‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 119 sur 259 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Et, de peur que mon yoI vous semblast téméraire, J'étoufifay ma douleur et couvry mon ulcère, Espérant que le tans me pourroit alléger, Et mon nouveau désir en quelque autre changer. Mais plus en ces raisons folement je m'obstine, Plus le trait amoureux s'enfonce en ma poitrine; Je ne puis plus soufihrir un feu si dévorant, Qui brûleroit plus fort moins j'iroy soupirant; Il faut que je me lasche aux regrets et aux larmes, Vous monstrant par mes coups le pouvoir de vos armes. Les mortels en leurs maux aux dieux ont leur recours, De vous semblablement j'attens tou^mon secours. Et davantage encor, je serois à reprendre, Si par ce feu couvert j'estois réduit en cendre, Faute d'ouvrir mon cœur de flanmie suffoqué. Car bien que le trespas j'aye assez invoqué. Comme imique remède à ma playe incurable. Si me déplairoit-il, vous estant dommageable. Moy qui ne suis plus moy, que perdroy-je en mourant Qui puisse estre dit mien par discours apparant? Car mon esprit est vostre, et mon ame égarée Voile autour de vos yeux, de son corps séparée. Je perdroy seulement ma flamme et mes douleurs. Je perdroy mes désirs, mes soucis et mes pleurs. Et de tant de pensers la grand' troupe immortelle ; Vous perdriez quant à vous un serviteiu' fidelle. Que vos yeux seulement ont pouvoir d'animer. Et qui vous aime tant qu'il ne s'en peut aimer.

Las ! si vous prétendez que j'aye fait offense D'oser tant entreprendre, écoutez ma deflfense! La faute vient de vous et d'Amour qui m'a fait Connoistre, en vous voyant, un sujet si parfait. Vous n'auriez pas raison de vous mettre en colère Pour une belle erreur, que vous m'avez fait faire ; Au lieu de m'accuser, accusez vos beaux yeux. Riches des traits d'Amour, cruels et gracieux; Accusez vostre teint qui la neige surpasse. Accusez vos cheveux et vostre bonne grâce. Et deffendez, madame, à vos jeunes beautez De n'emprisonner plus nos libres volontez.

Si vous avez désir de n'estre point aimée, Ne voyez point le jour, demeurez enfermée, Tenez-vous dans un antre ou dans quelque rocher. Encor vostre valeur ne se pourra cacher. Tousjours vous paroistrez en beautez la première ; Car partout le soleil découvre sa lumière.

Las ! dès le premier jour que vostre œil me ravit, Et que mon jeune cœur sous vos loix s'asservit. Je fis ce que je pu pour avoir délivrance. Et pour me rebeller de vostre obéissance; Je ne le faisoy pas de crainte d'endurer, Mais la peur seulement de n'oser aspirer A si digne service agitoit ma pensée, Qui ne vouloit pourtant cstre ailleurs adressée; Car mon cœur, que le ciel vous a prédestiné, Aime mieux consentir au décret ordonné, Et mourir par vos mains d'une playe honorable, Qu'esprouver l'appareil d'autre amour favorable, Yeu qu'au seul soif^enir de ces hauts pensemens. Il se joue en ses fers et se rit des tourmens.

Soyez-moy donc, Madame, ou fiere ou gracieuse. Soyez ou ne soyez de mon mal soucieuse, Faites-moy recevoir la vie ou le trespas. Bref, croyez ma constance ou ne la croyez pas, Vous ne ferez jamais, favorable ou contraire. Que d'un si haut dessein j'essaye à me distraire. D'autres nouveaux désirs je ne veux plus avoir, Et quand je le voudroy je n'auroy le pouvoir. Au feu des passions ma foy se rend plus forte, Puis contre vos dédains ce point me reconforte. Si par vostre rigueur je meurs avant le tans, Veu ma témérité, j'auray ce que j'atlans. Car aux hautes amours cesle règle est commune Qu'en tempcstc et en calme on court tousjours fortune.

ELEGIE XVII

Comme le pèlerin, qui sent en son courage Un désir violant d'accomplir son voyage. Se re%-eille en sursaut et, comme il est poussé, Continué à grands pas le chemin commencé, Mrsme, afin que la nuict son dosir ne retarde, Parmy l'obscurité levé l'œil et regarde. Choisissant pour sa guide un ^stre au firmament. Sous la faveur duquel il marche asseurément; Pense bien remarquer la trace plus certaine. Maintenant passe un bois, maintenant une plaine. Un mont, une vallée, un coustau séparé. Et va tant qu'à la fin il se trouve égaré ; Tout chemin luy est clos, ne sçait qu'il doive faire ; L'astre qu'il a choisi n'a la flamme assez claire.

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Et les autres flambeaux, par le ciel relulsans,

Pour le bien radresser ne sont pas suffisans.

En fin la nuict s'envole, et Taube colorée

Haste le beau soleil à la tresse dorée.

Qui de ses clairs rayons l'univers resjouit,

Et toute autre lumière auprès s'esvanouit.

Lors il reprend courage et, joyeux, il salué

Geste clarté nouvelle à son secours venue,

Se remet au chemin qu'il avoit délaissé.

Et connoist de combien il s'est desadvancé. J'en ay fait tout ainsi, j'ay suivy mesme adresse,

Vray pèlerin d'Amour, dés ma tendre jeunesse ;

Car mon âge si tost du printans n'approcha,

Que ce dieu contre moy mille traits décocha,

Se fit roy de mon ame, eschauffa mon courage.

Et me mit au chemin de l'amoureux voyage.

Lors, pour servir de guide à mon ardant désir,

La jeunesse me lit une beauté choisir,

Qui s'offrit favorable à mes yeux la première,

Et que je reconneu pour ma seule lumière. Son ardeur doucement mon esprit embrasoit. Je ne voyoy plus rien qu'ainsi qu'il luy plaisoit; C'estoit mon seul objet, mon désir et ma flame, Et sa seule influence avoit force en mon ame.

J'ay longuement erré parmy l'obscurité De mes sens aveuglez, suivant telle clarté; J'ay passé maint taillis et maint désert champestre, Esloigné du chemin sans me pouvoir connoistre; En vain mille beautez s'offroient devant mes yeux, Comme astres qui la nuict vont allumant les deux ; Je n'en pouvoy tirer de plus seure conduite. Et tousjours leur clarté me sembloit trop petite. Mais, si tost que le jour de vos yeux m'esclaira, Mon cœur d'aise ravy ce soleil adora, Et connu tout soudain que la flame allumée Dedans moy paravant n'estoit rien que fumée; De ma première erreur je fu tout asscuré, Et vey que jusqu'icy je m'estois égaré. Car celuy qui ne suit vostre beauté si rare. Seul soleil de nos ans, peut dire qu'il s'égare ; Son désir mal conduit erre sans jugement. Et ne connoist d'Amour l'agréable tourment.

Il me souvient tousjours qu'en mon ardeur première. Lors que mon ame estoit autre part prisonnière, Je pensoy fermement qu'on ne sçeut mieux aimer. Et n'eusse jamais creu qu'Amour put enflamcr

Plus chaudement un cœur de sa vive esUncelle, Ky qu'un parfait amant put estre plus fidelle. Mais vos yeux m'ont appris que j'estois abusé, N'ayant de tant de feux l'estoraach * embrasé, Et mis en mon esprit de pensers si grand nombre. Que ma première amour au prix n'estoit qu'un ombre Bref, je suis si pressé, qu'ores je connoy bien llelas! qu'au prix de vous je n'aimay jamais rien. Vrayment c'est bien raison que l'amour qui me tuë. Passe toute autre amour qu'auparavant j'ay eue. Et qu'en vous adorant je croisse en loyauté, D'autant que vos beautez passent toute beauté, Bcautez pleines de lis et de roses nouvelles. D'agréables langueurs, de flammes immortelles. D'amours, de doux attraits, de thresors piecieuz, Et des perfections que receloient les deux. Car tout ce que le ciel avoit mis en reserve De plus belle richesse, en vos yeux se conserve, Vos yeux si beaux aux miens, qui me donnent le jour, Et qui font qu'Amour mesme est embrasé d*amour. Quant à moy, si je voy quelque autre damoiselle. Qui guide en cheminant les grâces avec elle. Qui ait les cheveux beaux, les yeux cruels et doux, Je dy qu'en quelque chose elle approche de vous. Mais non pas que pourtant elle soit si parfaite; Car pour chef-d'œuvre seul nature vous a faite, Tousjours on vous peut voir admirable exceller. Et à vous rien que vous ne se doit égaler; Ainsi que la douleur qu'en mon ame j'assemble, Qui surpassant toute autre à soy seule ressemble. J'ay tousjours jusqu'icy blasmé l'extrémité. Mais je pers cet advis perdant ma liberté. Car vous voyant, madame, en beautez tant extrême, Je consens que mon cœur extrêmement vous aiméi Je veux qu'en vous servant il souffre extrêmement^ Et le desavoûroy, s'il faisoit autrement. Peut-estre quelque jour vous en serex touchée, Et, afin que ma mort ne vous soit reprochée. Finirez mes langueurs, aurez de moy pitié. Et recompenserez ma fidelle amitié.

0 dieux, si d'un tel heur je contente ma vie, Kc m'accordez plus rien de chose que je priel On ne me verra plus d'autres biens désireux. Et m'estimeray lors contant et bien heureux.

* La poitrine.

Hait si, par mon malheur trop cruelle et trop fiere, Vous ne vous fîéchissez au son de ma prière, Sans plaisir, sans confort, triste et désespéré. Je veux blasmer le ciel contre moy conjuré. Et maudire ma vie, où tout malheur abonde, Prenant congé d'Amour, le seul bien de ce monde. Car que me servira que je sois redouté, Que j'aye en mon printans maint effort surmonté, De m'estre veu le chef de si grandes armées. D'avoir des ennemis les campagnes semées, D'estrc échappé vainqueur de cent mille dangers, D'estre le seul efifroy des princes estrangers, D'un roy si généreux avoir pris ma naissance, Courageux, indon té, d'invincible puissance; Avoir dessus mon front semé tant de lauriers. Avoir jeune arraché la palme aux vieux guerriers. Jusqu'au plus haut du ciel planté ma renonmiée, Que le tans ny la mort ne rendront consommée. Bien voulu d'un chacun, bien craint, bien estimé, Si de vous seulement je ne puis estre aimé. Et si vous refusez de m'estre favorable? La grandeur sans amour est chose misérable.

J'aimeroy beaucoup mieux estre né bassement, N'avoir point tant de cœur, ny tant de sentiment, Que mon esprit fust lourd et mon ame pesante. Ma douleur pour le moins ne seroit si cuisante; Car plus un homme est grand et de gloire animé. Plus chaud est le brandon qui le rend consumé; Et le mal qui le presse est beaucoup plus terrible Que celuy du commun, qui est presque insensible. Puis je croy fermement qu'Amour victorieux A des flèches à part pour les rois et les dieux. Et ne sçauroy penser que les grands il surmonte, Comme le peuple bas, dont presque il ne fait conte. Las 1 de ses traits choisis mon cœur est traversé, Il a tout dedans moy son carquois renversé; Je suis sa trousse mesme et sa chaude fournaise ; Vos yeux et mes pensers en nourrissent la braise. Dont mon cœur languissant sera tost dévoré, Si par l'eau de pitié ce feu n'est modéré. Car, le voulant couvrir d'une froide apparence. Par ma discrétion j'accrois sa violence; De vous voir bien souvent ne faisant pas semblant. Quand je suis tout en feu feignant d'estre tremblant. Et me monstrant joyeux en ma douleur cruelle, Seul entre tous les grands qui mes amours recelle.

Plus chaudement un cœur de sa vive esUncelle, Ky qu'un parfait amant put estre plus fidelle. Mais vos yeux m'ont appris que j'estois abusé, BT ayant de tant de feux l'estomach * embrasé. Et mis en mon esprit de pensers si grand nombre, Que ma première amour au prix n'estoit qu'un ombre Bref, je suis si pressé, qu'ores je connoy bien llclas ! qu'au prix de vous je n'aimay jamais rien. Vrayment c'est bien raison que l'amour qui me lue. Passe toute autre amour qu'auparavant j'ay eue. Et qu'en vous adorant je croisse en loyauté. D'autant que vos beautez passent toute beauté, Beautez pleines de lis et de roses nouvelles. D'agréables langueurs, de flammes immortelles, D'amours, de doux attraits, de thresors piecieux, Et des perfections que receloient les deux. Car tout ce que le ciel avoit mis en réserve De plus belle richesse, en vos yeux se conserve. Vos yeux si beaux aux miens, qui me donnent le jour. Et qui font qu'Amour mesme est embrasé d*amour. Quant à moy, si je voy quelque autre damoiselle. Qui guide en cheminant les grâces avec elle, Qui ait les cheveux beaux, les yeux cruels et doux. Je dy qu'en quelque chose elle approche de vous, Mais non pas que pourtant elle soit si parfaite ; Car pour chef-d'œuvre seul nature vous a faite, Tousjours on vous peut voir admirable exceller, Et à vous rien que vous ne se doit égaler; Ainsi que la douleur qu'en mon ame j'assemble. Qui surpassant toute autre à soy seule ressemble. J'ay tousjours jusqu'icy blasmé l'extrémité. Mais je pers cet advis perdant ma liberté. Car vous voyant, madame, en beautez tant extrême, Je consens que mon cœur extrêmement vous aimé; Je veux qu'en vous sen'ant il souffre extrêmement. Et le desavoûroy, s'il faisoit autrement. Peut-estre quelque jour vous en serez touchée, Et, afin que ma mort ne vous soit reprochée. Finirez mes langueurs, aurez de moy pitié. Et recompenserez ma fidelle amitié.

0 dieux, si d'un tel heur je contente ma vie, Ke m'accordez plus rien de chose que je priel On ne me verra plus d'autres biens désireux. Et m'estimeray lors contant et bien heureux.

* La poitrine.

Hait si, par mon malheui* trop cruelle et trop ûere, Vous ne tous fîéctûssez au son de ma prière, Sans plaisir, sans confort, triste et désespéré. Je veux blasmer le ciel contre moy coivjuré, Et maudire ma vie, où tout malheur abonde. Prenant congé d'Amour, le seul bien de ce monde. Car que me servira que je sois redouté. Que j'aye en mon printans maint effort surmonté. De m'estre veu le chef de si grandes armées. D'avoir des ennemis les campagnes semées, D'estrc échappé vainqueur de cent mille dangers, D'estre le seul efifroy des princes estrangers. D'un roy si généreux avoir pris ma naissance, Courageux, indonté, d'invincible puissance; Avoir dessus mon front semé tant de lauriers, Avoir jeune arraché la palme aux vieux guerriers. Jusqu'au plus haut du ciel planté ma renommée, Que le tans ny la mort ne rendront consommée, Bien voulu d'un chacun, bien craint, bien estimé, Si de vous seulement je ne puis estre aimé. Et si vous refusez de m'estre favorable? La grandeur sans amour est chose misérable.

J'aimeroy beaucoup mieux estre né bassement, N'avoir point tant de cœur, ny tant de sentiment. Que mon esprit fust lourd et mon ame pesante. Ma douleur pour le moins ne seroit si cuisante; Car plus un homme est grand et de gloire animé, Plus chaud est le brandon qui le rend consumé; Et le mal qui le presse est beaucoup plus terrible Que celuy du commun, qui est presque insensible. Puis je croy fermement qu'Amour victorieux A des flèches à part pour les rois et les dieux. Et ne sçauroy penser que les grands il surmonte, Comme le peuple bas, dont presque il ne fait conte. Las I de ses traits choisis mon cœur est traversé, Il a tout dedans moy son carquois renversé; Je suis sa trousse mesme et sa chaude fournaise ; Vos yeux et mes pensers en nourrissent la braise. Dont mon cœur languissant sera tost dévoré, Si par l'eau de pitié ce feu n'est modéré. Car, le voulant couvrir d'une froide apparence, Par ma discrétion j'accrois sa violence; De vous voir bien souvent ne faisant pas semblant, Quand je suis tout en feu feignant d'estre tremblant, Et me monstrant joyeux en ma douleur cruelle, Seul entre tous les grands qui mes amours recelle*

Car cuï communément au lieu de les celer, Trouvent mille sujets pour en faire parler, Où moy je les contrains et les cache en mon ame, Aimant mieux endurer que de nuire à ma dame, Et ne voulant qu'un peuple ignorant et sans loy Connoisse mes désirs et babille de moy.

Ceux qui sçavent comment à part je me retire, Que je me plais tout seul, que j'aime tant à lire Les passions d'Amour, ses effets rigoureux, Jugent tout aussi tost que je suis amoureux. Ils le disent assez, mais ils n'ont connoissance Que vous me reteniez en vostre obéissance, Tant je sçay bien couvrir mon désir violant, Qui, las! croist d'autant plus que je le vay celant! Hais j'aime mieux soufifrir une douleur plus forte. Que mon allégement quelque ennuy vous apporte; J'aime mieux me priver du beau jour de vos yeux. Fuyant ce que j'adore et que j'aime le mieux, Car j'ay ce reconfort, qui mon mal diminué. De penser que ma foy par-là vous soit connue, Et que la vérité de mon affection Se découvre aisément par ma discrétion.

Qui est de fermeté le plus seur tesmoignage; Jamais homme discret ne sçeut estre volage.

ELEGIE XVIII

Celuy n'avoit d'Amour essayé la puissance. Qui le fit un enfant privé de connoissance, Ouvert, sans fiction, sans yeux, sans jugement. Aussi nu de conseil comme d'accoustrement ; Car, pour rendre une amour étemelle et secrette. Trompant les aiguillons de la tourbe indiscrette. Il faut avoir des yeux, estre sage et rusé. Et se masquer le cœur d'im propos déguisé, Qui paroisse sans art, entier et véritable, Autrement mie amour ne peut estre durable.

Ceux le sçavent assez qui, craignans les dangers Qu'apporte un haut désir, par leurs yeux messagers Font entendre à leur dame, à secrettes volées, L'ardeur et la grandeur des flammes recelées; Et par tout autre part déguisans leur tourment, Monstrent de n'aimer point, discourent librement; Et souffrans sans mot dire en longue patience, Attendent que le tans leurs douleurs récompense.

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