‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 131 sur 259 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Et que j'eusse juré ne me fier qu'en celle Qui tout ouvertement s'advoûroit inûdelle ; Toutesfois, à ma honte il le faut confesser, Quelque charme inconnu m'avoit sceu tant forcer, Et rendu ma raison tellement estrangée, Que je pensoy pour vous leur nature changée, Et qu'en vous seulement se fist force à la loy.

Cent et cent fois le jour je disois à part moy, Voyant luire en vos yeux tant de célestes flammes, On ne peut sans pécher la mettre au rang des femmes ; Le ciel doit l'avoir faite unique en loyauté, Gomme elle est sans pareille en grâce et en beauté.

Mais quand cette pensée eust eu moins de puissance, Helas! eussé-je fait à la fin résistance A tant de doux attraits, qui l'esprit me voloient, El qui tournoient mon ame ainsi comme ils vouloient? K'eussé-je creu vos yeux et ces promesses saintes Que vous tiriez d'un cœur, le vray séjour des faintes, Joint que, pour achever de me rendre insensé, L'Amour dés nostre enfance entre nous commencé. Conservé sans naufrage en mainte grand' tourmante, M'asseuroit que vous seule au monde estiez constante? Vous mesme en faisiez gloire, unique à bien aimer, Jurant qu'autre que moy n'eust sceu vous allumer, Et qu'encore qu'Amour le voulust entreprendre, Il trouveroit ses feux pour vous n'estre que cendre. Le mien avoit esté vostre premier flambeau. Et vous serviroit d'astre en la nuit du tombeau. Vous en juriez vos yeux, seigneurs de ma victoire. Beaux yeux qui tant de fois le faux m'ont fait accroire! Vous juriez vos cheveux crespejnent blondissans, Qui, pour me retenir, ont des nœuds si puissans; Vous juriez la déesse en vostre ame logée. Et la foy qui n'estoit qu'à moy seul engagée; Vous juriez cet archer qui si droit sçait frapper. Et mille autres sermens trop forts pour me tromper. Il n'en falloit point tant; mon ame peu rusée D'un seul de vos regards pouvoit estre abusée*

Las 1 que le ciel cruel ne permist-il alors Que l'esprit trop constant s'envolast de mon corps I Durant que j'estimoy vostre cœur immuable, Que le trait de la mort m'eust esté favorable! Pour avoir trop vescu, tout mon heur j'ay perdu; Le ciel de mes amours un enfer s'est rendu; Mes jours les plus luisans sont changez en ténèbres, Et mes chants de liesse en complaintes funtbres.

Quand ma foy me devoit faire mieux espérer, Je voy vostre faveur de moy se retirer,

Qu'ay-je dit? qu'ay-je fait pour soufrir tant d*outrage? Quel nouveau changement règne en vostre courage? Si pour me décevoir vous m'aimiez seulemant, Ce n*est pas grand honneur d'abuser un amant Qui ne croyoit qu'en vous ; vous estiez ma fiance, ^^ Testimoy pour vous seule avoir pris ma naissance, Vous me faisiez parler, respirer et mouvoir ; N'est-ce donc vous tromper que de me décevoir?

Ah ! que de desespoirs tyrannisent ma vie ! Malheureux est celuy qui aux femmes se fie ! Pour s'en estre ass<»'iré, mon cœur infortimé Se voit pour tout j ^ nais à souffrir condamné. Et ne puis par rais i, par tans, ny par absence. De son mal furieux "onter la violence.

Le souvenir me tuë, et le plaisir passé Rend de regrets trench ans mon esprit traversé; De ma si longue amour voilà tout le salaire.

Las ! pour dernier remède, ô beauté trop légère ! A qui contre mon gré mon vouloir est lié, Apprenez-moy comment vous m'avez oublié; Et comme une amour telle, avec l'âge augmentée, A peu si prontement du cœur vous estre ostée. Au lieu d'accuser plus vostre esprit inconstant. Je vous pardonne tout si j'en puis faire autant; Car je me tiens payé d'assez grand' recompance. Si de vous pour jamais je pers la souvenance.

Le jour, non jour pour moy, mais nuict tres-malheureuse. Que du ciel despité la loy trop rigoureuse Me força de résoudre à quitter, furieux. Pour jamais Cleonice, ainçois mes propres yeux. Et que l'amour d'un prince, à mon dam trop extrême, Me fist fendre en deux parts et m'oster à moy-même. Quels tragiques regrets, quels tourmens, quelles morts, Egalèrent jamais ce que J'enduray lors?

Au seul ressouvenir tout le corps me frissonne ; Une horreur me saisit, ma mémoire s'estonne. Mes esprits sont glacez, mon œil est obscurci. Et sans pouls ny couleur je suis comme transi.

Estant donc arresté qu'une absoice femelle Seroit le seul loyer de mon amour fldelle»

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