‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 140 sur 259 · LIVRE It. 30i · texte numérisé non relu

LIVRE It. 30i

Je ne te celoy rien ny dessein ny penser

Suis-je pas malheureux qu'il me faut te laisser?

A qui plus désormais conteroy-je mes paines?

Ouels antres, quels rochers, quels bois, quelles fontaines

Des lieux plus égarez, où perdu, je m'en vois,

Fidelles, garderont les soupirs de ma voix?

Mais, 6 cher monument de mon mal déplorable I

Tu ne suFflsois pas ; je suis si misérable,

Et le ciel fait sur moy tant d'orages pleuvoir.

Qu'en ton sein tous mes maux lieu ne pouvoient avoir;

Il faut qu'en mille endroits leur desbord se respande,

Qu'il n'y ait coin du monde où mon cry ne s*entande,

Val, mont, plaine, caverne, oyseaux, bestes, poissons,

Qui ne plaignent ma perte en diverses façons.

Tu ne me verras plus, sous l'aimable silance

Des solitaires nuicts, me mettre à la cadance

Du troupeau d'Eleuthere et, soigneux de leurs pas,

Perdre en ces vains plaisirs le somme et le repas.

Ma fortune a de moy leur faveur estrangée,

Ma source d'Hippocrene en Cocythe est changée,

Mon'myrthe et mes lauriers cyprez sont devenus,

Les destours d'Helicon ne me sont plus connus,

Apollon me desplaist, tous ses dons je refuse;

Estant laissé d'Amour, peu me chaud de la Muse !

Et rien d'elle à présent ne me peut contenter.

Que les vers qui sçauroient mes obsèques chanter.

Or comme en ces discours mon esprit se distille, Le jour trop clair me force à sortir de la ville, Pour me rendre au bateau qui devoit m'enlever, Et de l'ame et du cœur sans pitié me priver. Aussi-tost les rameurs trop pronts à mon dommage, Fendans l'eau d'avirons, m'esloignent du rivage, Où fiché je regarde, et mes yeux obstinez. Sans ciller, vers le Louvre estoient tousjours tournez. Pour le voir plus long-tans sur les pieds je me dresse, Maudissant des vogueurs l'importune vitesse, Kt me reputant lasche et de cœur desnué, Que pluslost que partir je ne m'estoy tué, Et .victime propice au feu qui me dévore, Sanglant je n'esloy dieu prés l'autel que j'adore.

Bien-heureux, ce disoy-je, à qui les cieux amis D'une ville si belle ont le séjour permis, Non pour les bastimens dont elle est si hautaine. Non pour y voir la cour, le palais ou la Seine, Ny de tant d'babitans le reflus nompareil. Nais pour estre esclairez des yeux de mon soleil,

pour voir des beautez Texempiaire et ridée, En ce lieu des Amours et des Grâces guidée. Puissé-je encor un coup si grand heur recevoir, Et jamais plus n'ouyr, ne parler ny ne voir!

J'accroissoy de ces plaints le regret qui me tuê, Quand du tout le chasteau se desrobe à ma veuê. Ce fut lors qu'à plein bras la douleur m'assaillit! Un tremblement me prit, le genouil me faillit Et la mort si souvent à mon aide implorée, Vint s'apparoistre à moy, hâve et desfigurée; Je la vey, c'esloit elle, et je la reconnu. Telle elle est aux mortels quand leur jour est venu. A cet horrible aspect mon ame espouvantée Quitta son corps perclus, la voix me fut ostée, Mon visage et mes yeux ternirent leur couleur. Et tombay comme un tronc sans force et sans chaleur.

Ce qui m'advmt depuis est aux autres notoire, Car du bien et du mal je perdy la mémoire ; Je ne sçaiu'oy parler du secours des rameurs, De l'eau qu'on me jetta, de l'effiroy, des clameurs; Bref, je ne m'apperceu de rien qu'on me sceut faire, Tant que je fasse rais dans ce lieu solitaire, Où mes sens défaillis ayant repris vigueur. J'en despite le ciel et maudy sa rigueur, Sçachant que rien n'est propre à mes maux incurables, Que la mort, seul recours des amans misérables.

LA PYROMANCE

L'amoureux Dorylas ayant l'ame frappée, Depuis maintes saisons, des yeux de Panopée, La fiere nereîde, en pleurs se consumoit, Et sans fruit ses regrets par les ondes semoit; Ny ses longues douleurs, ni son amour fldelle, Ny ses yeux ruisselans d'une source éternelle, Ny le feu trop couvert qui le fait dessécher, Avoient peu de sa nymphe entamer le rocher.

Un soir du mois de juin, que la flamme etherée S'estoit pour luire ailleurs de nos yeux retirée, Que l'air es toit serain, la mer se reposoit, El que le doux Zephyre endormy s'appaisoit, Ce pescheur misérable, au plus fort du silence, Quand chacun est en paix, sent moins de patience. Amour, cruel pirate, incessamment le poind, Et sur mer ny sur terre il ne r^fMwe point.

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