Livre i
Que las tiens soient punis qui suivent la constance,
Tu me dois reserver le plus cruel tourment,
Car Phœbus ne veit onc un si fidel amant.
Celle qui fut première est ma dernière flame;
Comme je n*ai qu'un cœur je n'aime qu'une dame,
Tousjours à mesme but s'adresse mon penser.
Tel est mon naturel que je ne puis forcer,
Et bien que ma Delon se change d'heure en heure,
C'est la loy des destins que constant je demeure,
Tandis qu'il y aura des poissons sous les eaux,
Des estoilles au ciel, dedans l'air des oyseauz,
Des bestes dans les bois, des hommes sur la terre.
Et tandis qu'aux moutons les loups feront la guerre, '
Que l'hyver sera froid et l'esté chaleureux.
Et tant que les beautez auront des amoureux.
ELEGIE XIY
Maistresse, en t'escrivant je ne veux entreprendre Par un discours plaintif mes douleurs faire entendre. Ni comme je languy privé de tout espoir, Veu Testât où je suis de jamais plus te voir. Las ! je n'ay point de voix pour un si grief martire ! Le mal n'est pas mortel qui parle et qui respire, Le mien est infini qu'on ne sçauroit conter; Puis de l'endurer seul je me dois contenter, Sans que, par le récit de mes fascheux allarmes, J'ouvre au dueil ta poitrine et tes beaux yeux auxlarmes. Et que , pour assouvir de tout point le malheur. J'adjoigne à tes douleurs ma nouvelle douleur. Las 1 aussi quelle voix tragique et lamentable, Pourroit représenter mon estât misérable. Depuis le triste jour que ton œil s'éclipsa? Yrayment ce fut bien lors que ma nuict commença ; Mon ame se vit lors aux tristesses plongée. Ma saison printaniere en hyver fut changée, Mille et mille soucis me donnèrent la loy. Et, pensant te laisser, je me trouvay sans moy«
Je n'avois à grand peine abandonné ta porte, Qu'un regret violent hors de moy me transporte! Que je me lasche au dueil et, tout désespéré. Je maudy le destin contre moy coi^uré; Je despite ma vie à souffrir condamnée, J'outrage la fortune et sa haine obstinée. J'accuse mon devoir, cause de mon toonnent» Puis je discours ainsi sur mon departepieikt:
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Las ! c'est bien un départ que cette rage extrême, Puis que sa cruauté fait deux parts de moy-mesme; Toutesfois en parlant je ne m'emporte pas; Ce n'est donc un départ, c'est plustost un trespas, C'est une lente mort de mille morts suivie, Comme un hydre fertil renouvelant sa vie, Un chaos de pensers où l'esprit se confond, Bref, une mer d'ennuis qui n'a rive ny fond. C'est grand cas que mon mal ne puisse avoir de trêve Et que, dés le matin, comme l'aube il se lève, Et me suit jusqu'au soir, quand je veux me coucher. Et lors, plus que devant, met peine à me Fischer: Le lict m'est une gesne, et la plume ocieuse Redouble en la pressant ma langueur soucieuse; J'en sors, je me promeine, et sans aucun repos Je fay mille desseins, je tiens mille propos. Et rien ne dure ferme en ma vague pensée, Que l'éternel regret de vous avoir laissée. Et dis, m'en souvenant : 0 ténébreuse nuit I 0 silence I 6 repos ! las ! où suis-je réduit? Tout se taist maintenant, toute sorte de beste. Oubliant son travail, courbe au sommeil la leste, Les bœufs dedans Testable, aux forests les oyseaux, Aux cavernes les ours, les poissons sous les eaux. Amphytrite est paisible, et les vents qui se taisent Font que les flots mutins comme endormis s'appaisent; Le marinier sans crainte en sa nef est couché. Le brûlé moissonnem* du sommeil est touché, L'univers se repose, et l'horreur solitaire Des travaux journaliers est la trêve ordinaire; Seul je vis en tourmente au plus calme des nuits, Et le sommeil commun réveille mes ennuis.
Je fay mille autres plaints, et la lune argentée, Du son de mes regrets maintes fois transportée, Cache sa belle face et change de couleur, Tant elle a de pitié de ma griefve douleur! Fiché je la contemple et luy narre ma paine, Accusant tous les feux de la céleste plaine ! Orion, la Pléiade, Hélice et le Dauûn, Et tant d'aspects malins qui causent mon destin.
Je passe en ces discours presque la nuit «atiere Que tousjours mon départ me fournit de matière, Tant que, n'en pouvant plus, je me rens au sommeil, Qui me cille à regret les paupières de l'œil. Mais ce n'est commencé, que la triste merveille D'un songe espouvantable en tremblant me rwveiUe;
Et les noires vapeurs, qui troublent mon cerveau, H*y dépeignent sans fin quelque soucy nouveau. Une fois Je te voy que ma douleur te touche, Les yeux couverts de pleurs, les sanglots à la bouche, Et d'un habit de dueil ombrageant ta beauté, Blasphémer le devoir qui si loin m'a jeté. Mais las ! presque aussi-tost ton image adorée Se fait voir devant moy, plus gaye et plus parée, Et mon esprit jaloux, facile à s'offenser, Juge que loin des yeux je suis loin du penser, Qu'en vain je te reclame et que ta fantasie. Oubliant nos amours, d'autre flamme est saisie. Lors d'ire et de despit je m'esveille en sursaut Et, le songe cessant, ma frayeur ne défaut ; Car je reste long -tans si vaincu de ce doute. Que de froide sueur tout le corps me dégoûte ; Je n'entens ny ne parle, immobile et transi.
' On me jugeroit mort qui me verroit ainsi. Puis, comme peu à peu je rentre en connoissance. L'esprit me revenant, ma douleur recommance; Mille jaloux soucys m'environnent le cœur, Et, comme les amans entretiennent leur peur, J'alambicque mon songe et le tiens véritable. Je me plains de ta foy, peut-estre, inviolable; Je maudy les sermens qui m'alloient abusant, Et conclus pour la fin, ma simplesse accusant, Qu'amour long-tans ne dure ea l'esprit d'une femme, Si l'œil ou le discours n'en conserve la flame. Puis en me reprenant, contre moy courroucé. Je déteste ma faute et m'appelle insensé Qu'un simulacre feint me remplisse de crainte. Apres les vrais effets de ton amitié sainte.
Las I ce dis-je, ô mon bien ! je paye ingratement L'angoisse, où je te vey pour mon département. Tant de regrets tranchans, tant de larmes versées. Hors de mon souvenir sont bien-tost effacées. Quel amant désormais pourra vivre sans peur. Puisque ces vains pensers sont reçus en mon cœur, Et que la jalousie, avec toute sa glace, Parmy de si grands feux peut encor avoir place? 0 maudite fureur, sans tes soucis mordans Amour tousjours enfant n'auroit griffes ny dans!
Voilà par quels destours vague ma (àntasie, Calant' ore à l'Amour, ore à la jalousie,
* Cédant, s'abandonoant, du verbe italieo aUên-
27i ELEGIES.
Selon leur mouTement plus ou moins violant, Tandis qu'on void le ciel d'astres estincelant. Puis, si tost que le joiur a ses portes dedoses, Et que l'aube amoureuse ouvre son sein de roMt, Je me pers dans un bois où, pour mieux me cadier. Je choisis les recoins d'un antre ou d'un rocher. Lors, me trouvant tout seul dans ce lieu solitaire. Je recommence encor mon esbat ordinaire; Je recommence encor à me déconforter, Et du tout aux frayeurs je me laisse emporter. Cest en vain que j'essaye à tromper ma penate, En me ressouvenant conmie je t'ay laissée, Quels furent tes propos de sanglots empeschei. Et comme tes beaux yeux n'estoient jamais sedm. Au lieu de m'alleger, ce penser me tourmente. Bref, je ne ^uis souffrir mon ame impatiente» Et ne puis d'autre part nul endroit adviser, Où sans croistre son mal je la puisse poser. Que sera-ce de moy ? quel espoir me console? De m'attendre au retour, c'est une attente foie; A mon extrémité ce remède est trop lent. Il vaut mieux me tuer par un coup violent, Sans que plus désormais l'espérance m'enyyre : Car je suis aussi las d'espérer que de vivre.
Las ! faut-il que mon mal n'ait jamais d'allégeance Et que le tans moins fort cède à sa violance? Faut-il qu'incessamment tant de soucis divers Comblent de cris ma bouche et de plaintes mes vers? Beauté qui régissez ma vie et ma fortune. Si mon dueil continu vostre oreille importune, Ne m'en accusez point, Amour, mon puissant roy, Ainçois * mon fler tyran, fait la faute et non moy; C'est luy qui me réveille et qui, dedans mon ame, Lasche le poignant trait du soucy qui m*entame ; Car par luy j'ay connu le pouvoir de vos yeux, Le lys de vostre teint, vos souris gracieux, L'honneur de vostre sein, vostre port vénérable, Et ce plaisant desdain à la pointe incurable ; J'ay connu cet esprit, ces valus, ces disconn. Et mille autres beautés, mères d*autant d'à
I Ou pour mieux dire.
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Et, sans pemer plus loin, mon ame trop hastm, Croyant à son désir, se flst vostre captive.
Confesseci s'il vous plaist, ay-je pas quelque droit De trembler de frayeur? Helas! qui ne craindroit? Trop de justes raisons raalgré-moy me font craindre. Tant d'attraits ravisseurs ne peuvent-ils contraindre L'œil volage d'un prince, ou quelqu'un de ces dieux Qui, pour moindre que vous, descendirent des cieux? Et qui sçait (mais je croy que n'estes variable) Si leur serve grandeur vous seroit agréable? Que ne voulut Amour, pour m'oster de soucy, Graver dessus mon cœur vos pensers, tout ainsi Comme il y sçeut former le céleste visage? Peut-estre qu'en l'esprit je n'aurois plus d'ombrage Car y reconnoissant que vous daignez m'aimer, Aucun trait que d'Amour ne pourroit m'entamer.
A l'homme trop avare en aimant je ressemble; 11 ne peut éloigner son thresor qu'il ne tremble. Bien qu'il l'ait mis en terre, à toute heure, en tous lieux, L'idole d'un larron vole devant ses yeux. Ainsi, mon cher thresor, vous perdant de presance, La crainte arrière moy bannit toute espérance, Me caille tout le sang et me fait ravasser, M'amoncelant sans fin penser dessus penser. Mais si tost, ô mon cœur! je ne verray reluire Le clair feu de vos yeux, trop beaux pour mon martire. Que l'espérance en moy la maistresse sera. Et loin de mon esprit la crainte chassera. Retourne donc, mon bien, retourne et reconforte Mon espérance, helas! qui tombe à demy-morte.
Comme quand le bel astre aux saisons conmiandant, L'œil et le cœur du ciel, dévale en l'occidant. Maint ombrage* s'élève, et mainte horrible fainte Saisit les cœurs humains d'une effroyable crainte : Puis, si tost que l'aurore a le ciel éclaircy, L'ombre s'évanouyst et la frayeur aussi. n
De mesme, ô mon soleil, quand ta jumelle flame Tourne ailleurs ses rayons, vient la nuict de mon ame f Mille et mille soucis passent devant mon cœur Et, fantosmes douteux, le transissent de peur; Mais au plaisant retour de ta belle lumière Mes yeux recouvreront leur splendeur coustumiere. Et toutes ces frayeurs, mes esprits martelans. Se perdront à l'instant comme songes voUans.
Ombre.
Retourne donc vers-moy ta lumière éclipsée, Et chasse, ô mon soleil ! les nuits de ma pensée. Quand Phœbus se recule et qu*il laisse les jours, S'éloignans de l'archer, froids, ennuyeux et cours, Les vens déprisonnez d'un grand bruit se font guerre, Us renversent* la mer, ils font trembler la tare; La neige couvre tout d'un linge blanchissant. Et la gresle à ren\7 descend en bondissant ; La terre, au lieu de fleurs, de frimas est couverte, Prez, buissons et forest quittent leur robbe verte, La gorge des oyseaux est muette aux chansons. Et le cours des ruisseaux est bridé de glaçons. Ainsi, quand ton aspect luit en autre contrée. Frayeurs, soucis, regrets, font en moy leur entrée, Et maint jaloux penser, de mon cœur s*emparant, Y fait naistre un hy^'er incessamment durant. Soit que le printans vienne, ou le chaud, ou Vautomiie, Et jamais sa rigueur un beau jour ne me donne.
Revien donc, mon bel astre, et d'un trait de tes yeux Fay refleurir encor mon printans gracieux ; Romps la glace endurcie, et l'orage, et la gresle, La neige, et le frimas, qui troublent pesle-mesie Le serain de mon arae, et d'un œil vigoureux Fay germer en mon cœur les pensers amoureux. Mais retourne devant, ô divine Cynthie, Que la peur de tout point ait ma flamme amortie. Et que le desespoir, si contraire aux amours. Pour unir mes désirs mette fin à mes jours.
ELEGIE XVI
Lors que le trait d'Amour, sortant de vostre veué. Passa comme un esclair mon ame à l'impourveuê, Et qu'en vos blonds cheveux mon cœur fut enlacé, Bien que l'or en parust nonchalamment tressé, Kouvel Epimethé, trop tard je devins sage; Apres le coup reçeu, j'en connu le dommage; Je pleuray ma fortune et, tout bas maudissant L'inévitable loy du destin tout-puissant, Je vey bien que mon mal estoit sans espérance; Car, bien qu'Amour n'observe aucune cUfferanoe, Mesurant la noblesse à la fidélité, J'apprehenday pourtant nostre inégalité,
< Bouleversent.