LIVRE I
11 iiir va souvenir de mes larmes brûlantes,
Oui ruissellent d'un cours tousjours s'entre-suivant;
Et le feuillage sec dont la terre est couverte Semble à mon espérance, en auti-e temps si verte, .Mais qui, sèche à présent, sert de jouet au vant.
Solitaire et pensif, dans un bois écarté, Hicn loin du populaire et de la tourbe espessc, io veux bastir un temple à ma flere déesse. Pour apprendre mes vœux à sa divinité.
Là, de jour et de nuit, par moy sera chanté Le pouvoir de ses yeux, sa gloire et sa hautesse; Et, dévot, son beau nom j'invoqueray sans cesse, (Juand je seray pressé de quelque adversité.
Mon œil sera la lampe ardant continuelle. Devant l'image saint d'une dame si belle; Mon corps sera l'autel, et mes soupirs les vœux.
Par mille et mille vers je chanteray l'office. Puis, espanchant mes pleurs et coupant mes cheveux, J'y feray tous les jours de mon cœur sacrifice.
0 songe heureux et doux! où Aiis-lu si soudain, Laissant à ton départ mon amc désolée?
0 douce vision ! lasl où es-tu volée, Me rendant de tristesse et d'angoisse si plain?
IlQlas ! somme trompeur, que tu m'es inhumain î Que n'as-tu plus long-tans ma paupière sillée? Que n'avez-vous encor, ô vous, troupe estoilléc, Empesché le soleil de commencer son train?
0 Dieux! permettez-moy que toujours je sonruncille, Si je puis recevoir une autre nuict pareille, Sans qu'mi triste réveil me débande les yeux.
Le proverbe dit vray : « Ce qui plus nous contante Est suivy pas à pas d'un regret ennuyeux, Et n'y a chose aucune en ce monde constante. »
Je me travaille assez pour ne faire apparoir La douleur qui me rend si triste et si débile; Mais, helaivl je ne puis ! Il est trop difficile De porter un grand feu sans qu'on le face voir.
%t DlAKE.
Je bâillonne mes maux, je contrains mou vouloir, Et tasche à le couvrir d'une façon subtile; Mais mon vague penser, et mon œil qui distile, Confessent haut et clair ce qui me fait douloir.
Ne m'en accusez point, belle et fiere déesse : Aux cœurs sans passion facile est la sagesse; Ceux qui feignent d'aimer sont aisémoit discrets.
Il en prend autrement aux mortelles attaintes : « Les fleurs de la douleur, ce sont larmes et plaintes; Les tyrans, en tuant, permettent les regrets. »
Quand j'approche de vous, et que je pren Taudace De regarder vos yeux, roys de ma liberté, Une auxieur me saisit, je suis tout agité. Et mille feux ardans en mon cœur prennent place.
Helas 1 pour mon salut que faut-il que je face, ^^inon vous éloigner contre ma volonté ? Je le fay, toutesfois je n'en suis mieux traité, Car, si j*estois en feu, je suis tout plein de glace.
Je ne sçaurois parler, je devien palle et blanc; Une tremblante peur me gele tout le sang; Le froid m*étreint si fort, que plus je ne respire.
lié donc, puis-je pas bien vous nommer mon soleil, Si je sens un hyver m'éloignant de vostre œil. Puis un esté bouillant lors que je le vois luire?
Malheureux fut le jour, le mois et la saison Que le cruel Amour ensorcela mon ame.
Versant dedans mes yeux, par les yeux d'une dame, Une trop dangereuse et mortelle poison.
llelas ! je suis tousjours en obscm'e prison ; llelasi je sens toujours une brûlante flame; Helas 1 un trait mortel sans relâche m'entame, Serrant, brûlant, navrant, esprit, ame et raison.
Que sera-ce de moy? Le mal qui me tourmeule. En me désespérant, d'heure en heure j'augmente, Et plus je vay avant, plus je suis mal-heureux.
Que maudicte soit donc ma dure destinée. L'heure, le jour, le mois, la saison et l'année Que le cruel Amour me rendit amoureux !
LIVHE 1. S3
Les premiers jours qu'Amour range sous sa puissance Un cœur qui chèrement garde sa liberté, Dans des filets de soie il le tient arresté, Et rémeut doucement d'un feu sans violence:
Mille petits Amours luy font la révérence; il se bagne en liesse et en félicité; Les jeux, la mignardise et la douce beauté Voilent tousjours devant, quelque part qu'il s'avance.
Mais, las! presque aussi-tost cet heur se va perdant, La prison s'étrecist, le feu devient ardent. Les filets sont changez en rigoureux cordage.
Venus est une rose espanie au soleil.
Qui contente les yeux de son beau teint vermeil, Mais qui cache un aspic sous un plaisant fueiiiage.
Ces eaux qui, sans cesser, coulent dessus ma face, Les témoins découverts des couvertes douleurs, Diane, hdas 1 voyez, ce ne sont point des pleurs : Tant dn pleurs dedans moy ne sçauroient trouver placé.
C'est une eau que je fay, de tout ce que j'amasse De vos perfections, et de cent mille fleurs De vos jeunes beautez, y meslant les odeurs. Les roses et les lis de vostre bonne grâce.
Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau, Le Vent de mes soupirs nourrit sa véhémence, Mon œil sert d'alambic par où distile l'eau.
Et d'autant que mon feu est violant et chaud, H fait ainsi monter tant de vapeurs en haut, Qui coulent par mes yeux en si grand* abondance '.
Uelas I de plus en plus, le malheur qui m'outrage Renforce sa furie et me va poursuivant. Je sens en pleine mer les ondes et le vant, A l'heure que je pense estre près du rivage.
Dieux, soyez-moy bénins! Destoumei ce présage, Faites que ma frayeur ne marche plus avant. Ou ne permettez pas que je reste vivant
Merveille de recherche et de mauvais goûi.
34 DIÀKE.
Pour voir de mes deux yeux un si piteux naufîrage.
Les fantômes plaisans qui souloient m*eQchanter, Tristement déguisez, viennent m'espouvanter. Offrant devant mes sens mainte idole fimeste.
0 mort \ si c'est le ciel qui te face avancer. Pour ravir la beauté qu'adore mon penser. Las! change à mon destin la fortune d'Alceste!
Heureux anneau de ma belle inhumaine, Que je t'estime et combien tu me plais! Cest toy, mignon, qui mes ennuis desfais. Par les vertus dont ta pierre est si plaine.
A ton objet mon œil se rasseraine, La peur me fuit, d'espoir je me repais; Toute ma guerre est convertie en paix, Et ne cognois ny tristesse ny paine.
Tu es tout rond : parfaite est la rondeur; Tu es tout d'or, pour monstrer la grandeur De mon amour épuré par la flame.
Du Lydien l'anneau tant renonmié.
Qui le fit prince et jouir de sa dame» S'il estoit mien, ne seroit mieux aimé.
LU
Quand la fiere beauté qu'uniquement j'admire Faisoit luire à Paris les soleils de ses yeux. On ne voyoit par tout qu'un printans gracieux, Et toujours mollement soupiroit un zéphyre.
Mais, depuis que son œil autre part alla luire, La France n'a rien veu qu'un hyver soucieux. Tout noircy de brouillards, obscur et pluvieux, Et les fiers aquilons furieusement bruire.
Or* les monts où elle est, qui souloient par avant Et, l'esté plus ardant, estre battus du vaut, De frimas, de gelée et de glace étemelle.
Sont, au mois de janvier doucement évanfez; Les eaux parlent d'amour, et, de tous les costez, On ne voit rien que fleurs et verdure nouvelle.
LUI
Je recherche é toute heure, avec la soitvenince, Ceste unique beauté, qui l'esprit m'a ravy. Et qui fut que loin d'elle aussi triste je vy.
Cûiimie j'eus de liesse en sa douce presauœ.
Pour tenir verde en moy la peine et respeiaiicc, Et faire que mon cœur soit plus fort asservi, Amour, qui n'est jamais de mes pleurs assouvi, Par mille inventions refraichit ceste absence.
A mes yeux languissans il fait voir tout exprès Les vulgaires beautez et les foibles attraits De celles que noslre âge entre toutes révère;
Lors je cognoy ma perte en voyant leurs défauts, Et combien de vos yeux les rayons sont plus chauds, Car rien qui ne soit vous à mon cœur ne peut plaire.
Je le l'avois bien dit, pauvre cœur désolé, Que tu ne devois pas si laschement te rendre; Nais onc à mes propos tu ne voulus entendre, Car l'attrait d'un bel œil t'avoit ensorcelé.
Tu vois comme il t'en prend, ton heur s'est envolé, Tu demeures captif, ton bien est mis en cendre; De tes propres désirs tu ne te peux défendre, Et d'aucun bon espoir lu n'es plus consolé.
Et vous, mes tristes yeux, convertis en fontaines. Las ! que vous faites bien d'ainsi pleurer vos peines, Et la dure prison où je suis retenu!
Vous ne verrez plus rien désormais qui vous plaise ; Mais ce m'est grand confort de vous voir en malaise, Car pour vostre plaisir ce mal m'est advenu.
Amour brûle mon cœur d'une si belle flame*, Et suis sous son pouvoir si doucement traité. Que, languissant ainsi captif et tourmenté, Je beny la prison et le feu de mon ame.
Vous autres^ prisonniers, que son ardeur enHame, Souhaitez moins de peine et plus de liberté. Pour moy, je veux mourir en ma captivité, Consommé par le feu des beaux yeux de ma dame.
Les travaux, les riguem*s, la peine et le malheur Embellissent ma gloire, et n'ay plus grand' douleur
liuité d'un sonnet italien qui commence par cette strophe :
Si dolce è la passion che mi lormenta, Si doîci i lacci, ove mi irovo involto, Che essere non vorrei libero e sciolto. Ne veder del vio cor la fiajnma fpeoûu
.V6 DIAKË.
Que quand cet œil félon autre que luoy touimeiite.
Je n*ay pas toutesfois pei-du le jugement, Car on dit bien heui*eux celuy qui se contente, Et je trouve à l'aimer mon seul contoitement.
Si la pitié trouve en vous quelque place, 6'i vostre cœur n'est en roche endurcy. D'un doux regard, qui respire mercy.
De vos courroux tempérez la menace.
Depuis le tans que leur rigueur me chasse, J'eusse l'enfer de ma plainte adoucy.
Des supplians Nemesis a soucy, Et, tost ou tard, leur défense elle embrasse.
L'ardant amour qu'en mon cœur j'ay reçeu, Kaist de vos yeux, leurs rayons l'ont conçeu. Enflant d'espoir mon arae outrecuidée.
C'est vostre enfant, vous le devez chérir Au lieu qu'helas ! vous le faites mourir, Vérifiant la fiible de Medée.
iri j'aime jamais plus, poxir vivre mal-conlant, Et ne rapporter rien de ma poursuite vaine Que les poignans refus d'une dame inhumaine, Et pour languir tousjours, que je meure à l'instant!
Hé! qui fait -suivre amour, si ce n'est pour autant Qu'on pense recueillir quelque faveur certaine? Car cil qui seroit seur de n'en avoir que peine, Seroit-ce pas un sot s'il s'en travailloit tant?
Ce qui nous fait trouver le travail agréable, Cest quand nous espérons quelque fin désirable. Qui doit donner repos à nos longues douleurs.
Pourquoi donc vainement veux-je, par ma constance, Par regrets, par soupirs, travaux, flammes et pleurs. Acheter des refus pour toute recompense?
J'ay long-tans voyagé, courant tousjours fortune i^us une mer de pleurs, à l'abandon des flots De mille ardans soupirs et de mille sanglots, Demeurant quinze mois sans voir soleil ny lune.