Où mourant maintenant personne ne me plaint, Car nul ne sçait le mal duquel je suis attaint. Sinon vous homicide et guerrière inhumaine. Oui vous resjouyssez de m' avoir mis en paine ; Vous riez de mes pleurs, de ma mort vous vivez, Et de mon sang troublé vos rigueurs abruvez.
Encor si paravant je vous eusse oflfençée. Et que vous, à bon droit contre moy courroucée. M'eussiez pour chastiment à la mort condamné, Blessé de mille traits, durement enchaisné, Parmy tant de douleurs je prendroy patience. Au lieu de vous blasmer accusant mon ofTence. Mais sans avoir failly, contre toute raison, Pour vous donner plaisir me tenez en prison ; Et pour voir si vos yeux pourront brûler une ame, Vous me faites mourir en l'amoureuse flame. Las ! vous deviez ailleurs vostre force essayer, Et sur vos serviteurs vos regards n'employer.
Si je duroy mille ans en vostre obéissance, Je garderoy tousjours vive la souvenance Du tans que commença ma mortelle langueur, Quand, feignant vous jouer, vous blessastes mon eœur.
Bien qu'aux divers combats qui se font en mon cœur. Le desdain quelquefois de l'amour soit vainqueur; Bien que le vray renom que j'ay d'estre fidelle, Avec grand avantage en d'autres lieux m'appelle, Voire et que mon esprit, qui se pense outragé, Consente au changement afin d'estre vangé; llelas ! si ne sçauroy-je, il faut que je l'advouê, Suivre assez constamment le change que je loué ! S'il m'en prend fantasie, aussi soudainement, Confus et repentant, mon vouloir se dément; Je ne vous puis hayr, quand je vous vois si belle. Je ne vous puis aimer, vous sçachant infldelle; Mes sens sont en débat, mon esprit agité Chancelle constamment d'un et d'autre costé. Et suis si possédé de ma fureur extrême, Que je n'ay rien en moy qui s'accorde à moy-même. Que feray-je à la fin? que veux-je devenir? Je ne puis, malheureux, lâcher ny retenir 1 Tout bien considéré, mon plus grand avantage. C'est que je m'abandonne au vent et à l'orage. Et, calant aux deslins que je ne puis forcer. Je consente à regret tout bas en mon penser, Qu'infidelle et parjure, et pis cent fois encore, 11 faut, bon gré mal gré, que mon cœur vous adore.
C'est en vain qu'on essaye à forcer la puissance Du ciel, qui nous contraint depuis nostre naissance. Il faut tout laisser faire à la fatalité; Car on ne peut changer son terme limité. Pour courir à clos yeux aux hazards de la guerre, Chercher toutes les mers, rauder toute la terre. Ou pour vivre à son aise et se contregarder, Le destin ne se peut haster ou retarder.
Tel avoit mille fois attendu le naufrage, L'hyver en pleine mer, qui, joignant le rivage. Apres s'estre asseuré des frayeurs de la mort. S'est veu sans y penser submergé dans le port; Ainsi que moy chetif, qui fais expérience Que le malheur nous prend lors que moins on y pense; Car je me voy surpris et blessé durement, Alors que j'esperoy vivre plus seurement.
Durant le tans piteux que la France embrasée Toumoit le fer contre elle en deux pars divisée,
Voyant en tant de lieux ses champs ensanglantez
Du sang de ses enfans meurtris de tous costez,
Voyant estinceler tant de luisantes armes.
Les deus camps opposez, tant d'assauts, tant d'alarmes,
Voyant mes compagnons mourir devant mes yeux,
Esmaillans de leur sang un tombeau glorieux,
J'attendoy d'heure en heure une mort asseurée,
Et voir de mille coups ma poitrine honorée;
J'attendoy la prison et les autres hazars.
Ordinaires loyers des serviteurs de Mars ;
Mais le ciel rigoureux me réserva la vie,
Pour estre à mille morts lentement asservie,
Et me garda, cruel, d'une captivité.
Afin qu'après je fusse à jamais arresté.
Il me retira sauf de la civile flame, Pour me faire mourir par les yeux d'une dame, D'un feu qu'on ne voit point en l'air estinceler, Car, helas ! je le couvre et me laisse brûler ! Je recelle mon mal sous une fainle joye, Et cache ma blessure afin qu'on ne la voye.
Ce m'eust esté grand' heur de tomber renversé. Sanglant, entre les morts, ayant le cœur percé ! J'eusse avec ce trespas tant de peine évitée, Et quelqu'un le sçachant eust ma mort regrettée, Où mourant maintenant personne ne me plaint, Car nul ne sçait le mal duquel je suis attaint. Sinon vous homicide et guerrière inhumaine. Oui vous resjouyssez de m' avoir mis en paine ; Vous riez de mes pleurs, de ma mort vous vivez, Et de mon sang troublé vos rigueurs abruvez.
Encor si paravant je vous eusse offençée, Et que vous, à bon droit contre moy courroucée. M'eussiez pour chastiment à la mort condamné, Blessé de mille traits, durement enchaisné, Parmy tant de douleurs je prendroy patience, Au lieu de vous blasmer accusant mon ofTence. Mais sans avoir failly, contre toute raison. Pour vous donner plaisir me tenez en prison ; Et pour voir si vos yeux pourront brûler une ame, Vous me faites mourir en l'amoureuse llame. Las! vous deviez ailleurs vostre force essayer, Et sur vos serviteurs vos regards n'employer.
Si je duroy mille ans en vostre obéissance, Je garderoy tousjours vive la souvenance Du tans que commença ma mortelle langueur, Quand, feignant vous jouer, vous blessastes mon cœur.