‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 141 sur 259 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Tout le jour dans sa barque il avoit fait des plaintes En si piteux accens, que les nymphes contraintes Avoient de tiedes pleurs ses cris accompagnez, Et les fleuves s'estoient de leur course esloignez.

Or ainsi que la nuit tendit ses larges voiles, Et qu'on veit dans le ciel les premières estoiles Monstrer leur belle veuê et de rang se lever, Luy, qui sent tout de mesme en son cœur arriver Mille nouveaux soucis, pour prendre leur pasture. Les pieds et les bras nuds, nud teste et sans ceinture, Poussa du cœur, ces mots dressant bien haut les yeux : Naissez, feux de la nuict, naissez parmy les cieux. 0 toy, sœur de Phebus ! ô royne vagabonde I Puissante au ciel, en terre et sous la nuict profonde. Qui faits à points réglez la marine escumer. Et produis haut et bas tout ce qui peut charmer, Preste-moy ta lumière et sois ma secrétaire. Or' que sous la nuict sombre, en ce lieu solitaire. J'invoque à mon secours la justice des dieux. Naissez, feux de la nuict, naissez parmy les cieux.

Amour, cruel enfant d'une mère cruelle.

Venus, fille des flots, et comme eux infidelle. Qui des plus humbles cœurs vas sans plus triomphant, Que vous estes cruels, et la mère et l'enfant! Tous ces rochers voisins ont \me ame plus tendre. Pensez le bel honneur ! les cruels ont sceu prendre Un captif misérable à leurs pieds estendu. Qui pour mieux les fléchir ne s'est point de£fendu. Et laissent cependant l'ingrate Panopée, Sans soin, sans amitié, de mes larmes trempée. Qui mesprise leur force et mon mal soucieux. Naissez, feux de la nuict, naissez parmy les cieux.

Tous les feux de la nuit au ciel ont pris naissance, 11 est tans que, dévot, mes charmes je commance; Voilà l'autel tout prest de gazons façonné; D'algue et d'absinthe blanc il est environné. Par neuf fois dans la mer j'ay ma teste plongée, J'ay sur l'autel sacré la verveine arrangée, L'encens est allumé. Toy qui te vas changeant En fleuve, en flamme, en roche, en serpent s'allongeant. Je t'invoque, ô Proté! cet autel je te dresse. Sors du fond de ces eaux, viens guarir ma tristesse, Et rechange mes sens qu'Amour rend furieux. Luisez, feux de la nuict, luisez parmy les cieux.

Meris, le vieux sorcier tant craint en ces rivages, Qui peut en tans serain couvrir la mer d*orages,

ô02 ELEGIES.

pour voir des beautez l'exemplaire et Tidêe, En ce lieu des Amours et des Grâces guidée. Puissé-je encor un coup si grand heur recevoir, Et jamais plus n'ouyr, ne parler ny ne voir!

J'accroissoy de ces plaints le regret qui me tué, Quand du tout le chasteau se desrobe à ma veuê. Ce fut lors qu'à plein bras la douleur m'assaillit! Un tremblement me prit, le genouil me faillit Et la mort si souvent à mon aide implorée. Vint s'apparoistre à moy, hâve et desfigurée ; Je la vey, c'esloit elle, et je la reconnu, Telle elle est aux mortels quand leur jour est venu. A cet horrible aspect mon ame espouvantée Quitta son corps perclus, la voix me fut ostée, Mon visage et mes yeux ternirent leur couleur, Et tombay comme un tronc sans force et sans chaleur.

Ce qui m'advint depuis est aux autres notoire. Car du bien et du mal je perdy la mémoire ; Je ne sçauroy parler du secours des rameurs, De l'eau qu'on me jetta, de l'eflQroy, des clameurs; Bref, je ne m'apperceu de rien qu'on me sceut faire, Tant que je fusse rais dans ce lieu solitaire, Où mes sens défaillis ayant repris vigueur. J'en despite le ciel et maudy sa rigueur, Sçachant que rien n'est propre à mes maux incurables, Que la mort, seul recours des amans misérables.

LA PYROMANCE

L'amoureux Dorylas ayant l'ame frappée, Depuis maintes saisons, des yeux de Panopée, La fiere néréide, en pleurs se consumoit. Et sans fruit ses regrets par les ondes semoit; Ny ses longues douleurs, ni son amour fidelle, Ky ses yeux ruisselans d'une source éternelle, Ny le feu trop couvert qui le fait dessécher, Avoient peu de sa nymphe entamer le rocher.

Un soir du mois de juin, que la flamme etherée S'estoit pour luire ailleurs de nos yeux retirée. Que l'air estoit serain, la mer se reposoit. Et que le doux Zephyre endormy s'appaisoit, Ce peschcur misérable, au plus fort du silence, Quand chacun est en paix, sent moins de patience. Amour, cruel pirate, incessamment le poind. Et sur mer ny sur terre il ne regoèe point.

Page 1