‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 157 sur 259 · AU ROT CUÂRLE8 IX · texte numérisé non relu

AU ROT CUÂRLE8 IX

Je veux chanter Roland, ses fureurs et sa rage, Je veux chanter d'Amour la terapeste et Torage, La colère indontée et le forcenement Qui troublèrent l'esprit d'un misérable amant, Délaissé sans raison d'Angélique la belle, Déplorable loyer d'une amour si lidelle. Charles, roy magnanime issu du sang des dieux. Je chante en m'essayant ces regrets furieux, Attendant qu'une fois i)lus hardiment j'entonne Les combats achevex pour sauver ta couronne. Quand le discord mutin, par la France allumé, Rendoit contre l'enfant le père enTeniittèi Tandis *, d'œil fo?orable et de royal courage Reçois ce que j'appens aux pieds de ton image; Et si tu pris jamais plaisir à mes écrits, Enten de quelle ardeur cet amant Ait épris.

Le grand dieu des amours, dieu de telle puiatance Qu'encor il n'a trouvé qui luy fist résistance, Un Jour blessa Roland, le redouté guerrier, Le vaillant palladin, le brave avanturier;

1 En atleadAnl.

ROLAND FDBIBUX. S25

Et bien qu'il n'eust pas craint une puissante armée, 8i tost qu'il eut d'un trait sa poitrine entamée, Et que de deux beaux yeux le rayon s'espandit, Il mit les armes bas et vaincu se randit. Chetif, que feroit-il, si la céleste bande Des esprits immortels, si le dieu qui commande Aux enfers ténébreux, et cil qui peut douter L'orgueil des flots mutins, n'ont sceu luy résister?

Or pour fléchir le cœur de sa flere maistresse, II fait en mille endroits retentir sa prouesse, En Inde, en Tartarie, et desjà l'Oriant, Restant tout estonné, va ses faits publiant; Puis il repasse en Gaule, où le peuple d'Espagne, Le Numide et le More emplissoient la campagne, Conduits par Agramant, qui desjà se promet Que la France captive à ses loix se soumet. Là de mille beaux faits il enrichit sa gloire, Là de mille combats remporta la victoire ; Il foudroyé, il saccage, horrible et furieux, Et Tennemy, qui craint son bras victorieux. Fuit au devant de luy, comme dedans la plaine Fuit au devant du loup le mouton porte-laine.

Qui a veu quelquesfois tournoyer dedans l'air, Gronder et faire feu le tonnerre et l'éclair, Puis, tombant tout à coup en mille estranges sortes, Esclater et partir les roches les plus fortes. Briser les marbres durs, crouler les fondemens. Et pesle-mesle encor brouiller les elemens, Il a veu ce guerrier, qui porte, en tous allarmef , La foudre en sa main droite et la mort dans ses armes. Et comme un nouveau Mars, débâchant et taillant. Fait refroidir le sang du plus brave et vaillant. On n'oit autour de luy que mortelles complaintes; Son espée et son bras et ses armes sont taintes Du sang des ennemis: car rien ne les deffend, Maille ny corselet, quand Durandal descend. Il fend, il taille, il perce, il frappe, il tué, il chasse. Chacun fuit devant luy : qui son armet délace. Qui laisse choir sa lance, et qui souventesfois Quitte là son espée, et fuit dedans le bois Qui deçà qui delà, et leur ame craintive, A chaque flair de vent croit qu'encore il les suive, Qu'il presse leurs talons et qu'il hausse le bras, Pour les priver de vie au milieu de leurs pas.

Comme un jeune chevreuil, qui dedans son bocage A veu le fier lyon, chaud de soif et de rage,

Qui massacre sa mère et, eonvoiteux de sang, En deux coups la déchire et luy mange le flanc; Craintif, il prend la fuite, et d'une course isncUe ' Eschappe et se dérobe à la beste cruelle; Une branche, une feuille, une halaine de vent L'horreur du grand lyon luy remet au devant.

Ainsi devant Roland la tourbe espouvantée S'enfuit à qui mieux mieux d'une course hastée; Et luy, foudroyant tout, laisse altérez de coups Chevaux et chevaliers aux matins et aux loups.

Jà desjà le renom de sa force admirable Le rendoit en tous lieux terrible et redoutable; Jà se disoit par tout qu'il n'avoit son pareil Depuis les Indiens jusqu'au lict du soleil; Quand au mois plus ardant, lors que la canicule De la terre et du ciel tous nuages recule. Ayant depuis deux jours vainement pourchassé Le vaillant Mandricard, il descend, tout lassé De chaud et de travail, auprès d'un clair rivage. Ombragé des rameaux de maint arbre sauvage, Et dont l'émail divers, richement piolé, Des baisers du soleil n'estoit point >iolé. L'œillet y florissoit, l'amaranthe et la rose, Et Clytie au soleil sa robe avoit déclose; Le myrtlie y prenoit place, et le lis blanchissant, Et la fleur du mignon, qui mourut languissant Par trop aimer son ombre et la flgure vaine, Qu'il veit en se mirant es eaux d'une fontaine.

JiB soleil, s'avançant pour parfaire son tour, A moitié du chemin nous marquoit le my-jour, Quand Roland y survint, qui tout par tout degoustc, Et de son mal prochain le chctif ne se doute; 11 pensoit reposer, mais, au lieu de repos, Un espineux travail le perça jusqu'à l'os. Chevalier malheureux, à qui la destinée Reservoit la douleur d'une telle journée! Car, en se destoumant, comme il levé les yeux Vers les arbres prochains, il voit en mille lieux Le nom de sa déesse engravé sur l'écorce. Témoignage évident d'une amoureuse force. Il admire le chiffre et remarque soudain De la belle Angélique et les traits et la main. Parquoy tout estonné pensivement regarde, Et d'un œil plus subtil, curieux, il prend garde

I Rapide, du mot italien SHâllO"

ROLAND FURIEUX. ZtJ

A tout cela qu'il volt, et lit par tout encor, Enlacez de cent nœuds : Angélique et Hedor.

Desjà d'un chaud despit sa poitrine est attainte, Et maint jaloux penser le fait pallir de crainte ; Autant de traits qu'il voit, autant de clous ardans Amour fiche en son cœur, qui s'enfoncent dedans. Encor il ne sçait pas que tout cecy veut dire; Toulesfois il frémit, et dans l'ame il soupire, Puis il se reconforte, et de tout ce qu'il voit II s'efforce de croire autrement qu'il ne croit. II feint mille discours et pense à l'avanture Que quelque autre Angélique a fait cette escriture ; Puis il connoitt la lettre et voit qu'il se déçoit. Mais une autre espérance aussi-tost il conçoit.

« Hors de moy, ce dit-il, penser qui me dévore! Je connoy maintenant que celle que j'adore (Amour en soit loué) m'aime parfaitement, M'ayant sous un Medor déguisé finement ; Car je suis ce Medor et connoy que ma dame. En déguisant mon nom, veut déguiser sa flame. »

Ainsi disoit Roland, mais un nouveau penser Luy fait presque aussi-tost ce propos délaisser ; Son frisson recommence, et ce qui le fait craindre S'envenime et s'accroist plus il le veut contraindre.

Comme le simple oiseau, qui s'engage et se prend Au piège et à la glus que l'oiseleur luy tend. Tant plus qu'il bat de l'aile et que plus il s'efforce De se desempestrer, plus la glueuse amorce L'attache et le retient : Roland en est ainsi. Qui sent croistre tousjours son amoureux soucy. Or' il rêve immobile, et or* il se destoume. Puis deçà, puis delà, et jamais ne séjourne Son penser variable, et sent dedans le cœur Un combat obstiné d'espérance et de peur.

Discourant en ce point sans qu'il pense à soy-mcsme, Tant il est possédé d'une manie extrême. Il vient jusques aux lieux où les amans heureux. Sur la chaleur du jour doucement langoureux, Se retiroient à l'ombre au frais d'une fontaine. Où de mille plaisirs ils enyvroient leur paine, Ores de leurs désirs doucement jouyssans. Ores demy-lassez mollement languissans; Et soudain, repiquez de l'amoureuse touche. Ils se tenoyent collez la bouche sur la bouche. Le flanc contre le flanc, et nageoient à souhait Dans le fleuve d'Amour de nectar et de laict.

Qui massacre sa mère et, eonvoiteux de sang, En deux coups la déchire et luy mange le flanc; Craintif, il prend la fuite, et d'une course isnclle ' Eschappe et se dérobe à la beste cruelle; Une branche, une feuille, une halaine de vent L'horreur du grand lyon luy remet au devant.

Ainsi devant Roland la tourbe espouvantée S'enfuit à qui mieux mieux d'une course hastée; Et luy, foudroyant tout, laisse altérez de coups Chevaux et chevaliers aux matins et aux loups.

Jà desjà le renom de sa force admirable Le rendoit en tous lieux terrible et redoutable; Jà se disoit par tout qu'il n'avoit son pareil Depuis les Indiens jusqu'au lict du soleil; Quand au mois plus ardant, lors que la canicule De la terre et du ciel tous nuages recule. Ayant depuis deux jours vainement pourchassé Le vaillant Mandricard, il descend, tout lassé De chaud et de travail, auprès d'un clair rivage. Ombragé des rameaux de maint arbre sauvage, Et dont l'émail divers, richement piolé, Des baisers du soleil n'estoit point >iolé. L'œillet y florissoit, l'amaranthe et la rose, Et Clytîe au soleil sa robe avoit déclose; Le rayrtlie y prenoit place, et le lis blanchissant, Et la fleur du mignon, qui mourut languissant Par trop aimer son ombre et la flgure vaine. Qu'il veit on se mirant es eaux d'une fontaine.

I^ soleil, s'avançant pour parfaire son tour, A moitié du chemin nous marquoit le my-jour, Quand Roland y survint, qui tout par tout degouslc, Et de son mal prochain le chctif ne se doute; Il pensoit reposer, mais, au lieu de repos, Un espineux travail le perça jusqu'à l'os. Chevalier malheureux, à qui la destinée Reservoit la douleur d'une telle journée! Car, en se destoumant, comme il levé les yeux Vers les arbres prochains, il voit en mille lieux I^ nom de sa déesse engravé sur Técorce, Témoignage évident d'une amoureuse force. Il admire le chiffre et remarque soudain De la belle Angélique et les traits et la main. Parquoy tout estonné pensivement regarde. Et d'un œil plus subtil, curieux, il prend garde

I Rapide, du mot italien snellO'

A tout cela qu'il voit, et lit par tout encor, Enlacez de c«nt nœuds : Angélique et Hedor.

Desjà d'un chaud despit sa poitrine est attainte, Et maint jaloux penser le fait pallir de crainte î Autant de traits qu'il voit, autant de clous ardans Amour fiche en son cœur, qui s'enfoncent dedans. Encor il ne sçait pas que tout cecy veut dire ; Toutesfois il frémit, et dans Tame il soupire, Puis il se reconforte, et de tout ce qu'il voit Il s'efforce de croire autrement qu'il ne croit. H feint mille discours et pense à l'avanture Que quelque autre Angélique a fait cette escriturc ; Puis il connoitt la lettre et voit qu'il se déçoit. Mais une autre espérance aussi-tost il conçoit.

•f Hors de moy, ce dit-il, penser qui me dévore! Je connoy maintenant que celle que j'adore (Amour en soit loué) m'aime parfaitement, M'ayant sous un Medor déguisé finement ; Car je suis ce Medor et connoy que ma dame, En déguisant mon nom, veut déguiser sa flame. »

Ainsi disoit Roland, mais un nouveau penser Luy fait presque aussi-tost ce propos délaisser ; Son frisson recommence, et ce qui le fait craindre S'envenime et s'accroist plus il le veut contraindre.

Comme le simple oiseau, qui s'engage et se prend Au piège et à la glus que l'oiseleur luy tend, Tant plus qu'il bat de l'aile et que plus il s'efforce De se desempestrer, plus la glueuse amorce L'attache et le retient : Roland en est ainsi, Qui sent croistre tousjours son amoureux soucy. Or' il rêve immobile, et or* il se destoume. Puis deçà, puis delà, et jamais ne séjourne Son penser variable, et sent dedans le cœur Un combat obstiné d'espérance et de peur.

Discourant en ce point sans qu'il pense à soy-mcsmc, Tant il est possédé d'une manie extrême. Il vient jusques aux lieux où les amans heureux, Sur la chaleur du jour doucement langoureux, Se retiroient à l'ombre au frais d'une fontaine. Où de mille plaisirs ils enyvroient leur paine, Ores de leurs désirs doucement jouyssans. Ores demy-lassez mollement languissans ; Et soudain, repiquez de l'amoureuse touche. Ils se tenoyent collez la bouche sur la bouche. Le flanc contre le flanc, et nageoient à souhait Dans le fleuve d'Amour de nectar et de laict.

5^ fiOLAMD FURIEUX.

Medor, pour faire foy du plaisir désirable, Qui Ta voit bien-heure dans ce lieu délectable, Par dessus tous les dieux, avoit subtilement En mille et mille endroits peint son contentement. On voit tout à l'ontour mainte et mainte devise, Et ne peut courir Toeil un seul lieu qu'il n'y lise Gravé de cent façons : Angélique aux beaux yeux, Angélique et Medor le favori des cieux !

Roland regarde tout, ayant l'ame saisie De la froide poison d'une aspre jalousie, Et chancelle inconstant, comme le prestre saint Que le tan de Bacchus trop vivement attaint; Or ainsi que tousjours de plus près il s'api^roclie, Et contemple estonné la fontaine et la roche, Tournant mille discours en son entendement, Voit ces vers de Medor cngravez fraischement : « 0 tertres verdissans! ô fidèles ombrages Des antres ténébreux, des prez et des rivages! 0 bois délicieux! ô doux courans ruisseaux, Espessement bordez d'amoureux arbrisseaux ! Où la belle Angélique, ornement de cet âge. Qui de tant de giands rois enflamma le courage, La fille à Galafron, seul miracle des cieux, Celle qui fit trembler les plus audacieux, Abaissant sa hautesse et sa race royale, A moy, pauvre Medor, se fist si libérale, Que mille fois ensemble en mille heureux plaisirs, Avons donné relasche à nos bouillans désirs.

« Pour ces douces faveurs entre vos bras reçues, Tertres, ombrages, bois et cavernes moussues, Herbes, rives et fleurs, je ne puis avancer, Si je veux présumer de vous recompenser : Parquoy, ne pouvant mieux, je bénis à toute heure, De cœur, d'ame et de voix, cette heureuse demeure ; Priant tous palladins qui passeront icy, S'ils ont jamais senty le doux-poignant soucy Du grand vainqueur des dieux, qu'aux fidelles ombrages. Aux antres ténébreux, aux prez et aux rivages, Aux bois délicieux, aux doux courans ruisseaux, Espessemont bordez d'amoureux arbrisseaux, Ils souhaitent ainsi : ces lieux tant désirables Ayent à tout jamais les nymphes favorables, La lune et le soleil, et jamais pastoureau Ke puisse en leur giron conduire son troupeau. »

Cinq ou six fois Roland relut cette écriture, Les yeux tousjours fichez contre la roche dure,

Nouveau rocher luy-mesme et sans nul mouvement, Tant ce coup impreveu trouble son jugement I Puis il relit encore et, cherchant, il essaye A pouvoir trouver fausse une histoire si vraye, Mais ce qu'il voit empraint ne se peut démentir, Et luy faut à ses yeux malgré luy consentir. Il n'a plus sur le front cette audace engravée, Il a le teint jaimastre et la face cavée ; Son cœur est si serré, qu'il ne sçauroit pleurer, N'i du chaud eslomach une plainte tirer; tfais tout pantoisement il halette de rage, 'ar le flux débordé, qui grossit son courage, i^eut sortir tout à coup, et se pousse et se suit, tfais au lieu d'avancer se bouche le conduit, 'omme le vase estroit dont l'eau, pour sortir toute, J'empesche et se contraint de filer goûte à goutc. ;i ne veut il se rendre, ains tasche à s'alléger, Ve croyant que sa dame ait l'esprit si léger, lais que quelque jaloux, d'une ame injurieuse, i tramé tout cecy pour la rendre odieuse.

Las! dit-il, quel qu'il soit, comme il a de bien prés mité sa main belle, et sa lettre et ses traits! » i'msi d'un foible espoir sa douleur il console, ît se remet un peu du soucy qui l'affole, l remonte à cheval sur le point de la nuit, iOrsque desjà la lune au ciel claire reluit, 't que Phebus lassé dans la plaine azurée ^a plongeant le trésor de sa tresse dorée, heminant sans chemin, or' à gauche, or' à droit, 1 n'avance beaucoup que d'un haut tertre il voit aut rejaillir du feu d'une maison prochaine, it abayer les chiens et, sortans de la plaine,

entendit béeler les innocens troupeaux, t les mugissemens des bœufs et des torcaux.

Il vient droit au village, où tout las veut descendre, t soudain un garçon son cheval luy vint prendre, n autre le desarme et, du haut jusqu'au bas, n autre met la nappe et la couvre de plas. ais l'accez continu du mal qui luy commande e degouste si fort, qu'il n'a soin de viande ; lus cherche de repos, plus trouve de langueur t d'aiguillons poignans qui pénètrent son cœur ; ir il voit tout partout, aux fenestres et portes, ngelique et Medor lacez de mille sortes. Lielquefois il vouloit la cause en demander, ais une froide peur ne luy fait hasarder

330 ROLAND PDKIBUX.

Car il firemist tousjours et, ce qui est dontable, n craint qu'en le cherchant le trouve véritable, Hais il a beau fuir : car l'obstiné malheur Ne luy veut espargner un seul point de douleur.

L'hoste de la maison, qui voit comme il soupire, Qu'il tient la veuê en bas, et qu'il tire et retire Tant de sanglots rompus, pensant le resjouyr, Luy veut des deux amans le discours faire ouyr.

« Cessez, grand chevalier, dit-il, de vous contraindre, Et chassez le regret qui dedans vous fait plaindre ; Si vous estes pressé d'angoisse ou de courroux, Sans le couver ainsi, bannissez-le de vous. Il vous faut espérer : long-tans n<'est importune L'ombre aux rais du soleil, aux vertus la fortune; Le sort de nos projets se joué insolemment, Le seul estât des dieux est franc du changem^t. Vais quel autre nuage en si grande jeunesse, Peut troubler vostre esprit, que la feinte rudesse D'une beauté superbe? hé, bien qu'il fust ainsi, Devez-vous sans espoir vous gesner de soucy? La femme est vaiiable, et telle en sa pensée S'accorde à vostre amour, qui s'en monstre oflénçée; Puis la loy du destin, disposant d'icy bas, Rend heureux bien souvent ceux qui n'y pensent pas. « L'un de ces jours derniers, durant la saison belle Que les prez et les bois prennent robe nouvelle, ^l'égarant par les champs, du bon-heur adressé, Je découvre à mes pieds un jouvenceau blessé. Qui tiroit à la fin, et d'une large vaine Son beau sang ruisscloit comme d'une fontaine; Son chef estoit poudreux, son teint palle et séché, Pareil au jeune lis que l'orage a touché. Sans effort, sans vigueur, lorsqu'en cette infortune Il esprouva du ciel la faveur opportune ; Car presqu'au mesme instant une vierge y sunint. Dont l'ame à cet objet toute pitié devint. La nimphe n'avoit lors qu'une vesture telle Que la porte en ces bois la jeune pastourelle. Mais son port vénérable est plein de gravité. Qui nous descouvre en terre une divinité. Ses regards, ses façons, sa grâce et sa hautesse Me confu-ment encor que c'est une déesse. Pronte, entre deux cailloux, d'une herbe elle pila Et retint dans sa main le jus qui distila, Le versa dans la playe, et tellement s'efforce, Qu'elle estanche le sang et qu'il eott quelque fbroe ;

ROLAND FORIBOX. 8Sl

Puis doucement porté dans ma proche maison, La belle en prend le soin tant qu'il ait guarison.

« Il reprint aussi-tost sa beauté constiuniere : II avoit les yeux noirs, flamboyans de lumière, La face ouverte et belle et le teint blanchissant, Rehaussé par endroits d'un émail rougissant. C'estoit le mesme amour ; l'or de sa tresse blonde Faisoit honte aux cheveux de ce grand œil du monde. Bref, il estoit si beau, qu'Angélique l'aima (La nirophe avoit ce nom) et si bien s'enflama, Qu'elle mesprise tout et n'est plus ehtentive Qu'à guarir le cruel qui la fait mourir vive, Ore froide, ore chaude ; et, comme il guerissoit, La belle une autre playe en son ame reçoit. S'il reprend sa beauté, le chaud-mal, qui la tué, Fait que de plus en plus la sienne diminué Et se consume, ainsi qu'on voit dessus un mont Aux rayons du soleil la neige qui se fond ; Et luy faut à la fin, tant son désir la donte, Qu'elle chasse de soy toute craintive honte Pour demander mercy, tout à l'heure octroyé. Et le tans du depuis est par eux employé En tous ces jeux mignards, où doucement se bagnent Ceux-là que la jeunesse et l'Amour accompagnent.

« Oubliant la douleur qui les avoit pressez. Us se tiennent sans fin l'un et l'autre embrassez. S'ils partent du logis ils vont tousjours ensemble, Et l'Amour avec eux, qui leurs deux cœurs assemble. Or' ils sont dans un bois estendus à l'envers, Or', sur le chaud du jour, ils se tiennent cou vers De l'ombrage d'un antre, et, à lesvres decloses, Us cueillent mille œillets, mille Us, çiUle roses; Puis, témoins de leurs jeux, ne se trouve arbrisseau. Qu'or' avec un poinçon, or* avec un couteau. Us n'y gravent leurs noms ; mesme la roche tendre Par maints chiffres subtils leurs amours fait entendre. Voilà comme un bon cœur ne doit jamais faillir. Pour quelque grand meschef qui le vienne assaillir. Car lorsque nous pensons estre plus misérables. C'est alors que les cieux nous sont plus favorables. •

Ainsi dit le pasteur, et laisse là Roland, Qui dedans et dehors de rage est tout brûlant. Il veut celer son dueil, mais rien : car, qnoy qu'il foce, Les douleurs de son cœur se font voir sur sa face, Et, bien qu'il se contraigne, il verse sans repos De la bouche et des yeux des pleurs et des ^anglotf.

330 ROLAND PDKIBUX.

Car il firemist tousjours et, ce qui est doatable, Il craint qu'en le cherchant le trouve véritable, Hais il a beau fuir : car l'obstiné malheur Ne luy veut espargner un seul point de douleur.

-L'hoste de la maison, qui voit comme il soupire, Qu'il tient la veuê en bas, et qu'il tire et retire Tant de sanglots rompus, pensant le resjouyr, Luy veut des deux amans le discours faire ouyr.

« Cessez, grand chevalier, dit-il, de vous contraindre, Et chassez le regret qui dedans vous fait plaindre ; Si vous estes pressé d'angoisse ou de courroux, Sans le couver ainsi, bannissez-le de vous. II vous faut espérer : long-tans n<'est importune L'ombre aux rais du soleil, aux vertus la fortune; Le sort de nos projets se joue insolemment. Le seul estât des dieux est franc du changem^t. Vais quel autre nuage en si grande jeunesse, Peut troubler vostre esprit, que la feinte rudesse D'une beauté superbe? hé, bien qu'il fust ainsi, Devez-vous sans espoir vous gesner de soucy? La femme est variable, et telle en sa pensée S'accorde à vostre amour, qui s'en monstre offençée; Puis la loy du destin, disposant d'icy bas, Rend heureux bien souvent ceux qui n'y pensent pas. « L'un de ces jours derniers, durant la saison belle Que les prez et les bois prennent robe nouvelle, 31'égarant par les champs, du bon-heur adressé, Je découvre à mes pieds un jouvenceau blessé. Qui tiroit à la fin, et d'une large vaine Son beau sang ruisseloit comme d'une fontaine; Son chef estoit poudreux, son teint palle et séché. Pareil au jeune lis que l'orage a touché. Sans effort, sans vigueur, lorsqu'en cette infortune Il esprouva du ciel la faveur opportune ; Car presqu'au mesme instant une vierge y sunint. Dont l'ame à cet objet toute pitié devint. La nimphe n'avoit lors qu'une vesture telle Que la porte en ces bois la jeune pastourelle, Mais son port vénérable est plein de gravité. Qui nous descouvre en terre une divinité. Ses regards, ses façons, sa grâce et sa hautesse Me contii-ment encor que c'est une déesse. Pronte, entre deux cailloux, d'une herbe elle pila Et retint dans sa main le jus qui distila. Le versa dans la playe, et tellement 8*eèbroe, Qu'elle estanche le sang et qu'il eott quelque fbroe ;

Puis doucement porté dans ma proche maison, La belle en prend le soin tant qu'il ait guarison.

« Il reprint aussi-tost sa beauté coustiuniere : II avoit les yeux noirs, flamboyans de lumière, La face ouverte et belle et le teint blanchissant, Rehaussé par endroits d'un émail rougissant. C'estoit le mesme amour ; l'or de sa tresse blonde Faisoit honte aux cheveux de ce grand œil du monde. Bref, il estoit si beau, qu'Angélique l'aima (La nirophe avoit ce nom) et si bien s'enflama, Qu'elle mesprise tout et n'est plus ehtentive Qu'à guarir le cruel qui la fait mourir rive, Ore froide, ore chaude ; et, comme il guerissoit, La belle une autre playe en son ame reçoit. S'il reprend sa beauté, le chaud-mal, qui la tné, Fait que de plus en plus la sienne diminue Et se consume, ainsi qu'on voit dessus im mont Aux rayons du soleil la neige qui se fond ; Et luy faut à la fin, tant son désir la donte, Qu'elle chasse de soy toute craintive honte Pour demander mercy, tout à l'heure octroyé. Et le tans du depuis est par eus employé En tous ces jeux mignards, où doucement se bagnent Ceux-là que la jeunesse et l'Amour accompagnent.

« Oubliant la douleur qui les avoit pressez. Ils se tiennent sans fin l'un et l'autre embrassez. S'ils partent du logis ils vont tousjours ensemble, Et l'Amour avec eux, qui leurs deux cœurs assemble. Or' ils sont dans un bois estendus à Tenvers, Or', sur le chaud du jour, ils se tiennent couvera De l'ombrage d'un antre, et, à lesvres decloses, Ils cueillent mille œillets, mille lis, çiille roses; Puis, témoins de leurs jeux, ne se trouve arbrisseau, Qu'or' avec un poinçon, or' avec un couteau, Ils n'y gravent leurs noms; mesme la roche tendre Par maints chiffres subtils leurs amours fait entendre. Voilà comme un bon cœur ne doit jamais faillir. Pour quelque grand meschef qui le vienne assaillir. Car lorsque nous pensons estre plus misérables. C'est alors que les cieux nous sont plus favorables. •

Ainsi dit le pasteur, et laisse là Roland, Qui dedans et dehors de rage est tout brûlant. 11 veut celer son dueil, mais rien : car, qnoy quHl (kce, Les douleurs de son cœur se font voir sur sa hce, Et, bien qu'il se contraigne, il verse sans repos De la bouche et des yeux des pleurs et des ^anglotf.

S3t ROLAND FURIEUX.

Puis, lorsqu'il se voit seul, la douleur, qui le guide,

Luy commande plus fort et va laschant la bride

Au penser qui l'emporte, et sans trêve il respand ;

Un grand fleuve de pleurs, qui des yeux luy desçand |

Jusques sur la poitrine, et le soin qui Tesveille t

fie luy veut consentir qu'im moment il sommeille. Deçà, de là se vire, ores sur ce costé, ,

Ores dessus cet autre ; il n'est point arresté, i

Se tourne impatient, et, quelque part qu'il aille, /

Sa jalouse fureur luy livre la bataille. ^

11 cherche tout le lict, les plumes estreignant,

Et ne trouve un endroit qui ne soit plus poignant

Que l'espine et la ronce, et pense, en cette paine.

Que c'estoit le lieu mesme où sa belle inhumaine

Caressoit son Medor, et, pour ce tout despit,

Il abhorre la plume et saute hors du lict Gonmie quand un berger sur l'herbe se renverse

Et décowcre à ses pieds, marqué de couleur perse,

Un serpent qui se traisne en sifflant bassement.

Tout estonné se levé et fuit hastivemenL Roland, plein de dédain, s'habille en diligence;

Il vestit son hamois, reprend sa forte lance

Et ressaute à cheval, sans attendre le jour,

Ni que la belle Aurore annonçast son retour.

Il pique à travers champs, et la nuit solitaire,

Qui tient tout assoupy, refraischit sa misère.

11 s'outrage soy mesme, et d'un cry fbrieux \

Il maudit l'innocence et blasphème les cieux, |

Et sanglotte sans fin; puis, quand le jour se levé,

Son trop ferme soucy plus durement le grève.

Il va deçà de là par les lieux écartez.

Et fuit tant comme il peut les bourgs et les citez.

Sa ^-eué est égarée, et, a\-ec triste mine.

Sans penser au chemin, tout le jour il chemine,

Laschant maints chauds regrets et maints soupirs tranclians.

Qui renflamment le ciel, l'air, la terre et les champs;

11 forcené de rage, et sent dedans sa teste

Pesle-mesle tourner l'orage et la tempeste;

Et Neptune, en hyver, n'écume en tant de flots

Gomme il a dans le cœur de tourbillons enclos.

Puis, si tost que la nuit les paupières nous serre,

11 descend dans un bois et se veautre sur terre,

Criant honiblemcnt, et le somme ocieuz

N''a nul channe assez fort pour luy clore les yeux.

Qui distillent tousjours mille pleurs qui descoident.

Et, comme d'un torrent, à grands flots se respandent.

Luy-mesme il s*en estonne et ne sçaaroit penser

Comme il puisse des yeux tant de larmes verser,

Et dit en soupirant : « Ces ruisseaux qui s'écoulent

Ce ne sont point des pleurs : tant de larmes ne roulent

Comme j'en sors des yeux ; non, ce ne sont point pleurs,

Les pleurs ne suffiroient à mes longues douleurs;

Car mes douleurs ne sont au milieu de leur course,

Et j'ay jà de mes pleurs tari toute la source.

Ah î je connoy que c'est ! c'est la vitale humeur,

Qui fuit devant le feu que j'ay dedans le cœur.

Et coule par mes yeux de ma poitrine cuite,

Et tirera mon mal et ma vie à sa suite.

Mais las ! s'il est ainsi, double, double ton cours,

Précipitant la Un de mes malheureux jours !

Et vous, ô chauds soupirs ! témoins de mon angoisse,

Vous n'estes point soupirs, car les soupirs ont cesse,

Et ne durent tousjours; mais plus j'en vay sortant,

Mon estomac enflé va plus fort haletant.

Amour, qui m'ard le cœur, fait ce vent de ses ailes,

Pour tenir en vigueur mes flammes immortelles.

« Quel miracle est cecy, que mon cœur allumé Par tant de feux d'Amour n'est jamais consumé? Mais que suis-je à présent qui sou£fre telle rage? Seroy-je bien celuy que je monstre au visage? Seroy-je donc Roland? Ah! non, Roland est mort! Sa dame, trop ingrate, a occis à grand tort Ce Roland que j'estoy, son corps est dessous terre, Je ne suis, je ne suis que son esprit qui erre. Hurlant, criant, fuyant en ce lieu séparé, Où je fay mon enfer, triste et désespéré, Pour témoigner à tous, par ma douleur profonde. Ce que doit espérer qui sur l'amour se fonde. »

Toute la nuit Roland en ces regrets passa. Puis, comme le soleil ses rayons élança Pour esclairer le ciel et que l'aube vermeille Eut laissé dans le lit son vieillard qui sommeille. Guidé par le destin, il se revoit encor Au rocher tout escrit d'Angélique et Hedor; Il le voit, et soudain le dédain qui l'enflame. De nouvelle fureur luy comble toute l'ame : Il saisit son espée, et de taille et d'estoc. Il part en mille éclats l'écriture et le roc. Et partout où il va la place est malheureuse. S'il y trouve un seul trait de la lettre amoureuse, Car soudain il la tranche, et n'a jamais cessé Qu'en morceaux çà et là tout ne soit renversé.

354 ROLAND FURIEOX.

Ainsi resta la roche, et au troupeau sauvage

Jamais à l'advenir ne servira d'ombrage ;

Et la belle fontaine heureusement coulant,

Qui d'un reply tortu fait un tour ruisselant,

Avec son mol ombrage et son eau froide et claire

I*ra pouvoir d'amortir sa brûlante colère.

Il y jette des troncs, des pierres, des rameaux,

Et n'a jamais cessé qu'il n'ait troublé ses eaux ;

Puis, tout mol de sueur, de travail et de peine,

Il chet dessus le pré sans pouls et sans haleine,

Plein d'ire, de dédain et de forcenement.

Et, les yeux vers le ciel, soupire incessamment.

Kl pour vent, ny pour froid, ny pour chaleur qu'il foce,

Jamais il ne voulut abandonner la place

Où, sans dire un seul mot, il demeure couché,

Et tousjours vers le ciel a le regard fiché.

Il y fut si long-tans sans manger et sans boire, Que la nuit par trois fois vestit sa robe noire, Et trois fois Apollon, sortant du creux séjour De l'humide océan, nous alluma le jour. Et tousjours la rigueur du mal qui le transporte. En le diminuant, s'aigrit et se fait forte. Si qu'en fin, tout gaigné de si noire poison. Apres le sens troublé s'égara la raison, Et le jour ensuivant, d'une main outrageuse, Il se meurtrist la face horriblement hideuse. Il écume de rage et derompt sans repos La maille et le plastron qu'il a dessus le dos. Icy tombe l'espée et, sur une autre place, L^ brassars, les cuissots et le corps de cuirace ; Plus loin chet la sallade, et tout par tout le bois, En mille lieux divers, il semé son hamois. D'heure en heure plus fort sa rage le maistrise ; Or' il rompt son pourpoint et ores sa chemise. Et court d'un pas subtil, écumant, forcenant. Et de mille façons ses lèvres trançonnanU Il monstre à nud le ventre, et le dos et l'échiné, Et quand plus sa fureur puissamment le domine, 11 arrache de terre un grand chesne et un pin. Comme s'il arrachoit de la sauge ou du thyn. Tout en bruit à l'entour, les rocs cavoz en sonnent. Et les bergers des champs tous efl'rayez s'estonnent, Puis veulent voir que c'est ; mais, pronts au repentir, Bien-tost gaignent au pied, se pensans garantir. Le fol se met après, et d'une main meurtrière. En leur froissant les os, les abat par derrière ;

ROLAND FDBIBUX. v 335

Il tire à un la teste, à un autre le bras,

Et un autre tout mort il fait tomber à bas

D'un revers qu'il descbarge, et plus il voit de presse,

En fronçant les sourcils sa perruque luy dresse,

Et, tout ensanglanté, traverse horriblement

Par les rangs plus serrez, l'un sur l'autre assommant.

Comme un ours furieux, qui bien peu se soucie. Quand il est poursuivy des chasseurs de Russie, S'il rencontre en sa voye un nombre bien espés De petits chiens courans, qui le suivent de près; Car si tost qu'il s'arreste, élançant une œillade. Il écarte bien loin cette foible embuscade : Ainsi Roland en fait, au travers se ruant. Et rend en un instant tout le peuple fuyant. Qui court en sa maison, qui monte sur un temple, Et qui d'un haut couvert, tout effrayé, contemple La fureur de ce fol, qui par les prez herbeux Démembre, en se jouant, les toreaux et les bœux.

Il mord, il égratigne, il se tourne, ii se vire; Des pieds, des poings, des dents, il rompt, froisse et déchire; II hurle furieux, et fait un plus grand bruit Que le flot courroucé qui bouillonnant se suit ; D'un choc continuel ses dents se font la guerre, Son visage est crasseux, plein de fange et de terre, Ses yeux, de grand courroux, sont tous bordez de sang. Et, en les contournant, n'en monstrent que le blanc. Soit de jour, soit de nuit, erre par les campagnes; Si tost qu'on l'aperçoit, chacun fuit aux montagnes, Évitant ce déluge; et quand il sent la faim. Il se remplit le ventre ou de glans ou de pain. Ou des herbes qu'il trouve; et, passant aux bocages. Il met à mort les daims et les chevreuls sauvages, Les biches et les cerfs, et combat quelquefois Les ours et les sangliers, cruels hostes des bois, Les dérompt pièce à pièce et, à teste panchée. Il en hume le sang dont sa face est tachée ; Sa moustache en dégoûte, et va, courant ainsi, Sanglant, défiguré, tout poudreux et noirci. Ne retenant plus rien de la grave apparence De ce guerrier Roland, la colonne de France. Et fut ainsi trois mois errant tout (Urieux, Jusqu'à tant qu'à la fin, en descendant des deux. Le vaillant llirthe anglois, sur un coursier qui vole, Luy rapporta son sens dedans une fiole.

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LA MORT DE RODOMONT

ET SA DESCENTE AUX ENFERS

PARTIB nUTÉB DE l'aRIOSTE, PARTIS DE L'iIfVBKnOIf BE L'aUTUUR

A MONSIEUR DE YILLEEOY ^

SECRÉTAIRE D*£tTAT

Je sens d'un feu nouveau ma poitrine allumée, Qui ne m'échauffe point d'ardeur accoustumée : Un subit mouvement que je ne puis douter Me ravit hors de moy, pour' me faire chanter Je nesçay quoy d'estrange et difficile à croire, Quittant de Cupidon le triomphe et la gloire,

< Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroi, né en IMt, d'une famille récenunent anoblie. Son aïeul et son père avaient administré les iinances de Franyois I". Catherine de Médicis l'employa comme négociateur dans deux affaires importantes, en Espace et en Italie. Devenu gendre de PAubespine, il lui succéda au miitistêre. Charles IX, qui lui témoignait h plus grande faveur, lui dicta son Traité de la Chasse et son Épiire à Ronsard. H continua de remplir les fonctions de secrétaire d'état sous Henri III, Henri IV et Louis XIII. Villeroi mourut à Rouen, le SI novembre 1617, pendant un voyage de ce dernier prince en Nomutndie. On a imprimé plusieurs fob ses Mémoires.

■P QODOMOMT.

Les larmes des amans, leurs soupirs et leurs cris, Sentier trop rebattu des poétiques esprits.

Villeroy, mon support, l'ardeur qui me commande Me veut faire entreprendre une tasche plus grande, La mort de Rodomont, le contempteur des dieux, Qui fit trembler vivant l'air, la terre et les cieux ; Qui fit rougir de sang les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et plus grand d'arrogance, Et comme, quand Roger aux enfers l'envoya, Caron tout estonné le voyant s'cffroya, L'enfer trembla de peur, Pluton paslit de crainte. Et Proserpine aussi de frayeur fut attainte ; Megere en tressaillit et ses crins enlacez De serpens furieux se tindrent tous pressez, Tant cette ame enragée, inhumaine et terrible Faisoit de tintamarre et se monstroit horrible!

Un* jour, à son malheur, ce brave roy d'Arger, Ainsi que l'on faisoit les nopces de Roger, Qu'on s'estoit mis à table et qu'on avoit pris place, Chacun selon son rang, son mérite ou sa race. Et que les chevaliers, sur la fin du repas, Devisoient seurement des périlleux combats. Des sièges, des assauts, des murailles forcées, S'égayans au récit des fortunes passées. Au fort de leur discours ce superbe arrivant. Voyant Charles à table et Roger plus avant, Fièrement les regarde et lasche une menace.

« C'est moy, dit-il, Roger; je suis le roy de Sarse, Qui viens pour te combattre, et qui te veux monstrer Qu'un si lasche que toy ne se peut rencontrer. Tu as trahy ta foy, tes amis et ton maistre. Et misérable encor iu ne crains de paroistre Bntre ces palladins, qui, selon leur devoir. Ne peuvent saintement entr'eux te recevoir, Car un si meschant traistre est digne qu'on le fuyc, Et que le ciel vengeur par mes mains le chastie. Ainsi que je feray prontement devant tous. Si, plein de lâcheté, tu ne fuis mon courroux. Mais si tu n'as le cœur assez bon pour m' attendre, Choisis avecque toy ceux que tu voudras prendre, Quatre, six, douze, vingt, je vous le maintiendray. Et de tes trahisons la vengeance prendray. »

11 finit sa menace, œilladant l'assemblée. Qu'une telle insolence avoit toute troublée. Les deux fils d'Olivier, Sanson, Renaud, Roland, Sentent mouvoir dedans un désir violant

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LA MORT DE RODOMONT

ET SA DESCENTE AUX ENFERS

PABTIB IMITÉE DE l'aRIOSTE, PARTIS DE L'UlViaTlOlf BE L'aUTUUR

A MONSIEUR DE YILLEEOY ^

8KCAÉTAIRB D'EBTAT

Je sens d*un feu nouveau ma poitrine allumtkî, Qui ne m'échauffe point d'ardeur accoustumée: Un subit mouvement que je ne puis douter Me ravit hors de moy, pour' me faire chanter Je nesçay quoy d'estrange et difficile à croire, Quittant de Cupidon le triomphe et la gloire,

< Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroi, né en IMt, d'une fumlle récenunent anoblie. Son aieni et son père avaient administré les finances de Pranyois I". Catherine de Médicis l'employa conune nêgocialeur dans deux alTuires importantes, en Espagne et en ItaUe. Devenu gendre de T Aubes» pine, il lui succéda au miiiibt(>re. Charles IX, qui lui témoignait h plu« grande faveur, lui dicta son TraUé de la Chasse et son Épllre k lUmsard. H continua de remplir les fonctions de secrétaire d'État sous Henri III, Henri IV et Louis XIII. Villeroi mourut à Rouen, le Si novembre 1617, pendant un voyage de ce dernier prince en Kormandie. On a imprimé plusieurs fois SOS Mémoires.

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Les larmes des amans, leurs soupirs et leurs cris, Sentier trop rebattu des poétiques esprits.

Villeroy, mon support, l'ardeur qui me commande Me veut faire entreprendre une tasche plus grande, La mort de Rodomont, le contempteur des dieux. Qui fit trembler vivant l'air, la terre et les deux ; Qui fit rougir de sang les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et plus grand d'arrogance, Et comme, quand Roger aux enfers l'envoya, Caron tout estonné le voyant s'cffroya, L'enfer trembla de peur, Pluton paslit de crainte. Et Proscrpine aussi de frayeur fut attainte ; Megere en tressaillit et ses crins enlacez De serpens furieux se tindrent tous pressez. Tant cette ame enragée, inhumaine et terrible Faisoit de tintamarre et se monstfoit horrible!

Un* jour, à son malheur, ce brave roy d'Arger, Ainsi que l'on faisoit les nopces de Roger, Qu'on s'estoit mis à table et qu'on avoit pris place. Chacun selon son rang, son mérite ou sa race. Et que les chevaliers, sur la fin du repas, Devisoient seurement des périlleux combats. Des sièges, des assauts, des murailles forcées, S'égayans au récit des fortunes passées. Au fort de leur discours ce superbe arrivant. Voyant Charles à table et Roger plus avant, Fièrement les regarde et lasche une menace.

« C'est moy, dit-il, Roger; je suis le roy de Sarse, Qui viens pour te combattre, et qui te veux monstrer Qu'un si lasche que toy ne se peut rencontrer. Tu as trahy ta foy, tes amis et ton maistre, Et misérable encor iu ne crains de paroistre Bntre ces palladins, qui, selon leur devoir. Ne peuvent saintement entr'eux te recevoir. Car un si mcschant traistre est digne qu'on le fuyc, Et que le ciel vengeur par mes mains le chastie. Ainsi que je feray prontement devant tous. Si, plein de lâcheté, tu ne fuis mon courroux. Mais si tu n'as le cœur assez bon pour m'attendra, Choisis avecque toy ceux que tu voudras prendre, Quatre, six, douze, vingt, je vous le maintiendray, Et de tes trahisons la vengeance prendray. »

Il finit sa menace, œilladant l'assemblée, Qu'une telle insolence avoit toute troublée. Les deux fils d'Olivier, Sanson, Renaud, Roland, Sentent mouvoir dedans un désir violant

33ft BODOMONT. ^

De rabattre l'orgueil de ce fier adversaire. Mais Roger, point au vif d'une juste colère, Crie après son hamois, au combat animé, Et n'a presque loisir de se voir tout armé. Chacun pour l'assister soudain se met en place ; Marfize et Bradamant luy vcstent la cuirasse, Charles luy ceint respêe, et Naismes et Oger Faisoienl autour du camp tout le peuple ranger.

Renaud tient son cheval, qui bat du pié la terre, Qui blanchist tout son mors, qui le masche et qui serre Aucunesfois l'oreille, et d'un bannissement Témoigne que la guerre est son esbatement.

Roger monte dessus, et Dudon qui s'avance A chacun des guerriers baille une forte lance, De pareille grosseur, de force et de grandeur.

Lors des deux bouts du champ s'avancent de roidear, Ne plus ne moins qu'on voit dedans un gras herbage Deux toreaux eschauffez de l'amoureuse rage, S'éloigner l'un de l'autre et tourner bravement, Laissans tout le troupeau saisi d'estonnement. Les dames, cependant, aussi mortes que vives. D'un si soudain effroy tremblent toutes craintives, De la sorte qu'on voit les colombes en l'air, Qui tout en un instant ne sçavent où voler, Quand l'émeute des vents, la gresle et la tempestc Les estonne et surprend, voulant faire leur queste. Chacun tressant de crainte et pallist pour Rogei*, Voyant le fier semblant du superbe estranger, Qui pique en l'abordant; sous luy la terre ti-emble. Et croit-on que le ciel à l'abisme s'assemble. Roger vient d'autre part, qui fait bruit en courant. Comme le flot grondant d'un superbe torrent.

A ce ten'ible choc, les deux lances baissées Jusques dans la poignée éclatèrent froissées. Mais les coups sont divers : Rodomont, qui donna Dans l'écu de Roger, seulement l'estonna De la force du coup, sans luy faire nuisance; Car l'écu qui s'oppose au fer fit résistance. Roger scmblablement dans léai s'adressa, Mais le coup fut si grand, qu'en outre il le faulsa, Rion qu'il fust bon et fort, et que la couverture Fust (l'un acier luisant, bien trempée et bien dure; Et ne fust que du coup Roger brisa son bois, 11 luy perçoit tout net le corps et le hamois.

Les chevaux, estonncz de rencontre si fierc, Mettent la croupe en terre et panchent en arrière,

RODOMONT. 3!t9

De bride et d'esperon ils les font relever, Puis d'extrême fureur viennent se retrouver, Le coutelas au poing, tous deux bn&lans d'envie De voir leur sang en terre et s'arracher la vie. Leurs hamois martelez d'éclairs estinceloient. Ils tournent leurs chevaux ainsi comme ils vouloient; Or' à gauche, or' à dextre ils cherchent l'avantage, Et tastent les endroits pour se faire dommage.

Roger teint son espée au sang de Rodomont, Et celle du payen rebondist contremont Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il face. Entamer la sallade ou le corps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflammé, Et fait aussi grand bruit que le flot animé De la mer courroucée au tans qu'elle s'augmente, Et que le froid hyver par les vents la tourmente; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux. Empourprant de son sang la terre en mille lieux. Rodomont, qui blasphème et despite en soy-mesinc La lumière et le ciel, d'une colère extrême. Menaçant le dieu Mars, a soudain arraché Son escu qui pandoit par lambeaux detranché, Le jette contre terre et, plein de violence. Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avance, Prend l'espée à deux mains, qui siffle, en descendant De pareille roideur qu'un tonnerre grondant, Ou qu'un chesne ébranlé par l'efifort de l'orage, Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'armet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.

Roger, tout cstourdy d'une telle tempestc. Trois fois contre l'arçon laissa pancher sa teste, Ne sçait plus où il est, s'il est jour, s'il est nuit. Et tousjours Rodomont impiteux le poursuit, Et sur le mesme endroit un autre coup redouble, Qui fait que de Roger la lumière se trouble. Il laisse choir la bride, il ouvre les genoux. Chancelant et tombant ; l'autre double ses coups Et martelle toiisjours, car il ne veut attendre Que l'esprit luy revienne et se puisse deflfendre. Mais, en continuant trop furieux et prompt, Son espée à la fin jusqu'aux gardes se rompt.

« Fay ce que tu voudras, sois moy toujours contraire, Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy coiguré. Que ce chetif m'échappe et demeure asseuré. »

LA MORT DE RODOMONT

ET SA DESCENTE AUX ENFERS

PARTIB naiÉE DI l'aRIOSTE, partis de L'UlVianON BE L*Aumim

A Nû!f SIEUR DE YILLEEOY ^

8BCRÉTAIBB D'ESTAT

Je sens d'un feu nouveau ma poitrine allumée, Qui ne m'échauffe point d'ainleur accoustumée: Un subit mouvement que je ne puis douter Me ravit hors de moy, pour' me faire chanter Je nesçay quoy d'estrange et difficile à croire, Quittant de Cupidon le triomphe et la gloire,

< Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroi, né en IMt, d'une famille récemment anoblie. Son aleiil et son père avaient administré les iinanGes de Prançois I". Catherine de Xédicis l'employa comme négociateur dans deux alTaires importantes, en Es|>a$;ne et en Itabe. Devenu gendre de TAubespine, il lui succéda au miiii&tt're. Charles IX, qui lui témoignait la ploi grande fJaveur, lui dicta son Trtùé de la Ckaue et son Épiire k lUmsard. Il continua de remplir les fonctions de secrétaire d'État sous Henri III, Henri IT et Louis UU. Villeroi mourut i Rouen, le ts novembre 1617, pendant mi voyage de ce dernier prince en Kormandie. On a imprimé plusieurs fois ses Mémoires.

■I QODOMOMT.

Les larmes des amans, leurs soupirs et leurs cris, Sentier trop rebattu des poétiques esprits.

Villeroy, mon support, l'ardeur qui me commande Me veut faire entreprendre une tasche plus grande, La mort de Rodomont, le contempteur des dieux, Qui fit trembler vivant l'air, la terre et les cieux ; Qui fit rougir de sang les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et plus grand d'arrogance, Et comme, quand Roger aux enfers l'envoya, Caron tout estonné le voyant s'effroya, L'enfer trembla de peur, Pluton paslit de crainte. Et Proserpine aussi de frayeur fut attainte ; Megere en tressaillit et ses crins enlacez De serpens furieux se tindrent tous pressez, Tant cette ame enragée, inhumaine et terrible Faisoit de tintamarre et se monstroit horrible !

Un* jour, à son malheur, ce brave roy d'Arger, Ainsi que l'on faisoit les nopces de Roger, Qu'on s'estoit mis à table et qu'on avoit pris place, Chacun selon son rang, son mérite ou sa race, El que les chevaliers, sur la fin du repas, Devisoient seurement des périlleux combats, Des sièges, des assauts, des murailles forcées, S'égayans au récit des fortunes passées, Au fort de leur discours ce superbe arrivant. Voyant Charles à table et Roger plus avant. Fièrement les regarde et lasche une menace.

« C'est moy, dit-il, Roger; je suis le roy de Sarse, Qui viens pour te combattre, et qui te veux monstrer Qu'un si lasche que toy ne se peut rencontrer. Tu as trahy ta foy, tes amis et ton maistre. Et misérable encor iu ne crains de paroistre Bntre ces palladins, qui, selon leur devoir. Ne peuvent saintement entr'eux te recevoir, Car un si meschant traistre est digne qu'on le fuyc, El que le ciel vengeur par mes mains le chastie. Ainsi que je feray prontement devant tous, Si, plein de lâcheté, tu ne fuis mon courroux. Mais si tu n'as le cœur assez bon pour m'attendre, Choisis avecque toy ceux que tu voudras prendre, Quatre, six, douze, vingt, je vous le maintiendray, Et de tes trahisons la vengeance prendray. »

Il finit sa menace, œilladant l'assemblée, Qu'une telle insolence avoit toute troublée. Les deux fils d'Olivier, Sanson, Renaud, Roland, Sentent mouvoir dedans un désir violant

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LA MORT DE RODOMONT

ET SA DESCENTE AUX ENFERS

PABTIB naiÉE DI L*ARIOSTE, PARTIS DE L'iHVBIlTlOlf BE L'AUTUOa

A NÛM8IEUR DE YILLEEOY ^

SECRÉTAIRK D'ESTAT

Je sens d*un feu nouveau ma poitrine allumée, Qui ne m'échauffe point d'ainleur accoustumée: Un subit mouvement que je ne puis douter Me ravit hors de moy, pour' me faire chanter Je nesçay quoy d'estrange et difficile à croire, Quittant de Cupidon le triomphe et la gloire,

< Nicolas de Neuville, seigneur de TiUeroi, né en IMt, d'une famille récemment anoblie. Son aîeiil et son père avaient administré les finances de Pranvois I". Catherine de Xédicis l'employa conmie négociateur dans deux afTaires importantes, en Es|>a$;ne et en Italie. Devenu gendre de TAubespine, il lui succéda au ministère. Charles IX, qui lui témoignait la plui grande faveur, lui dicta son TrûUé de la Ckasae et son Épitre à lUmsard. Il continua de remplir les fonctions de secrétaire d'État sous Henri III, Henri IT et Louis XIII. Villeroi mourut i Rouen, le tt novembre 1617, pendant im voyage de ce dernier prince en Kormandie. On a imprimé plusieurs fois ses Mémoires.

■I QODOMONT.

Les larmes des amans, leurs soupirs et leurs cris, Sentier trop rebattu des poétiques esprits.

Villeroy, mon support, Tardeur qui me commande Me veut faire entreprendre une tasche plus grande, La mort de Rodomont, le contempteur des dieux, Qui fit trembler vivant l'air, la terre et les cieux ; Qui fit rougir de sang les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et plus grand d'arrogance, Et comme, quand Roger aux enfers l'envoya, Caron tout es tonné le voyant s'cffroya, L'enfer trembla de peur, Pluton paslit de crainte, Et Proserpine aussi de frayeur fut attainte ; Megere en tressaillit et ses crins enlacez De serpens furieux se tindrent tous pressez, Tant cette ame enragée, inhumaine et terrible Faisoit de tintamarre et se monstfoit horrible!

Un* jour, à son malheur, ce brave roy d'Arger, Ainsi que l'on faisoit les nopces de Roger, Qu'on s'estoit mis à table et qu'on avoit pris place. Chacun selon son rang, son mérite ou sa race. Et que les chevaliers, sur la fin du repas, Devisoient seurement des périlleux combats, Des sièges, des assauts, des murailles forcées, S'égayans au récit des fortunes passées. Au fort de leur discours ce superbe arrivant. Voyant Charles à table et Roger plus avant. Fièrement les regarde et lasche une menace.

« C'est moy, dit-il, Roger; je suis le roy de Sarse, Qui viens pour te combattre, et qui te veux monstrer Qu'un si lasche que toy ne se peut rencontrer. Tu as trahy ta foy, tes amis et ton maistre. Et misérable encor tu ne crains de paroistre Bntre ces palladins, qui, selon leur devoir, Ne peuvent saintement entr'eux te recevoir. Car un si mcschant traistre est digne qu'on le fuye. Et que le ciel vengeur par mes mains le chastie. Ainsi que je feray prontement devant tous. Si, plein de lâcheté, tu ne fuis mon courroux. Mais si tu n'as le cœur assez bon pour m'attendra, Choisis avecque toy ceux que tu voudras prendre, Quatre, six, douze, vingt, je vous le maintiendray. Et de tes trahisons la vengeance prendray. »

11 finit sa menace, œilladant l'assemblée. Qu'une telle insolence avoit toute troublée. Les deux flls d'Olivier, Sanson, Renaud, Roland, Sentent mouvoir dedans un désir violant

ZVi BODOMONT. J%

De rabattre l'orgueil de ce fier adversaire. 5Iais Roger, point au vif d'une juste colère, Crie après son hamois, au combat animé, Et n'a presque loisir de se voir tout armé. Chacun pour l'assister soudain se met en place ; Marfizc et Bradamant luy vcstent la cuirasse, Charles luy c^int l'espée, et Naismes et Oger Faisoient autour du camp tout le peuple ranger.

Renaud tient son cheval, qui bat du pié la terre, Qui blanchist tout son mors, qui le masche et qui serre Aucunesfois l'oreille, et d'un bannissement Témoigne que la guerre est son esbatement.

Roger monte dessus, et Dudon qui s'avance A chacun des guerriers baille une forte lance, De pareille grosseur, de force et de grandeur.

Lors des deux bouts du champ s'avancent de roideur, Ne plus ne moins qu'on voit dedans un gras herbage Deux toreaux eschauffez de l'amoureuse rage, S'éloigner l'un de l'autre et tourner bravement, Laissans tout le troupeau saisi d'estonnement. Les dames, cependant, aussi mortes que vives, D'un si soudain effroy tremblent toutes craintives, De la sorte qu'on voit les colombes en Tair, Qui tout en un instant ne sçavent où voler, Quand l'émeute des vents, la gresle et la tempestc Les estonnc et surprend, voulant faire leur queste. Chacun tressant de crainte et pallist pour Rogci*, Voyant le fier semblant du superbe estranger. Qui pique en l'abordant; sous luy la terre ti'emble. Et croit-on que le ciel à l'abisme s'assemble. Roger vient d'autre part, qui faitbiiiit en courant. Comme le flot grondant d'un superbe torrent.

A ce tenible choc, les deux lances baissées Jusques dans la poignée éclatèrent froissées. Mais les coups sont divers : Rodomont, qui donna Dans l'écu de Roger, seulement Festonna De la force du coup, sans luy faire nuisance; Car l'écu qui s'oppose au fer fit résistance. Roger semblablement dans lécii s'adressa, Biais le coup fut si grand, qu'en outre il le faulsa. Rien qu'il fust bon et fort, et que la couverture Fust d'un acier luisant, bien trempée et bien dure; Et ne fust que du coup Roger brisa son bois, Il luy perçoit tout net le corps et le hamois.

Les chevaux, estonncz de rencontre si lierc, Ucttcnt la croupe en terre et panchent en arrière,

RODOMONT. ^d

De bride et d'esperon ils les font relever, Puis d'extrême fureur viennent se retrouver, Le coutelas au poing, tous deux bn&Ians d'envie De voir leur sang en terre et s'arracher la vie. Leurs hamois martelez d'éclairs estinceloient, Ils tournent leurs chevaux ainsi comme ils vouloient; Or' à gauche, or' à dextre ils cherchent l'avantage. Et tastent les endroits pour se faire dommage.

Roger teint son espée au sang de Rodomont, Et celle du payen rebondist contremont Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il face, Entamer la sallade ou le corps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflammé. Et fait aussi grand bruit que le flot animé De la mer courroucée au tans qu'elle s'augmente. Et que le froid hyver par les vents la tourmente; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux, Empourprant de son sang la terre en mille lieux. Rodomont, qui blasphème et despite en soy-mesmc La lumière et le ciel, d'une colère extrême, Menaçant le dieu Mars, a soudain arraché Son escu qui pandoit par lambeaux detranché, Le jette contre terre et, plein de violence. Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avance, Prend l'espée à deux mains, qui siffle, en descendant De pareille roideur qu'un tonnerre grondant. Ou qu'un chesne ébranlé par l'efifort de l'orage, Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'armet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.

Roger, tout estourdy d'une telle tempestc, Trois fois contre l'arçon laissa pancher sa teste, Ne sçait plus où il est, s'il est jour, s'il est nuit. Et tousjours Rodomont impiteux le poursuit. Et sur le mesme endroit un autre coup redouble, Qui fait que de Roger la lumière se trouble. Il laisse choir la bride, il ouvre les genoux, Chancelant et tombant ; l'autre double ses coups Et martelle tousjours, car il ne veut attendre Que l'esprit luy revienne et se puisse deffendre. Mais, en continuant trop furieux et prompt, Son espée à la On jusqu'aux gardes se rompt.

« Fay ce que tu voudras, sois moy toujours contraire, Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy coiguré, Que ce chetif m'échappe et demeure asseuré. »

33ft BODOMONT. ^

De rabattre Torgueil de ce fier adversaire. Mais Roger, point au vif d'une juste colère, Crie après son hamois, au combat animé. Et n'a presque loisir de se voir tout armé. Chacun pour l'assister soudain se met en place ; Marfize et Bradamant luy vestenl la cuirasse, Charles luy ceint l'espôe, et Naismes et Oger Kaisoient autour du camp tout le peuple ranger.

Renaud tient son cheval, qui bat du pie la terre, Qui blanchist tout son mors, qui le masche et qui serre Aucunesfois l'oreille, et d'un bannissement Témoigne que la guerre est son csbatement.

Roger monte dessus, et Dudon qui s'avance A chacun des guerriers baille une forte lance. De pareille grosseur, de force et de grandeur.

Lors des deux bouts du champ s'avancent de roideur, Ne plus ne moins qu'on voit dedans un gras herbage Deux toreaux eschauffez de l'amoureuse rage, S'éloigner l'un de l'autre et tourner bravement, Laissans tout le troupeau saisi d'estonnement. Les dames, cependant, aussi mortes que vives, D'un si soudain effroy tremblent toutes craintives, De la sorte qu'on voit les colombes en l'air. Qui tout en un instant ne sçavent où voler, Quand l'émeute des vents, la gresle et la tempestc Les estonne et surprend, voulant faire leur queste. Chacun tressant de crainte et pallist pour Rogei*, Voyant le fier semblant du superbe estranger, Qui pique en l'abordant ; sous luy la terre tremble, Et croit-on que le ciel à l'abisme s'assemble. Roger vient d'autre part, qui fait bruit en courant. Comme le flot grondant d'un superbe torrent.

A ce tenible choc, les deux lances baissées Jnsques dans la poignée éclatèrent froissées. Mais les coups sont divers : Rodomont, qui donna Dans l'écu de Roger, seulement festonna De la force du coup, sans luy faire nuisance; Car l'écu qui s'oppose au fer fit résistance. Roger semblablement dans 1 éai s'adressa, Mais le coup fut si grand, qu'en outre il le faulsa, Bien qu'il fust bon et fort, et que la couverture Fust d'un acier luisant, bien trempée et bien dure; Et ne fust que du coup Roger brisa son bois, 11 luy perçoit tout net le corps et le hamois.

Les chevaux, estonnez de rencontre si fierc. Mettent la croupe en terre et panchent en arrière»

De bride et d'esperon ils les font relever, Puis d'extrême fureur viennent se retrouver, Le coutelas au poing, tous deux brûlans d'envie De voir leur sang en terre et s'arracher la vie. Leurs hamois martelez d'éclairs estinceloient, Ils tournent leurs chevaux ainsi comme ils vouloient; Or' à gauche, or' à dextre ils cherchent l'avantage, Et tastent les endroits pour se faire dommage.

Roger teint son espée au sang de Rodomont, Et celle du payen rebondist contremont Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il face, Entamer la sallade ou le corps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflammé, Et fait aussi grand bruit que le Ilot animé De la mer courroucée au tans qu'elle s'augmente, Et que le froid hyver par les vents la tourmente; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux, Empourprant de son sang la terre en mille lieux. Rodomont, qui blasphème et despite en soy-mcsmc La lumière et le ciel, d'une colère extrême, Menaçant le dieu Mars, a soudain arraché Son escu qui pandoit par lambeaux detranché, Le jette contre terre et, plein de violence, Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avance, Prend l'espée à deux mains, qui siffle, en descendant De pareille roideur qu'un tonnerre grondant, Ou qu'un chesne ébranlé par l'efifort de l'orage, Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'armet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.

Roger, tout cstourdy d'une telle tempestc, Trois fois contre l'arçon laissa pancher sa teste, Ne sçait plus où il est, s'il est jour, s'il est nuit. Et tousjours Rodomont impiteux le poursuit. Et sur le mesme endroit un autre coup redouble, Qui fait que de Roger la lumière se trouble. Il laisse choir la bride, il ouvre les genoux, Chancelant et tombant ; l'autre double ses coups Et martelle tousjours, car il ne veut attendre Que l'esprit luy revienne et se puisse deffendre. Mais, en continuant trop furieux et prompt, Son espée à la fin jusqu'aux gardes se rompt.

« Fay ce que tu voudras, sois moy tousjours contraire, Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy coig'uré. Que ce chetif m'échappe et demeure asseuré« »

310 RODOMOMT.

Cù disant il s'approche, et hausse de la selle Roger tout éblouy, qui encores chancelle, Et ne se connoist point, privé de sentiment, Tant il est offusqué de cet estourdiment

Rodomont le sousleve, il restreint, il le serre. Et puis de grand fureur le jette contre terre Estendu de son long, et se rit de le voir, Pensant l'avoir privé de vie et de pouvoir.

Mais ainsi, comme on dit, que le lybique Anlée Scntoit en combattant sa puissance augmentée. Lorsqu'il touchoit la terre, et, tel qu'il se levoit, Roger hatif se levé, et, se levant, il voit La belle Bradamant toute palle et troublée, Dont de honte et d'ennuy sa force est redoublée ; 11 a le cœur si gros et si plein de dédain. Qu'il conclut de mourir, ou se vanger soudain.

Rodomont vient encontre, et Roger plus adestre U bride du cheval prend en la main senestre; De l'autre il le chamaille aux cuisses et au flanc. Et de cent mille endroits luy fait pisser le sang, Martelle coup sur coup d'un bras robuste et ferme, Et ne luy donne point un seul moment de terme. Le payen s'en estonne et ne sçait où tourner; Car Roger ne veut point le laisser sc^oiimer, Le presse et le poursuit à grand coup d'allumelle, Et semble qu'il acquière une force nouvelle.

Rodomont, qui se voit en extrême danger. S'avance une autresfois, pour estourdir Roger Du reste de l'espée en sa main demeurée ; Nais il s'pji donne garde, et d'une ame asseurée, A chef baissé se coule et luy saisit le bras. Le démenant si fort, qu'il le fait choir à bas. Lors pront il se relevé, et l'eslour recommence. Où l'art abandonné cède à la violence.

Roger tousjours le suit, ne cessant de trancher. Et à coups de taillant l'engarde d'approcher.

Rodomont, tout brûlant de fureur et de rage, S'arme plus que jamais d*un généreux courage; Il rassemble sa force, il ramasse son cœur. Frappant son ennemy -de toute sa vigueur A l'endroit de l'espaule, et du coup qu'il luy donne Roger, en chancelant, tout estourdy 8*estonne.

Le payen veut entrer, mais le pié lui faillit. Roger plus que jamais courageux l'assaillit, U frappe en la poitrine, en la teste, en la ftce, Tant que de couleur ronge il teint toute U place;

RODONONT. M\

L'autre désespéré, comme un foudre élancé, Se jette sur Roger et le tient embrassé, Et luy de son costé restreint de toute force. Alors chacun des deux à qui mieux mieux s'efforce De choquer, de pousser, d'estraindre et se mouvoir, Conjoignant l'artifice avec leur grand pouvoir.

Roger à ce combat est dextrement agile, Et le fier Rodomont, qui tout par tout distille Et qui pisse le sang par tous les lieux du corps, N'a les bras si tendus ny les membres si forts ; Tellement qu'à la fin, après mainte secousse. Maint tour et maint retour, Roger si fort le pousse. Mettant le pié devant, qu'il le fait trébucher Gomme une grosse tour ou comme un grand rocher. Quand ils sont emportez par l'effort du tonnerre. Puis qu'avec un grand bruit ils retombent en terre. Roger sur l'estomach luy met les deux genoux Et d'un bras vigoureux luy donne mille coups, Luy fait crier le ventre, et le charge et le presse. Le harnois retentit sous le fer qui ne cesse. Gomme aux mines de l'or bien souvent il advient Que tout à l'impourveuê une ruine survient. Qui suffoque les uns, et les autres à peine Peuvent ouvrir la bouche et r'avoir leur haleine : Le payen est ainsi, qui ne peut respirer. Ni des poumons pressez son haleine tirer.

Roger luy lient, vainqueur, le poignard à la face. Et d'une mort prochaine en parlant le menace. S'il ne se vouloit rendre afin de se sauver; Mais luy, qui veut plustost mille morts esprouver Que d'abréger sa gloire en allongeant sa vie, Fait voir en se taisant qu'il n'en a point d'envie. Il s'efforce, il remue, et met tout son pouvoir De renverser Roger et dessus luy se voir. Sans qu'avec tant d'efforts il avance sa paine, Gar celuy qui le tient li^nd sa puissance vaine.

Qui a veu quelquefois un mâtin renversé Dessous un puissant dogue, au dos tout hérissé, Qui luy tient de la dent la maschoire entamée; Le mâtin se débat d'une rage enflammée. Sa lèvre est écumeuse, il a les yeux ardens. Et monstre en recliighant de grands crochets de dents ; Il a veu Rodomont sous Roger se debatre. Qui voudroit s'il pouvoit la fortune combatre. Il maugrée, il écume et s'émeut tellemoit, Qu'il se depestre un bras, dont tout soudainement

LA MORT DE RODOMONT

ET SA DESCENTE AUX ENFERS

PÂlITIB nUTÉB Dl l'aBIOSTE, PABTIE DE L'UfTBSTIOIf BE L'aUTUOR

A MONSIEUR DE YILLEROY *

BBCEÉTAIEB B'ESTAT

Je sens d*un feu nouveau ma poitrine allumée, Qui ne m'échauffe point d'ardeur accoustumée : Un subit mouvement que je ne puis douter Me ravit hors de moy, pour' me Taire chanter Je nesçay quoy d'estrange et difUcile à croire, Quittant de Cupidon le triomphe et la gloire,

< Nicolas de Neuville, seigneur de TiUeroi, né en IMt, d'une CuniUe récemment anoblie. Son aïeul et son père avaient administré les finances de Pranvois I". Catherine de Médicis l'employa comme négociateur dans deux oITaires importantes, en Espaj;:Qe et en IlaKe. Devenu gendre de l'Aubespine, il lui succéda au ministère. Charles IX, qui lui témoignait la pfa^ grande £aveur, lui dicta son Tr9Ué 4ê la Chasse ei son Épiire à Ronsard. Il continua de remplir les fonctions de secrétaire d'État sous Henri III, Heari IT et Louis xni. ViUeroi mourut à Rouen, le M novembre 1617. pendant on voyage de ce dernier prince en Normandie. On a imprimé plusieurs Un ses Mémoires.

M QODOMOMT. S"?

Les larmes des amans, leurs soupirs et leurs cris, Scnlier trop rebattu des poétiques esprits.

Vilieroy, mon support, l'ardeur qui me commande Me veut faire entreprendre une tasche plus grande, La mort de Rodomont, le contempteur des dieux, Qui fll trembler vivant l'air, la terre et les cieux ; Qui fit rougir de sang les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et plus grand d'arrogance, Et comme, quand Roger aux enfers l'envoya, Caron tout estonné le voyant s'eflFroya, L'enfer trembla de peur. Plu ton paslit de crainte, Et Proserpine aussi de frayeur fut attainte ; Megere en tressaillit et ses crins enlacez De serpens furieux se tindrent tous pressez, Tant cette ame enragée, inhumaine et terrible Faisoit de tintamarre et semonstroit horrible!

Un* jour, à son malheur, ce brave roy d'Arger, Ainsi que l'on faisoit les nopces de Roger, Qu'on s'estoit mis à table et qu'on avoit pris place, Chacun selon son rang, son mérite ou sa race, El que les chevaliers, sur la fin du repas, Devisoient seurement des périlleux combats, Des sièges, des assauts, des murailles forcées, S'égayans au récit des fortunes passées, Au fort de leur discours ce superbe arrivant, Voyant Charles à table et Roger plus avant, Fièrement les regarde et lasche une menace.

« C'est moy, dit-il, Roger; je suis le roy de Sarsc, Qui viens pour te combattre, et qui te veux monstrer Qu'un si lasche que toy ne se peut rencontrer. Tu as trahy ta foy, tes amis et ton maistre, El misérable encor tu ne crains de paroistre Bntre ces palladins, qui, selon leur devoir, Ne peuvent saintement entr'eux te recevoir, Car un si meschant traistre est digne qu'on le fuye. Et que le ciel vengeur par mes mains le chastie. Ainsi que je feray prontement devant tous. Si, plein de lâcheté, tu ne fuis mon courroux. Mais si tu n'as le cœur assez bon pour m'attendre, Choisis avecque toy ceux que tu voudras prendre, Quatre, six, douze, vingt, je vous le maintiendray, Et de tes trahisons la vengeance prendray. »

Il finit sa menace, œilladant l'assemblée. Qu'une telle insolence avoit toute troublée. Les deux fils d'Olivier, Sanson, Renaud, Roland, Sentent mouvoir dedans un désir violant

RODOMOMT. 399

De bride et d'esperon ils les font relever, Puis d'extrême fureur viennent se retrouver, Le coutelas au poing, tous deux brûlans d'envie De voir leur sang en terre et s'arracher la vie. Leurs hamois martelez d'éclairs estinceloient, Ils tournent leurs chevaux ainsi comme ils vouloient ; Or' à gauche, or' à dextre ils cherchent l'avantage, Et tastent les endroits pour se faire dommage. Roger teint son espée au sang de Rodomont, Et celle du payen rebondist contremont Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il face, Entamer la sallade ou le corps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflammé. Et fait aussi grand bruit que le flot animé De la mer courroucée au tans qu'elle s'augmente, Et que le froid hyver par les vents la tourmente; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux, Empourprant de son sang la terre en mille lieux. Rodomont, qui blasphème et despite en soy-mcsme La lumière et le ciel, d'une colère extrême, Menaçant le dieu Mars, a soudain arraché Son escu qui pandoit par lambeaux detranché, Le jette contre terre et, plein de violence. Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avance, Prend Tespée à deux mains, qui siffle, en descendant De pareille roideur qu'un tonnerre grondant. Ou qu'un chesne ébranlé par l'effort de l'orage, Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'armet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.

Roger, tout cstourdy d'une telle tempestc, Trois fois contre l'arçon laissa pancher sa teste. Ne sçait plus où il est, s'il est jour, s'il est nuit, Et tousjours Rodomont impiteux le poursuit. Et sur le mesme endroit un autre coup redouble, Qui fait que de Roger la lumière se trouble. 11 laisse choir la bride, il ouvre les genoux, Chancelant et tombant; l'autre double ses coups Et martelle toiisjours, car il ne veut attendre Que l'esprit luy revienne et se puisse deflfendre. Mais, en continuant trop furieux et prompt, Son espée à la fin jusqu'aux gardes se rompt.

« ï'ay ce que tu voudras, sois moy tousjours contraire, Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy conjuré, Que ce chetif m'échappe et demeure asscuré* »

310 RODOMOMT.

Ce disant il s'approche, et hausse de la selle Roger tout êblouy, qui encores chancelle, Et ne se connoist point, privé de sentiment. Tant il est offusqué de cet estourdiment.

Rodomont le sousleve, il restreint, il le serre. Et puis de grand Tureur le jette contre terre Estendu de son long, et se rit de le voir, Pensant l'avoir privé de vie et de pouvoir.

Mais ainsi, comme on dit, que le lybique Anlée Scntoit en combattant sa puissance augmentée, Lorsqu'il touchoit la terre, et, tel qu'il se Icvoit, Roger lialif se levé, et, se levant, il voit La belle Bradamant toute palle et troublée. Dont de honte et d'ennuy sa force est redoublée ; 11 a le cœur si gros et si plein de dédain. Qu'il conclut de mourir, ou se vanger soudain.

Rodomont vient encontre, et Roger plus adestre La bride du cheval prend en la main senestre; De l'autre il le chamaille aux cuisses et au flanc, Et de cent mille endroits luy fait pisser le sang, Marlelle coup sur coup d'un bras robuste et ferme, Et ne luy donne point un seul moment de terme. Le payen s'en estonne et ne sçait où tourner; Car Roger ne veut point le laisser séjourner, Le presse et le poursuit à grand coup d'allumelle, Et semble qu'il acquière une force nouvelle.

Rodomont, qui se voit en extrême danger. S'avance une autrcsfois, pour estourdir Roger Du reste de l'espée en sa main demeurée ; Mais il s'en donne garde, et d'une ame asseurée, A chef baissé se coule et luy saisit le bras, I^ démenant si fort, qu'il le fait choir à bas. Lors pront il se relevé, et l'eslour recommence. Où l'art abandonné cède à la violence.

Roger tousjours le suit, ne cessant de trancher. Et à coups de taillant l'engarde d'approcher.

Rodomont, tout brûlant de fureur et de rage. S'arme plus que jamais d'un généreux courage; Il rassemble sa force, il ramasse son cœur, Frappant son enncmy -de toute sa vigueur A l'endroit de l'espaule, et du coup qu'il luy donne Roger, en chancelant, tout estourdy s'estonne.

Le payen veut entrer, mais le pié lui faillit. Roger plus que jamais courageux l'assaillit, Le frappe en la poitrine, en la teste, en la f^ce, Tant que de couleur rouge il teint toute la place ;

RODONONT. 3i1

L'autre désespéré, comme un foudre élancé, Se jette sur Roger et le tient embrassé, Et luy de son costé restreint de toute force. Alors chacun des deux à qui mieux mieux s'efforce De choquer, de pousser, d'estraîndre et se mouvoir, Conjoignant l'artifice avec leur grand pouvoir.

Roger à ce combat est dextrement agile. Et le fier Rodomont, qui tout par tout distille Et qui pisse le sang par tous les lieux du corps. N'a les bras si tendus ny les membres si forts ; Tellement qu'à la un, après mainte secousse. Maint tour et maint retour, Roger si fort le pousse. Mettant le pié devant, qu'il le fait trébucher Gomme une grosse tour ou comme un grand rocher, Quand ils sont emportez par l'effort du tonnerre, Puis qu'avec un grand bruit ils retombent en terre. Roger sur l'estomach luy met les deux genoux Et d'un bras vigoureux luy donne mille coups, Luy fait crier le ventre, et le charge et le presse. Le harnois retentit sous le fer qui ne cesse. Gomme aux mines de l'or bien souvent il advient Que tout à l'impourveuê une ruine survient. Qui suffoque les uns, et les autres à peine Peuvent ouvrir la bouche et r'avoir leur haleine : Le payen est ainsi, qui ne peut respirer. Ni des poumons pressez son haleine tirer.

Roger luy tient, vainqueur, le poignard à la face, Et d'une mort prochaine en parlant le menace, S'il ne se vouloit rendre afin de se sauver ; Mais luy, qui veut plustost mille morts esprouver Que d'abréger sa gloire en allongeant sa vie, Fait voir en se taisant qu'il n'en a point d'envie. Il s'efforce, il remué, et met tout son pouvoir De renverser Roger et dessus luy se voir, Sans qu'avec tant d'efforts il avance sa paine. Car celuy qui le tient li^nd sa puissance vaine.

Qui a veu quelquefois un mâtin renversé Dessous un puissant dogue, au dos tout hérissé. Qui luy tient de la dent la maschoire entamée; Le mâtin se débat d'une rage enflammée. Sa lèvre est écumeuse, il a les yeux ardens, Et monstre en rechignant de grands crochets de dents; 11 a veu Rodomont sous Roger se debatre. Qui voudroit s'il pouvoit la fortune combatre. Il maugrée, il écume et s'émeut tellemoit, Qu'il se depestre un bras, dont tout soudainement

33ft BODOMONT. J%

De rabattre Torgueil de ce fier adversaire. Mais Roger, point au vif d'une juste colère, Crie après son hamois, au combat animé, Et n'a presque loisir de se voir tout armé. Chacun pour Tassistcr soudain se met en place; Marfize et Bradamant luy vestent la cuirasse, Charles luy ceint l'espôe, et Kaismes et Oger Faisoienl autour du camp tout le peuple ranger.

Renaud tient son cheval, qui bat du pié la terre, Qui blanchist tout son mors, qui le masche et qui serre Âucunesfois l'oreille, et d'un bannissement Témoigne que la guerre est son esbatement.

Roger monte dessus, et Dudon qui s'avance A chacun des guerriers baille une forte lance. De pareille grosseur, de force et de grandeur.

Lors des deux bouts du champ s'avancent de roideur, Ne plus ne moins qu'on voit dedans un gras herbage Deux toreaux eschauffez de l'amoureuse rage. S'éloigner l'un de l'autre et tourner bravement, Laissans tout le troupeau saisi d'estonnement. Les dames, cependant, aussi mortes que vives, D'un si soudain effroy tremblent toutes craintives. De la sorte qu'on voit les colombes en l'air, Qui tout en un instant ne sçavent où voler, Quand l'émeute des vents, la greslc et la tempestc Les estonne et surprend, voulant faire leur queste. Chacun tressant de crainte et pallist ])0ur Rogei*, Voyant le fler semblant du superbe estranger, Qui pique en l'abordant; sous luy la terre tremble. Et croit-on que le ciel à l'abisme s'assemble. Roger vient d'autre part, qui fait bruit en courant, Conune le flot grondant d'un superbe torrent.

A ce tenûble choc, les deux lances baissées Jusques dans la poignée éclatèrent froissées. Mais les coups sont divers : Rodomont, qui donna Dans l't'-cu de Roger, seulement festonna De la force du coup, sans luy faire nuisance; Car l'écu qui s'oppose au fer fit résistance. Roger semblablement dans l'éai s'adressa, Mais le coup fut si grand, qu'en outre il le faulsa, Bien qu'il fust bon et fort, et que la couverture Fust d'un acier luisant, bien trempée et bien dure; Et ne fust que du coup Roger brisa son bois, 11 luy perçoit tout net le corps et le harnois.

Les chevaux, estonnez de rencontra si lîerc, Mcllciit la croupe en terre et panchent en arrière,

RODOMOMT. 399

De bride et d'esperon ils les font relever, Puis d'extrême fureur viennent se retrouver, Le coutelas au poing, tous deux brûlans d'envie De voir leur sang en terre et s'arracher la vie. Leurs hamois martelez d'éclairs estinceloient, Ils tournent leurs chevaux ainsi comme ils vouloient; Or' à gauche, or' à dextre ils cherchent l'avantage, Et tastent les endroits pour se faire dommage.

Roger teint son espée au sang de Rodomont, Et celle du payen rebondist contremont Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il face, Entamer la sallade ou le corps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflammé. Et fait aussi grand bruit que le flot animé De la mer courroucée au tans qu'elle s'augmente. Et que le froid hyver par les vents la tourmente; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux. Empourprant de son sang la terre en mille lieux. Rodomont, qui blasphème et despite en soy-mesme La lumière et le ciel, d'une colère extrême, Menaçant le dieu Mars, a soudain arraché Son escu qui pandoit par lambeaux detranché, Le jette contre terre et, plein de violence. Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avance, Prend l'espée à deux mains, qui siffle, en descendant De pareille roideur qu'un tonnerre grondant. Ou qu'un chesne ébranlé par l'effort de l'orage, Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'armet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.

Roger, tout estourdy d'une telle tempestc, Trois fois contre l'arçon laissa pancher sa teste, Ne sçait plus où il est, s'il est jour, s'il est nuit, Et tousjours Rodomont impiteux le poursuit. Et sur le mesme endroit un autre coup redouble, Qui fait que de Roger la lumière se trouble. Il laisse choir la bride, il ouvre les genoux, Chancelant et tombant ; l'autre double ses coups Et martelle tousjours, car il ne veut attendre Que l'esprit luy revienne et se puisse deflfendre. Mais, en continuant trop furieux et prompt, Son espée à la fin jusqu'aux gardes se rompt.

« Fay ce que tu voudras, sois moy tousjours contraire, Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy conjuré. Que ce chetif m'échappe et demeure asseuré« »

33ft BODOMONT. ^

De rabattre Torgueil de ce fier adversaire. Mais Roger, point au vif d'une juste colère, Crie après son hamois, au combat animé. Et n'a presque loisir de se voir tout armé. Chacun pour l'assister soudain se met en place; Marfize et Dradaniant luy vostent la cuirasse, Charles luy c«int l'espêe, et Kaismes et Oger Faisoienl autour du camp tout le peuple ranger.

Renaud tient son cheval, qui bat du pié la terre, Qui blanchist tout son mors, qui le masche et qui serre Âucunesfois l'oreille, et d'un bannissement Témoigne que la guerre est son esbatement.

Roger monte dessus, et Dudon qui s'avance A chacun des guerriers baille une forte lance. De pareille grosseur, de force et de grandeur.

Lors des deux bouts du champ s'avancent de roideur, Ne plus ne moins qu'on voit dedans un gras herbage Deux toreaux eschauffez de l'amoureuse rage. S'éloigner l'un de l'autre et tourner bravement, Laissans tout le troupeau saisi d'estonnement. Les dames, cependant, aussi mortes que vives, D'un si soudain effroy tremblent toutes craintives, De la sorte qu'on voit les colombes en l'air. Qui tout en un instant ne sçavent où voler, Quand l'émeute des vents, la gresle et la tempeslc Les estonne et surprend, voulant faire leur queste. Chacun tressant de crainte et pallist pour Roger, Voyant le fier semblant du superbe estranger, Qui pique en l'abordant; sous luy la terre titanble, Et croit-on que le ciel à l'abisme s'assemble. Roger vient d'autre part, qui fait bruit en courant, Comme le flot grondant d'un superbe torrent.

A ce ten'ible choc, les deux lances baissées Jusques dans la poignée éclatèrent froissées. Mais les coups sont divers : Rodomont, qui donna Dans l'écu de Roger, seulement festonna De la force du coup, sans luy faire nuisance; Car l'écu qui s'oppose au fer fit résistance. Roger semblablement dans l'éai s'adressa, Mais le coup fut si grand, qu'en outre il le faulsa, Rien qu'il fustbon et fort, et que la couverture Fust d'un acier luisant, bien trempée et bien dure; Et ne fust que du coup Roger brisa son bois. Il luy perçoit tout net le corps et le hamois.

Les chevaux, estonnez de rencontre si lîerc, Mettent la croupe en terre et panchent en arrière,

RODOMOMT. 399

De bride et d'esperon ils les font relever, Puis d'extrême fureur viennent se retrouver, Le coutelas au poing, tous deux brûlans d'envie De voir leur sang en terre et s'arracher la vie. Leurs hamois martelez d'éclairs estinceloient, Ils tournent leurs chevaux ainsi comme ils vouloient; Or' à gauche, or' à dextre ils cherchent l'avantage, Et tastent les endroits pour se faire dommage.

Roger teint son espée au sang de Rodomont, Et celle du payen rebondist contremont Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il face, Entamer la sallade ou le corps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflammé. Et fait aussi grand bruit que le tlot animé De la mer courroucée au tans qu'elle s'augmente. Et que le froid hyver par les vents la tourmente; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux, Empourprant de son sang la terre en mille lieux. Rodomont, qui blasphème et despite en soy-mesme La lumière et le ciel, d'une colère extrême, Menaçant le dieu Mars, a soudain arraché Son escu qui pandoit par lambeaux detranché, Le jette contre terre et, plein de violence. Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avance, Prend l'espée à deux mains, qui siffle, en descendant De pareille roideur qu'un tonnerre grondant, Ou qu'un chesne ébranlé par l'effort de l'orage, Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'armet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.

Roger, tout estourdy d'une telle tempestc. Trois fois contre l'arçon laissa pancher sa teste, ^e sçait plus où il est, s'il est jour, s'il est nuit. Et tousjours Rodomont impileux le poursuit. Et sur le mesme endroit un autre coup redouble. Qui fait que de Roger la lumière se trouble. Il laisse choir la bride, il ouvre les genoux. Chancelant et tombant ; l'autre double ses coups Et martelle tousjours, car il ne veut attendre Que l'esprit luy revienne et se puisse deflfendre. Mais, en continuant trop furieux et prompt. Son espée à la fin jusqu'aux gardes se rompt.

« Fay ce que tu voudras, sois moy tousjours contraire, Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy conjuré. Que ce chetif m'échappe et demeure asseuré* »

33ft BODOMONT. ^

De rabattre l'orgueil de ce fier adversaire. Mais Roger, point au vif d'une juste colère, Crie après son hamois, au combat animé, Et n'a presque loisir de se voir tout armé. Chacun pour l'assister soudain se met en place; Marfize et Bradamant luy vcstenl la cuirasse, Charles luy ceint l'espée, et Naismes et Oger Faisoicnt autour du camp tout le peuple ranger.

Renaud tient son cheval, qui bat du pié la terre, Qui blanchist tout son mors, qui le masche et qui serio Âucunesfois l'oreille, rt d'un bannissement Témoigne que la guerre est son esbalement.

Roger monte dessus, et Dudon qui s'avance A chacun des guerriers baille une forte lance. De pareille grosseur, de force et de grandeur.

Lors des deux bouts du champ s'avancent de roideur, Ke plus ne moins qu'on voit dedans un gras herbage Deux toreaux eschaulTez de l'amoureuse rage. S'éloigner l'un de l'autre et tourner bravement, Laissans tout le troupeau saisi d'cstonnement. Les dames, cependant, aussi mortes que vives. D'un si soudain effroy tremblent toutes craintives. De la sorte qu'on voit les colombes en l'air. Qui tout en un instant ne sçavent où voler, Quand l'émeute des vents, la gresle et la tempestc Les estonne et surprend, voulant faire leur queste. Chacun tressant de crainte et pallist pour Rogei*, Voyant le fier semblant du superbe estranger. Qui pique en l'abordant; sous luy la terre tremble. Et croit-on que le ciel à l'ahisme s'assemble. Roger vient d'autre part, qui faitbiiiit en courant. Comme le flot grondant d'un superbe torrent.

A ce ten'ible choc, les deux lances baissées Jusques dans la poignée éclatèrent froissées. Mais les coups sont divers : Rodomont, qui domia Dans l'écu de Roger, seulement festonna De la force du coup, sans luy faire nuisance; Car rt»cu qui s'op|>ose au fer fit résistance. Roger scmblablement dans l'écu s'adressa, Mais le coup fut si grand, qu'en outre il le fnulsa« Rien qu'il fust bon et fort, et que la couverture Fust d'un acier luisant, bien trempée et bien dure; Et ne fust que du coup Roger brisa son bois, 11 luy perçoit tout net le corps et le hamois.

Les chevaux, estonnez de rencontre si fierc, Mettent la croupe en terre et panchent en arrière,

t>e bride et d'esperon ils les font relever, Puis d'extrême fureur viennent se retrouver, Le coutelas au poing, tous deux brûlans d*envie De voir leur sang en terre et s'arracher la vie. Leurs hamois martelez d'éclairs estinceloient, Ils tournent leurs chevaux ainsi comme ils vouloient; Or' à gauche, or' à dextre ils cherchent l'avantage. Et tastent les endroits pour se faire dommage.

Roger teint son espée au sang de Rodomont, Et celle du payen rebondist contremont Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il face, Entamer la sallade ou le corps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflammé. Et fait aussi grand bruit que le tlot animé De la mer courroucée au tans qu'elle s'augmente, Et que le froid hyver par les vents la tourmente; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux. Empourprant de son sang la terre en mille lieux. Rodomont, qui blasphème et despite en soy-mesme La lumière et le ciel, d'une colère extrême. Menaçant le dieu Mars, a soudain arraché Son escu qui pandoit par lambeaux detranché, Le jette contre terre et, plein de violence. Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avance, Prend l'espée à deux mains, qui siflle, en descendant De pareille roideur qu'un tonnerre grondant, Ou qu'un chesne ébranlé par l'effort de l'orage, Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'armet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.

Roger, tout estourdy d'une telle tempeste. Trois fois contre l'arçon laissa pancher sa teste, Ne sçait plus où il est, s'il est jour, s'il est nuit. Et tousjours Rodomont impiteux le poursuit. Et sur le mesme endroit un autre coup redouble, Qui fait que de Roger la lumière se trouble. Il laisse choir la bride, il ouvre les genoux. Chancelant et tombant ; l'autre double ses coups Et martelle tousjours, car il ne veut attendre Que l'esprit luy revienne et se puisse deflfendre. Mais, en continuant trop furieux et prompt. Son espée à la fin jusqu'aux gardes se rompt.

« Fay ce que tu voudras, sois moy tousjours contraire, Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy conjuré. Que ce chetif m'échappe et demeure asseuré« »

RODONOMT. 311

L'autre désespéré, comme un foudre élancé, Se jette sur Roger et le tient embrassé, Et luy de son costé restreint de toute force. Alors chacun des deux à qui mieux mieux s'efforce De choquer, de pousser, d'estraindre et se mouvoir, Coiijoignant l'artifice avec leur grand pouvoir.

Roger à ce combat est dextrement agile. Et le fier Rodomont, qui tout par tout distille Et qui pisse le sang par tous les lieux du corps, N'a les bras si tendus ny les membres si forts ; Tellement qu'à la Un, après mainte secousse. Maint tour et maint retour, Roger si fort le pousse. Mettant le pié devant, qu'il le fait trébucher Comme une grosse tour ou comme un grand rocher, Quand ils sont emportez par l'effort du tonnerre. Puis qu'avec un grand bruit ils retombent en terre. Roger sur l'estomach luy met les deux genoux Et d'un bras vigoureux luy donne mille coups, Luy fait crier le ventre, et le charge et le presse. Le harnois retentit sous le fer qui ne cesse. Comme aux mines de l'or bien souvent il advient Que tout à l'impourveuê une ruine survient. Qui suffoque les uns, et les autres à peine Peuvent ouvrir la bouche et r' avoir leur haleine : Le payen est ainsi, qui ne peut respirer, Ni des poumons pressez son haleine tirer.

Roger luy tient, vainqueur, le poignard à la face. Et d'une mort prochaine en parlant le menace, S'il ne se vouloit rendre afin de se sauver; Mais luy, qui veut plustost mille morts esprouver Que d'abréger sa gloire en allongeant sa vie. Fait voir en se taisant qu'il n'en a point d'envie. 11 s'efforce, il remué, et met tout son pouvoir De renverser Roger et dessus luy se voir. Sans qu'avec tant d'efforts il avance sa paine, Car celuy qui le tient uftnd sa puissance vaine.

Qui a veu quelquefois un mâtin renversé Dessous un puissant dogue, au dos tout hérissé, Qui luy tient de la dent la maschoire entamée; Le mâtin se débat d'une rage enflammée. Sa lèvre est écumeuse, il a les yeux ardens, Et monstre en rechignant de grands crochets de dents ; Il a veu Rodomont sous Roger se debatre. Qui voudroit s'il pouvoil la fortune combatre. Il maugrée, il écume et s'émeut tellement, Qu'il se depestre un bras, dont tout soudainement

SiO RODOMOMT.

Ce disant il s'approche, et hausse de la selle Roger tout éblouy, qui encores chancelle, Et ne se connoist point, privé de sentiment. Tant il est offusqué de cet estourdiment.

Rodomont le sousleve, il restreint, il le serre, Et puis de grand fureur le jette contre terre Estendu de son long, et se rit de le voir. Pensant l'avoir privé de vie et de pouvoir.

Mais ainsi, comme on dit, que le lybique Antée Scntoil en combattant sa puissance augmentée, Lorsqu'il touchoit la terre, et, tel qu'il se levoit, Roger hatif se levé, et, se levant, il voit La belle Bradamant toute palle et troublée, Dont de honte et d'ennuy sa force est redoublée ; II a le cœur si gros et si plein de dédain. Qu'il conclut de mourir, ou se vanger soudain.

Rodomont vient encontre, et Roger plus adestre La bride du cheval prend en la main senestre; De l'autre il le chamaille aux cuisses et au flanc, Et de cent mille endroits luy fait pisser le sang, Martelle coup sur coup d'un bras robuste et ferme, Et ne luy donne point un seul moment de terme. Lo payen s'en estonne et ne sçait où tourner; Car Roger ne veut point le laisser séjourner, Le presse et le poursuit à grand coup d'allumelle, Et semble qu'il acquière une force nouvelle.

Rodomont, qui se voit en extrême danger, S'avance une autresfois, pour estourdir Roger Du reste de l'espée en sa main demeurée ; Mais il s'en donne garde, et d'une ame asseurée, A chef baissé se coule et luy saisit le bras, Le démenant si fort, qu'il le fait choir à bas. Lors pront il se relevé, et l'estour recommence. Où l'art abandonné cède à la violence.

Roger tousjours le suit, ne cessant de trancher. Et à coups de taillant l'engarde d'approcher.

Rodomont, tout brûlant de fureur et de rage, S'arme plus que jamais d'un généreux courage; Il rassemble sa force, il ramasse son cœur, Fi'appant son ennemy -de toute sa vigueur A l'endroit de l'espaule, et du coup qu'il luy donne Roger, en chancelant, tout estourdy s'estonne.

Le payen veut entrer, mais le pié lui faillit. Roger plus que jamais courageux l'assaillit, Le frappe en la poitrine, en la teste, en la Ace, Tant que de couleur rouge il teint toute la place;

RODONOMT. 311

L'autre désespéré, comme un foudre élancé, Se jette sur Roger et le tient embrassé, Et iuy de son costé restreint de toute force. Alors chacun des deux à qui mieux mieux s'efforce De choquer, de pousser, d'estraindre et se mouvoir, Gonjoignant TartlÛce avec leur grand pouvoir.

Roger à ce combat est dextreroent agile. Et le fier Rodomont, qui tout par tout distille Et qui pisse le sang par tous les lieux du corps, N'a les bras si tendus ny les membres si forts; Tellement qu'à la fin, après mainte secousse. Maint tour et maint retour, Roger si fort le pousse, Mettant le pié devant, qu'il le fait trébucher Comme une grosse tour ou comme un grand rocher, Quand ils sont emportez par l'effort du tonnerre. Puis qu'avec un grand bruit ils retombent en terre. Roger sur l'estomach Iuy met les deux genoux Et d'un bras vigoureux Iuy donne mille coups, Luy fait crier le ventre, et le charge et le presse. Le harnois retentit sous le fer qui ne cesse. Comme aux mines de l'or bien souvent il advient Que tout à l'impourveuë une ruine survient. Qui suffoque les uns, et les autres à peine Peuvent ouvrir la bouche et r* avoir leur haleine : Le payen est ainsi, qui ne peut respirer, Ni des poumons pressez son haleine tirer.

Roger Iuy tient, vainqueur, le poignard à la face, Et d'une mort prochaine en parlant le menace, S'il ne se vouloit rendre afin de se sauver; Mais luy, qui veut plustost mille morts esprouver Que d'abréger sa gloire en allongeant sa vie, Fait voir en se taisant qu'il n'en a point d'envie. Il s'efforce, il remué, et met tout son pouvoir De renverser Roger et dessus luy se voir. Sans qu'avec tant d'efforts il avance sa paine. Car celuy qui le tient nftnd sa puissance vaine.

Qui a veu quelquefois un mâtin renversé Dessous un puissant dogue, au dos tout hérissé, Qui luy tient de la dent la maschoire entamée; Le mâtin se débat d'une rage enflammée. Sa lèvre est écumeuse, il a les yeux ardens. Et monstre en rechignant de grands crochets de dents ; II a veu Rodomont sous Roger se debatre. Qui voudroit s'il pouvoil la fortune combatre. Il maugrée, il écume et s'émeut tellement, Qu'il se depestre un bras, dont tout soudainement

Mi RODOMONT.

Du poignard qu'il tenoit il cherche par derrière A priver son haineux de la douce lumière.

Uoger, voyant l'erreur où il peut encourir, S'il tarde plus long-tans de le faire mourir, Dresse le bras bien-haut, puis comme une tempeste Desserre le poignard trois coups dessus sa teste, Et autant sur le front tout rouge et tout souillé; Le cerveau tombe à bas du test êcarbouillé, Et l'amc en blasphémant, orgueilleuse et despite, Vers l'ombreux Achcron soudainement prend fuite, Abandonnant le corps qui roidist froid et blanc. Ondoyant tout par tout à gros bouillons de sang. Le peuple, en s'estonnant d'une telle victoire. Elevé jusqu'au ciel le vainqueur plein de gloire. Chacun, à qui plus tost, le vient environner : On oit l'air tout autour du grand bruit resonner, Son nom deçà delà parmy les bouches vole. Et ce mot de Roger est toute leur parole. Les palladins courans viennent tous l'embrasser, Charlemaigne le tient qui ne le veut laisser : Tout ravy de liesse, il le baise, il l'embrasse, Et d'un pleur agréable il luy baigne la face. Varfize en fait autant, Sobrin. Renaud, Roland, Dudon, Griffon le noir et le blanc Aquiland ; La belle Bradamant, la guerrière ainoureusi*. Baise de son Roger la main victorieuse, Rassérène sa face et rallume ses yeux, Kncores tous troublez du combat furieux.

Combien, helas ! combien l'amante desolétt Sentit de dures morts durant ceste meslée. Tremblant pour son Roger, son cœur, son tout, son Dieu. Las ! qu'elle désira de se voir en son lieu ! Non que de sa prouesse elle eust aucune crainte : Mais le fier Rodomont ne donne aucune attainte Qui ne trouve son ame, et que son cœur blessé D'une tremblante peur ne devienne glacé. Maintenant, au contraire, elle est toute ravie. L'appelle son esprit, sa lumière et sa vie, Et souhaitte en son cœur de voir la fin du jour. Pour cueillir le doux fhiil de si parfaite amour.

Le peuple cependant à grands monceaux s'assembis Tout à l'entour du corps, qui de grandeur ressemble Le cyclope Etnean sur la terre estendu. Apres que le fin Grec l'eut aveugle rendu. L'un admire estonné son visage effiroyable. L'autre admire sa barbe et son poil admhrable,

RODOMOKT. 343

L'autre admire ses bras, qui paroissent si forts; L'autre admire, eflroyé, la grandeur de son corps ; Et mesme, en le voyant, ils font doute de croire Qu'il soit mort et qu'un homme en ait eu là victoire.

Charles, qui veut sacrer à l'immortalité Ce haut fait de Roger par son sang acheté, Fait desarmer le corps des armes redoutées. Qui sont, comme un trophée, au plus beau lieu plantées De Paris la peuplée, afin qu'à l'avenir Les François estounez s'en peussent souvenir. La grand' masse de chair jà relante et pourrie Est traisnée à grand force et mise à la voirie, Pasture des corbeaux de tous les prochains lieux, Qui font en croassant maint repas de ses yeux.

L'ame de Rodomont en blasphémant arrive Au fleuve d'Acheron, et voit dessus la rive Mille images ombreux, attendans sur le bord Le nautonier Caron pour les conduire au port. Caron le nautonier est dessus la rivière, ' Conduisant les esprits que la Parque meurtrière A despouillé des corps y le nombre est si espais, Que sa vieille nasselle en gémit sous le faix.

L'ombre du fier payen, qui n'a loisir d'attendre Que le patron d'enfer retourne pour la prendre, S'efforce de passer, despitant, maudissant, Le ciel et les enfers sans repos menaçant. Caron le voit venir, qui s'allume de rage De ce qu'il le privoit des droits de son péage. Et vient pour l'empescher, la rame dans la main. Tout prêt à le charger s'il ne s'enfuit soudain. L'esprit audacieux sa force a mesprisée. Et luy dit en jetant une amere risée : « Si les ombres d'enfer ne sont autre que toy, Je veux que tout l'enfer obeysse à ma loy; Je le veux, je le puis, ma force est assez grande Pour me faire seigneur de l'infernale bande. Pource fuy-t'en d'icy, vieillard, va te cacher; Je veux pourvoir l'enfer d'un plus brave nocher. »

Caron, qui veut douter sa folle outrecuidance. Tenant la rame au poing, tout rechiné s'avance, Pensant le renverser au plus profond de l'eau. Mais l'esprit se recule à costé du bateau, Puis d'extrême vitesse il saute en la nasselle, Qui de la pesanteur de son costé chancelle, Prend Caron par la barbe et le crin blanchissant, Venfer de ses hauts cris est tout retentissant,

3ii ROOOHO:(T.

Et se débat si fort, que la barque froissée Laisse au milieu de l'eau sa charge renversée. Les mânes font un bruit, et Caron par ses cris Reclame à son secours Plu (on et ses esprits : L'ombre du roy dclTunt, Iiautaine et généreuse, Court à sa voloi^té dedans leau ténébreuse, Entraînant les esprits, la barque et le nocher, Et tasche tant qu'il peut de la rive approcher. Pour entrer par surprise en la maison ardente.

Mais Plu ton cependant tempeste et se tourmente, Ke sçait qu'il doive faire, afm de résister A ce fier ennemy, qui le veut débouter Du royaume des morts, qu'il eut pour son partage, Quand trois du monde entier partirent l'héritage; Et craint que Jupiter le veuille déloger. Pour avecques le ciel son empire ranger.

Proserpine, qui sent une pareille crainte, Dresse contre le ciel son amcre complainte, Puis d'une voix cassée csptTdument criant, Avec ces mots plaintifs les esprits va priant :

« 0 vagabonds esprits 1 ô malheureuses âmes! Qui brûlez dans la glace et gelez dans les flaraes ! Vous qui ne sentez point en ces lieux malheureux De touiment si cruel que le mal amoureux 1 Encor que la pitié n'ait point icy de place, Kcsistez par pitié contre cil qui ]>ourcliasse De m' ester la couronne et se faire emi^ereur De ces lieux pleins d'efl'roy, de silence et d'horreur. Opposez vostre force à la sienne crnellc. Et soyez animez par ma juste querelle.

Si vous me secourez en cette extrémité. Par le fleuve de Styx, par cette obscurité, Par le fuzeau des Sœurs, par leurs trames fatales, Et par les crins retors des fureurs infernales. Je jure et vous promets de si bien m'employer. Que vos dames un jour, pour leur juste loyer. Viendront en ces bas lieux et sentii'ont la paine Que mérite à bon droit toute dame inhumaine.

« Et vous, foibles esprits, qui sentez seulement (Francs des fiâmes d'Amour* l'ordinaire tounnent Qu'on endure aux enfei-s pour quelque erreur commise, Si vous me secourez, je vous mets en franchise ; Je veux qu'on vous deli\Te, et que, sans endurer. Vous puissiez icy bas pour plaisir demeurer, Si l'on peut icy bas quelque plaisir attendre, Et 6i quchiuo sôulas aux enfers s^peut prendre. >

RODOVORT. 345

Ainsi dit Proserpine, et les esprits tenus Au plus profond d'Aveine en bruyant sont venus Rauder à l'entour d'elle, esmeus de sa promesse, Et veulent sans delay roonstrer leur hardiesse.

Agrican le premier, brave, s'est présenté, Agramant vient après, et l'esprit redouté Du vaillant Mandricard, qui brûle de combattre, Et veut de Rodomont l'outrecuidance abattre.

Le ciel tout courroucé de leurs si longs débats, Pour les faire cesser courbe le sein en bas, ,

S'anime de fureur, et de sa dextre armée Delasche la tempeste et la foudre allumée. On n'oit rien qu'un tonnerre esclatant et bruyant. On ne voit rien qu'esclairs sifflans en tournoyant; Et tombent coup sur coup, comme flèches pendentes. Du ciel dans les enfers de grand's flammes ardentes.

La terre, qui s'eslonne en ces extremitez, D'ouyr l'enfer qui tremble et les cieux irritez Bruire, esclairer, tonner, pense toute craintive Que c'est la fin du ciel et d'enfer qui arrive; Tout ce qui est en haut, en bas, de tous costez, Besles, hommes, démons, sont tous espouvantez.

L'ombre de Rodomont, de son corps séparée, Est seule en cet effroy qui demeure asseurée, Qui menace le ciel, l'air et les élemens. En despitant l'enfer et tous ses tremblemens; S'elle trouvoit la mort, comme elle a bien envie. Elle la contraindroit de luy rendre sa vie. Et veut, malgré Pluton et les mânes ombreux, Establir son empire aux enfers ténébreux. Chacun fuit au devant, quelque part qu'il s'avance. Et luy, qui continué en sa fiere arrogance. Saute dessus le pont, et s'en fait possesseur. Car de crainte surpris le chien engloutisseur. Et les tristes Fureurs, de sang entretachées, S'estoient au fond d'Averne honteusement cachées.

Pluton à cette fois ne sçait que devenir, Et pense voir encor Hercule revenir Avec ses compagnons pour ravir Proserpine, Pressez du feu d'Amour ardant en leur poitrine ; n bruit, il se tourmente et, de fureur attaint, Maudissant sa fortune, il sanglote et se plaint.

Les esprits stigieux sont émeus de liesse. Voyant leur fler tyran en peine et en destresse; Mais luy, qui voit sa perte et n'a point de repos, Les invoque à son aydë et leur dit ces propos :

34C BODONQNT.

« Uelas! chers citoyens de ces lieux effroyables,

Maintenant au besoin soyez-moy secourables;

Et si n'avez pitié de mes gemisscmens,

Prenez au moins pitié de vos cruels tourmens.

Car qui s'opposera brave à ce téméraire,

Je le rens deli\Té de toute sa misère,

Du gel, du feu, du fer et des maux rigoureux

Que Minos fait souffrir aux esprits malheureux ;

Et sera le premier auprès de ma personne,

Comme tenant de luy mon sceptre et ma couronne.

A ces mots de Plu ton, on voit de toutes parts

Sortir du creux manoir les plus braver soldarts.

Ceux qui durant leur vie avoient troublé la terre,

Cerveaux ambitieux, par une injuste guerre ;

Les tyrans convoiteux, les meurtriers inhumains.

Qui du sang innocent avoient souillé leurs mains;

Les traistres, les mutins, les semeurs de querelles.

Les esprits envieux, les amis peu fldelles,

Ceux qui avoient le droit par argent violé,

Ou vendu lâchement leur pays désolé.

Chacun à qui mieux mieux veut monstrer son courage.

Vais Pluton les renvoyé et leur tient ce langage :

« Non, ce n'est point en vous qu'il me faut espérer. Esprits foibles et vains, allez-vous retirer : 11 faut qu'un chef vaillant, un conducteur d'armée, Un qui ait en cent lieux planté sa renommée Par le glaive trenchant, et qui. d'un brave effort, Aux guerriers plus fameux ait fait trouver la mort. Courageux et vaillant s'arme pour ma deffensc. Et contre ce hautain esprouve sa puissance. »

L'esprit du roi Gradasse, entendant tout cecy : «Cesse, dit-il, Pluton, de te mettre en soucy; Car puis qu'un chef vaillant, un conducteur d'armée, Un qui ait par le fer planté sa renommée. Un qui ait fait trembler les plus braves guerriers, Un qui soit couronné de cent mille lauriers, ■ Se doit armer pour toy, c'est moy qui le doy fairo, Taidant contre le ciel, si le ciel t'est contraire.

« Au seul bruit de mon nom qui voile en mille lieux, J'ay remply de frayeur les plus audacieux, Tay rendu par mon bras l'Espagne surmontée, J'ay fait trembler de peur la France espou vantée. Et suis venu à bout de deux vœux que j'ay faits. Qui eussent peu courber le dieu Mars sous le faix. Pour les premiers essais de ma verde jeunesse, Fuyant les voluptez et la molle richesse,

RODOVONT. 347

Peste des grands seigneurs, d*un cœur bouillant et chaud, Je fey vœu de combattre et Roland et Renaud ; J'eu le cheval de l'un, de l'autre j'en Tespée, Au sang des ennemis à toute heure trempée. »

L'esprit audacieux ne cessoit de conter Sans le fler Mandricard, qui ne peut supporter Sa parole orgueilleuse, ains tout plein de furie, L'œilladant de travers, horriblement s'escrie :

« Cet eirroy des humains, ce guerrier si vaillant Eschauflfé d'un beau sang et d'un cœur si bouillant, Ne s'est peu garantir avec tant de puissance, Qu'il n'ait esté captif sous mon obeyssance. Astolfe, qui n'est point de ces grands chevaliers Qu'on renomme pour estre au combat des premiers, D'une lance dorée, inutile à la guerre, Luy fit perdre la selle, estendu contre terre. Et encor il se vante et, pour mieux s'avancer. Il menace les cieux et nous veut devancer. Nous dont la renommée en tous lieux espanduô, Immortelle et durable à bon droit s'est rendue. »

Gradasse est tout émeu d'un courroux véhément, Et le veut démentir; mais l'esprit d'Agramant Le devance à parler en voix terrible et forte. Et, regardant Pluton, commence en cette sorte:

« Pourquoy font-ils débat d'un droit qui m'appartient? Car, puis que cet honneur par les armes nous vient. On ne me le sçauroit justement contredire; J'ay veu trente-deux rois vassaux de mon empire, J'ay eu plus de soldats à mon commandement Qu'on ne voit de nambeaux la nuict au firmament; J'ay fait planer les monts, j'ay tari les rivières Par le nombre infiny de mes troupes guerrières; J'ay fait de sang humain les plaines ondoyer. Et la mort nuit et jour par les champs tournoyer.

« Pluton, tu le sçais bien, la mémoire est récente, Combien par ma valeur d'esprits ont fait descente Dans ces lieux ténébreux; Caron le sçait assez. Qui de les trajetter eut les membres lassez. Mais afin qu'à mon droit rien plus ils ne prétendent, Monstre-nous le journal des ombres qui descendent Avant terme aux enfers; on connoistra comment J'ay plus accreu ton règne en deux jours seulement Qu'eux en toute leur vie, et que ma dextre armée A peuplé de subjets ta grand' salle enfumée. »

Ainsi ces trois esprits de propos combatoyent, Et pour gagner l'hoimeur leurs gestes raoontoient;

3il ROOOHO:(T.

Et se débat si fort, que la bai-que froissée Laisse au milieu de Teau sa charge renversée. Les mânes font un bruit, et Caron par ses cris Reclame à son secours Plu ton et ses esprits : L'ombre du roy doffunt, hautaine et généreuse, Court à sa voloi^té dedans l'eau ténébreuse, Entraînant les esprits, la barque et le nocher, Et tasche tant qu'il peut de la rive approcher, Pour entrer par surprise en la maison ardente.

Mais Plulon cependant tempeste et se tourmente, Ne sçait qu'il doive faire, afm de résister A ce fier ennemy, qui le veut débouter Du royaume des morts, qu'il eut pour son partage. Quand trois du monde entier partirent l'héritage; Et craint que Jupiter le veuille déloger. Pour avecques le ciel son empire ranger.

Proserpine, qui sent une pareille crainte, Dresse contre le ciel son amere complainte, Puis d'une voix cassée csperdument criant, Avec ces mots plaintifs les esprits va priant :

« 0 vagabonds esprits! ô malheureuses âmes! Qui brûlez dans la glace et gelez dans les flames ! Vous qui ne sentez point en ces lieux malheureux De tourment si cruel que le mal amoureux 1 Encor que la pitié n'ait point icy de place, Hcsistez par pitié contre cil qui ]>ourchasse De m' ester la couronne et se faire empereur Do ces lieux pleins d'eflfroy, de silence et d'horreur. Opposez vostre force à la sienne cruelle. Et soyez animez par ma Juste querelle.

Si vous me secourez en celle extrémité. Par le lleuvc de Styx, par cette obscurité. Par le fuzeau des Sœurs, par leurs trames fatales, Et par les crins retors des fureurs infernales. Je jure et vous promets de si bien m'employer. Que vos dames un jour, pour leur juste loyer, Tiendront en ces bas lieux et sentiront la paine Que mérite à bon droit toute dame inhumaine.

« Et vous, foibles esprits, qui sentez seulement (Francs des flames d'Amour) l'ordinaire tourment Qu'on endure aux enfers pour quelque erreur commise. Si vous me secourez, je vous mets en firanchisc ; Je veux qu'on vous délivre, et que, sans endurer. Vous puissiez icy bas pour plaisir demeurer, Si l'on peut icy bas quelque plaisir attendre, Et si quelque sôulas aux enfers s^peut prendre. >

RODOVORT. 345

Ainsi dit Proserpine, et les esprits tenus Au plus profond d'Aveme en bruyant sont venus Rauder à l'entour d'elle, esmeus de sa promesse, Et veulent sans delay roonstrer leur hardiesse.

Agrican le premier, brave, s'est présenté, Agramant vient après, et l'esprit redouté Du vaillant Mandricard, qui brûle de combattre, Et veut de Rodomont l'oulrecuidance abattre.

Le ciel tout courroucé de leurs si longs débats, Pour les faire cesser courbe le sein en bas, ,

S'anime de fureur, et de sa dexlre armée Delasche la tempeste et la foudre allumée. On n'oit rien qu'un tonnerre esclatant et bruyant, On ne voit lien qu'esclairs sifflans en tournoyant; Et tombent coup sur coup, comme flèches pendentcs. Du ciel dans les enfers de grand's flammes ardentes.

La terre, qui s'estonne en ces extremitez, D'ouyr l'enfer qui tremble et les cieux irritez Bruire, esclairer, tonner, pense toute craintive Que c'est la fin du ciel et d'enfer qui arrive; Tout ce qui est en haut, en bas, de tous costez, Restes, hommes, démons, sont tous espouvantcz.

L'ombre de Rodomont, de son corps séparée, Est seule en cet effroy qui demeure asseurée, Qui menace le ciel, l'air et les élemens. En despitant l'enfer et tous ses tremblement; S'ellc trouvoit la mort, comme elle a bien envie. Elle la contraindroit de luy rendre sa vie. Et veut, malgré Pluton et les mânes ombreux, Establir son empire aux enfers ténébreux. Chacun fuit au devant, quelque part qu'il s'avance, Et luy, qui continué en sa fiere arrogance, Saute dessus le pont, et s'en fait possesseur, Car de crainte surpris le chien engloutisseur, Et les tristes Fureurs, de sang entretachées, S'estoient au fond d'Aveme honteusement cachées.

Pluton à cette fois ne sçait que devenir. Et pense voir encor Hercule revenir Avec ses compagnons pour ravir Proserpine, Pressez du feu d'Amour ardant en leur poitrine ; Il bruit, il se tourmente et, de ftireur attaint, Maudissant sa fortune, il sanglote et se plaint.

Les esprits stigieux sont émeus de liesse, Voyant leur fler tyran en peine et en destresse; Mais luy, qui voit sa perte et n'a point de repos, Les invoque à son aydë et leur dit ces propos :

34C BODONQNT.

« Uelas! chers citoyens de ces lieux efflroyables,

Maintenant au besoin soyez-moy secourables;

Et si n'avez pitié de mes gemissemens,

Prenez au moins pitié de vos cruels tourmens.

Car qui s'opposera brave à ce téméraire,

Je le rens délivré de toute sa misère,

Du gel, du feu, du fer et des maux rigoureux

Que Minos fait souffrir aux esprits malheureux;

Et sera le premier auprès de ma personne.

Comme tenant de luy mon sceptre et ma couronne.

A ces mots de Pluton, ou voit de toutes parts

Sortir du creux manoir les plus braves soldarts,

Ceux qui durant leur vie avoicnt troublé la terre,

Cerveaux ambitieux, par une injuste guerre ;

Les tyrans convoiteux, les meurtriers inhumains,

Qui du sang innocent avoient souillé leurs mains;

Les traistres, les mutins, les semeurs de querelles.

Les esprits envieux, les amis peu fldelles.

Ceux qui avoient le droit par argent violé,

Ou vendu lâchement leur pays désolé.

Chacun à qui mieux mieux veut monstrer son courage.

Vais Pluton les renvoyé et leur tient ce langage :

« Non, ce n'est point en vous qu'il me faut espérer. Esprits foibles et vains, allez-vous retirer : Il faut qu'un chef vaillant, un conducteur d'armée, Un qui ait en cent lieux planté sa renommée Par le glaive trcnchant, et qui, d'un brave effort, Aux guerriers plus fameux ait fait trouver la mort. Courageux et vaillant s'arme pour ma deffense. Et contre ce hautain esprouve sa puissance. »

L'esprit du roi Gradasse, entendant tout cecy : « Cesse, dit-il, Pluton, de te mettre en soucy ; Car puis qu'un chef vaillant, un conducteur d'armée, Un qui ait par le fer planté sa renommée. Un qui ait fait trembler les plus braves guerriers. Un qui soit couronné de cent mille lauriers, - Se doit armer pour toy, c'est moy qui le doy fair«\ Taidant contre le ciel, si le ciel t'est contraire.

« Au seul bruit de mon nom qui voile en mille liens, J'ay remply de frayeur les plus audacieux, J'ay rendu par mon bras l'Espagne surmontée, J'ay fait trembler de peur la France espouvantée. Et suis venu à bout de deux vœux que j'ay faits, Qui eussent peu courber le dieu Mars sous le faix. Pour les premiers essais de ma verde jeunesse, Fuyant les voluptez et la molle richesse,

Peste des grands seigneurs, d*un cœur bouillant et chaud, Je fey vœu de combattre et Roland et Renaud ; J'eu le cheval de l'un, de l'autre j'en l'espée, Au sang des ennemis à toute heure trempée. »

L'esprit audacieux ne cessoit de conter Sans le fler Mandricard, qui ne peut supporter Sa parole orgueilleuse, ains tout plein de furie, L'œil ladant de travers, horriblement s'escrie :

« Cet oirroy des liumains, ce guerrier si vaillant Eschau£fé d'un beau sang et d'un cœur si bouillant, Ne s'est peu garantir avec tant de puissance, Qu'il n'ait esté captif sous mon obeyssance. Astolfe, qui n'est point de ces grands chevaliers Qu'on renomme pour estre au combat des premiers, D'une lance dorée, inutile à la guerre, Luy fit perdre la selle, estendu contre terre. Et encor il se vante et, pour mieux s'avancer, Il menace les cieux et nous veut devancer, Nous dont la renommée en tous lieux espanduô. Immortelle et durable à bon droit s'est rendue. »

Gradasse est tout émeu d'un courroux véhément, Et le veut démentir; mais l'esprit d'Agramant Le devance à parler en voix terrible et forte, Et, regardant Pluton, commence en cette sorte :

« Pourquoy font-ils débat d'un droit qui m'appartient? Car, puis que cet honneur par les armes nous vient. On ne me le sçauroit justement contredire; J'ay veu trente-deux rois vassaux de mon empire, J'ay eu plus de soldats à mon commandement Qu'on ne voit de flambeaux la nuict au firmament; J'ay fait planer les monts, j'ay tari les rivières Par le nombre infiny de mes troupes guerrières; J'ay fait de sang humain les plaines ondoyer. Et la mort nuit et jour par les champs tournoyer.

« Pluton, tu le sçais bien, la mémoire est récente. Combien par ma valeur d'esprits ont fait descente Dans ces lieux ténébreux; Caron le sçait assez. Qui de les trajetter eut les membres lassez. Mais afin qu'à mon droit rien plus ils ne prétendent, Monstre-nous le journal des ombres qui descendent Avant terme aux enfers; on connoistra comment J'ay plus accreu ton règne en deux jours seulemoit Qu'eux en toute leur vie, et que ma dextre armée A peuplé de subjets ta grand' salle enfumée. »

Ainsi ces trois esprits de propos combatoyent, Et pour gagner l'hoimeur leurs gestes raoontoient;

S48 RODOMOUT.

tfais Pluton, ennuyé de tant ouyr debatre, Tasche à les appaiser, pour les faire combatre L'ame du roy d'Arger, qui tousjours cependant Estoit dessus le pont hardiment attendant.

« Cessez, leur dit Pluton, cessez vostre querelle ; Une plus juste cause au combat vous appelle ; Quant à vos di£ferens, en quelque autre saison Le juste Rhadamant vous en fera raison. Mais puis qu'en tant de lieux vostre gloire est connue, Puis que jusques icy vous l'avez maintenue Claire et haute en degré, faites pour l' advenir Qu'avec le mesme honneur puissiez l'entretenir. Qui acquiert fait beaucoup, mais il fait davantage, Qui, l'ayant bien acquis, garde son héritage. Si vous avez bien fait quand vos corps ont vescu, Or qu'en estes privez, d'un courage invaincu Faites encores mieux, monstrant par vostre force Que les corps ne sont rien qu'une débile escorce. »

Ainsi le dieu d'enfer animoit ses esprits, Quand le preux Mandricard, qui de gloire est épris, S'escrie : « 0 roi des morts l laisse-moy l'entreprise De punir ce vanteur, qui tes forces mesprise; Je le rens sans pouvoir, captif de ta grandeur. Vais devant, s'il te plaist, appaise un peu rtrdeur De la rage d'Amour, qui me tient tout en flame. Et qui, comme un vautour, se rcpaist de mon ame. Tous ces autres tourmcns, punisseurs des mesfaits, Les cris, l'horreur, l'etfroy, les serpens contrefiuts, La faim du Phrygien, le travail des Belides, Le fouet ensanglanté des fieres Eumenides, Et tout le plus cruel qui soit icy dedans, La torture, la roue et les (lambeaux ardans, Ne me blessent point tant que l'amoureuse rage. Qui d'ongles et de dents cruellement m'outrage. S'il te plaist pour un peu sa rigueur modérer, Laisse-moy faire après, je te veux asseurer, Non sans plus du payen qui brave te fait craindre, Mais je veux Jupiter et Neptune contraindre De te payer tribut, et que. victorieux, Tu sois dieu de la mer, des enfers et des deux. Il reste seulement que l'amour qui me tué D'un trespas renaissant sa fureur diminué. »

11 se tourne à ces mots, regardant fièrement, Comme par un dédain, Gradasse et Agramant.

« Retournez, ce dit-il, retournes sur la terre. Misérables esprits, recommences la guerre;

RODOMOJNT. 349

Que Tun pour une espée estonne l'univers, Faisant voiler au vent mille estendars dive)^, Et que l'autre, agité d'une folle jeunesse, Sur un courroux vengeur fonde sa hardiesse. Je n'ay point fait ainsi : tous mes faits entrepris Ont eu l'Amour pour guide et sa mère Cypris. Celuy seul est vaillant, qui, devôt, sacrifie Au puissant dieu d'Amour ses armes et sa vie. Mais, de grâce, Pluton, cherche de m'alleger; Je pourray mieux après te sortir de danger. •

« llelas 1 ce dit Pluton, que veux-tu que je face, Si la rage d'Amour comme toy me pourchasse? Et si ses poignans traits, acerez de rigueur, Jusqu'au fond des enfers viennent percer mon cœur? Et bien qu'incessamment sa fureur me possède, Je n'ay peu, malheureux, trouver un seul remède Qui m'en puisse exanter; mais plus je vais avant, Plus je voy ce tyran contre moy s'élevanl. »

Voulant continuer, les ruisseaux qui descendent Bouillonnans de ses yeux, le parler luy deffendent; Et va laschant du cœur des soupirs enflamez. Dont ces lieux ténébreux regorgent enfumez.

L'ombre de Rodomont sur le pont se pourmainc, Continuant tousjours, orgueilleuse et hautaine, De menacer Pluton, de bruire et de crier, Et les esprits damnez au combat desfier.

Le vaillant Mandricard pour résister se monstre; Rodomont, qui le voit, soudain vient à rencontre, Tenant par l'un des pieds Caron tout efifroyé. Apres que le payen eut long-tans tournoyé Le vieillard misérable à l'entour de sa teste. Il rélance en bruyant comme un trait de teropesto Droit contre Mandricard, et Tattaint tellement. Que l'esprit estourdy perd tout le sentiment. Il tombe en chancelant, et Caron tout de mesme Tombe aux pieds de Pluton, qui devient froid et blesrae, Et qui est de ce coup tellement estonné. Qu'il a de grand frayeur son sceptre abandonné. Ce sceptre estoit de fer, d'une barre massive. Ayant un croc au bout de grandeur excessive.

Rodomont l'apperçoil, qui tout soudainement S'approche et, se courbant, le saisit hardiment. Ayant ce croc au poing, il ne sçauroit plus croire Que les plus redoutez de la région noire Osent luy faire teste; il commence à frapper, Pour renverser le pont et garder d'eschapper

S48 RODOMOUT.

Mais Pluton, ennuyé de tant ouyr debatre, Tasche à les appaiser, pour les faire combatre L'ame du roy d'Arger, qui tousjours cependant Estoit dessus le pont hardiment attendant.

« Cessez, leur dit Pluton, cessez vostre querelle ; Une plus juste cause au combat vous appelle ; Quant à vos di£ferens, en quelque autre saison Le juste Rhadamant vous en fera raison. Mais puis qu'en tant de lieux vostre gloire est connue, Puis que jusques icy vous l'avez maintenue Claire et haute en degré, faites pour l'advenir Qu'avec le mesme honneur puissiez l'entretenir. Qui acquiert fait beaucoup, mais il fait davantage. Qui, l'ayant bien acquis, gaixle sou héritage. Si vous avez bien fait quand vos corps ont vescu, Or qu'en estes privez, d'un courage invaincu Faites encores mieux, monstrant par vostre force Que les corps ne sont rien qu'une débile escorce. »

Ainsi le dieu d'enfer animoit ses esprits, Quand le preux Mandricard, qui de gloire est épris, S'escrie : « 0 roi des morts ! laisse-moy l'entreprise De punir ce vanteur, qui tes forces mesprise; Je le rens sans pouvoir, captif de ta grandeur. Mais devant, s'il te plaist, appaise un peu l'ardeur De la rage d'Amour, qui me tient tout en flame. Et qui, comme un vautour, se rcpaist de mon arae. Tous ces autres tourmens, punisseurs des mesfaits. Les cris, l'horreur, l'etfroy, les serpens contrefaits, La faim du Phr^'gien, le travail des Belides, Le fouet ensanglanté des fieres Eumenides, Et tout le plus cruel qui soit icy dedans, La torture, la roué et les flambeaux ardans, Ne me blessent point tant que l'amoureuse rage. Qui d'ongles et de dents cruellement m'outrage. S'il te plaist pour un peu sa rigueur modérer, Laisse-moy faire après, je te veux asseurer, Pion sans plus du payen qui brave te fait craindre, Mais je veux Jupiter et Neptune contraindre De te payer tribut, et que. victorieux. Tu sois dieu de la mer, des enfers et des deux. Il reste seulement que l'amour qui me tué D'un trespas renaissant sa fureur diminué. »

11 se tourne à ces mots, regardant fièrement. Comme par un dédain, Gradasse et AgramanL « Retournez, ce dit-il, retoumex sur la terre, Misérables esprits, recommences la guerre;

RODOMOKT. Z49

Que Tun pour une espée estonne l'univers, Faisant voiler au vent mille estendars divers, Et que l'autre, agité d'une folle jeunesse. Sur un courroux vengeur fonde sa hardiesse. Je n'ay point fait ainsi : tous mes faits entrepris Ont eu l'Amour pour guide et sa mère Cypris. Celuy seul est vaillant, qui, devôt, sacrifie Au puissant dieu d'Amour ses armes et sa vie. Mais, de grâce, Pluton, cherche de m'alleger ; Je pourray mieux après te sortir de danger. »

« llelas 1 ce dit Pluton, que veux-tu que je face. Si la rage d'Amour comme toy me pourchasse? Et si ses poignans traits, acerez de rigueur, Jusqu'au fond des enfers viennent percer mon cœur? Et bien qu'incessamment sa fureur me possède, Je n'ay peu, malheureux, trouver un seul remède Qui m'en puisse exahter; mais plus je vais avant. Plus je voy ce tyran contre moy s'élevant. »

Voulant continuer, les ruisseaux qui descendent Bouillonnans de ses yeux, le parler luy deffendenl; Et va laschant du cœur des soupirs enflamez, Dont ces lieux ténébreux regorgent enfumez.

L'ombre de Rodomont sur le pont se pourmainc, Continuant tousjours, orgueilleuse et hautaine, De menacer Pluton, de bruire et de crier. Et les esprits damnez au combat desûer.

Le vaillant Mandricard pour résister se monstre; Rodomont, qui le voit, soudain vient à rencontre, Tenant par l'un des pieds Garon tout effroyé. Apres que le payen eut long-tans tournoyé Le vieillard misérable à Tentour de sa teste. Il rélance en bruyant comme un trait de tempesto Droit contre Mandricard, et l'attaint tellement, Que l'esprit estourdy perd tout le sentiment. Il tombe en chancelant, et Caron tout de mesme Tombe aux pieds de Pluton, qui devient froid et blesme. Et qui est de ce coup tellement estonné. Qu'il a de grand frayeur son sceptre abandonné. Ce sceptre estoit de fer, d'une barre massive, Ayant un croc au bout de grandeur excessive.

Rodomont l'apperçoit, qui tout soudainement S'approche et, se courbant, le saisit hardiment. Ayant ce croc au poing, il ne sçauroit phis croire Que les plus redoutez de la région noire Osent luy faire teste; il commence à frapper, Pour renverser le pont et garder d'eschapper

Ceux qui voudront fuir; autant de coups qu'il donne De son crochet de fer, tout l'abisme resonne; Les esprits font sortir de grands gemissemens, Et maints tout esperdus rentrent aux monumens.

L'ame de Mandricard, du grand bruit éveillée, Tenoit la veuô en bas toute rouge et souillée De honte et de dcspit, et voit en se levant Un gros nœu de serpens enflammez par devant, Marquetez tout par tout de couleur bleue et verte, Oui jettoient par les yeux et par la bouche ouverte De grand's pointes de feu ; le suc qui degoutoit Tous les lieux d'alentuur de venin infectoit. Luy, qui les recueillit d'une allégresse prontc, Les jette à Rodomont, pensant vangcr sa honte ; Mais il n'en fait que rire, et, comme en se jouant. D'une main les suffoque et les va secouant.

L'esprit plus que jamais transporté de colère, Voyant le peu de cas que son fier adversaire Fait de tous ses efforts, saute dessus le pont, Puis de toute sa force il hurte Rodomont, Et le choque si fort, que l'ombre malheureuse, La teste contre bas, tombe en l'eau ténébreuse; L'eau se fend au dessous et rejaillit en haut.

L'esprit est tout troublé de ce dangereux saut, Et commence à nager pour gaigner le rivage, Brûlant au fond de l'eau de fureur et de rage; D'une sueuse écume il est tout dégoûtant. Et va l'eau par la bouche et par les yeux jettant.

Pluton, reprenant cœur, aniraoit la canaille : « Sus, compagnons, dit-il, qu'on saute la muraille, Qu'on garde ce hautain de revenir à port, Qu'on luy fasse sentir une seconde mort. Si quelqu'un le peut faire à celuy-là j'ordonne D'un cyprès mortuaire une riche couronne. »

Mandricard, entendant tout l'enfer s'émouvoir Aux propos de Pluton, luy qui ne veut avoir Cn second en sa gloire acquise à tant de paine. Du creux de l'estomach pousse une voix hautaine. « Si tu ne veux, dit-il, Pluton, l'en repentir, Donne ordre à tes esprits qu'ils ne puissent sortir; Ou sinon, contre toy je touiTieray mes armes, Profanant ma valeur sur tes frcsles gendarmes. »

Cependant Rodomont ayant bien travaillé, Malgré tous leurs effurts sort de l'eau tout mouillé, Si possédé de rage et d'ardeur violente. Que le fier Mandricard le voyant s'esponvante.

RODOMONT. 3Si

Uodomont s'en approche et le tient embrassé, L'cslraint estroitemcnt et le rend tout froissé, Luy fait tirer la langue, et fait que du martyre L'esprit tombe à Tenvers sans que plus il respire. Le payen ne s'arreste et marche plus avant, Vers la porte d'enfer sa victoire suivant . Pluton, pour l'empescher, luy jette une flolc Pleine du desespoir et du mal qui r'affole Les amoureux jaloux; mais luy, qui n'en fait cas, La rnçoit dans la main et respand tout en bas.

« Garde, roy des enfers, garde ta mercerie *, (Dit-il en se mocquant) pour la forcencrie De ces foux abusez, esperdns, insensez.

Qui des jeux d'un enfant se sentent offensez; De moy je. ne crains point Wy les feux ny la glace, Ny les monstres hideux, ny tout ce qui s'amasse D'horrible en tes enfers et de plus odieux; Et m'cstonne aussi peu des enfers et des cieux Qu'aquilon, au sortir de sa cave declose. Fait cas de rencontrer un voile qui s'oppose. »

Ainsi dit Rodomont, qui s'altère en parlant, Et qui sent au dedans un feu si violant De travail, de sueur, de passion et d'ire, Qu'il abandonne tout, courant droit sans mot dira Vers le fleuve d'oubly tout noir et tout troublé, Pour estancher sa soif d'un long trait redoublé. Mais il n'eut pas baissé la teste pour y boire Que tout au mesme instant il perdit la mémoire, Et ne se souvient plus des combats entrepris, Ni de retourner voir Pluton et ses espris, Qui s'estoient résolus, défaillis de courage. De luy porter les clefs et de luy faire hommage.

Luy, qui de fait aucun ne s'est plus souvenu, Se remet au chemin dont il estoit venu; Il passe derechef l'infernale rivière.

Et derechef encor il revoit la lumière De nostrebeau soleil, deçà delà courant. Et ne séjourne point dans un lieu demeurant. Jusqu'à tant qu'à la An il se trouve éh la place Où gisoit son corps mort tout gasté par la face, Puant et corrompu; les os en blanchissoient. Et cent mille corbeaux à l'entour croassoient. Alors, tout furieux de voir sa sépulture, Court après les corbeaux qui prenoient leur pasturc

< iMarchandise.

3dà RODOMONT.

Des restes du cadavre, il les chasse, il les suit; Les monts, rives et bois retentissent du bruit; Et ne cesse jamais, ardant à la poursuite. Regardant tous les lieux où s'égare leur fuite.

Mais ainsi qu'il les suit, criant horriblement. Il se trouve à la fin contre le monument De l'heureuse Ysabelle au ciel victorieuse. Pour avoii- par sa fin fait preuve glorieuse De foy, de chasteté, d'un cœur constant et fort. Et que la vraye amour est vive après la mort.

Le payen tout soudain reconnoist la tour forte; 11 reconnoist le pont, il reconnoist la porte, 11 reconnoist le fleuve, et connoist les escus De tant de chevaliers qu'il y avoit vaincus, Encor qu'il eusl perdu tout ikutre souvenance; Car le fleuve d'oubly contre Amour n'a puissance. L'esprit à cette fois tout coy s'est arresté. Adorant le saint lieu, tombeau de loyauté.

Et pour ce que des corps privez de sépulture Les esprits sont errans cent ans à l'advanture. L'esprit de Rodomont, qui doit errer autant, Erre autour du tombeau, ses amours lamentant. On le voit quelquefois apparoistre visible. Plus grand qu'il ne souloit, plus fier et plus terrible, Courant dessus le pont et hurle toute nuit. Faisant tout resonner d'un effroyable bruit; Et toujours en criant il semble qu'il appelle : Rodomont, Rodomont, Ysabelle, Ysabelle !

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