‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 21 sur 259 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Je réclamois en vain la faveur de Neptune Et des astres jumeaux, sourds à tous mes propos, Car les vents dépitez, combatans sans repos, Avoient juré ma mort sans espérance aucune.

Mon désir trop ardant, que jeunesse abusoit, Sans voile et sans timon la barque conduisoit, Qui vaguoit incertaine au vouloir de l'orage.

Mais, durant ce danger, un écueil je trouvay, Qui brisa ma nacelle, et moy je me sauvay, A force de nager évitant le naufrage.

Puis que je ne fay rien en vous obéissant, Qui vous donne plaisir et vous soit agréable; Puis que vous estimez que mon cœur soit muable. Bien qu'aux flots des malheurs il s'aille endurcissant;

Puis que vostre rigueur, d'heure en heure accroissant, Se plaist à me gesner et me voir misérable; Puis que ma passion ne vous sert que de fable. Et que mieux je vous sers, plus je suis languissant;

Puis que, comme ma foy, vostre orgueil continue, Puis que le chemin croist et le jour diminue, Et que je ne voy rien qui me promette mieux,

Adieu, madame, adieu ; aussi bien je confesse Qu'il faudroit, pour servir une telle déesse, Kon un homme mortel, mais le plus grand des Dieux.

Je suis repris, helas I je suis repris; Plus que jamais une ardeur me consume; Je suis tout cuit du venin que je hume. Qui boit mon sang et trouble mes espris.

Aussi, mes yeux, c'estoit trop entrepris. Gomment l desja vous en faisiez coustume De vous mirer au feu qui vous allume, lié! pensez-vous n'en estre point surpris?

Puis que par vous j'ay reçeu ce dommage. Je ne me plains que soyez en servage : Servage? non, ains douce liberté.

Mais mon esprit, qui n*a point fait d'offence, Méritoit-il d'estre ainsi tourmenté.

Et que mon c<Kur par l'œil fît pénitence?

niANE.

Madame, après la mort, qui les beautez efface, Je tien que nous irons à l'infernal tourment, Vous, pour votre rigueur; moy, pour trop follement Avoir creu mon désir et suivi son audace.

Mais, pourveu que Minos nous loge en mesme place, Vostre mal près de moy sera plus véhément. Ou fauray, vous voyant, tant de contentement, Que je ne sentiray douleur, tlame ny glace.

Car mon ame, ravie en l'objet de vos yeux, Au milieu des enfers establira les deux. De la gloire étemelle abondamment pourveuê;

Et quand tous les damnez se voudront émouvoir Pour empescher ma gloire, ils n'auront le pouvoir, Pourveu qu'estant là bas je ne perde la vewê.

Las ! on dit que l'espoir nourrit l'affection, Et qu'il garde qu'amour ne meure à sa naissance; Et j'aime toutesfois, n'ayant nulle espérance. Car trop haut est l'objet de ma présomption.

11 n'y a cruauté, péril ny passion.

Qui me sçeust démouvoir de ma persévérance, Et la seule douleur qui vainq ma patience, Cest que je sois contraint d'user de fiction.

Je considère assez qu'en si haute entreprise Trop de discrétion ne peut estre requise; Mais, s'il en faut user, je m'y force à regret.

Las! contre ma raison mes sens sont en querelle. Mille débats confus roiversent ma cervelle ! En ces troubles d'esprit pourrois-je estre discret?

Amour a mis mon cœur comme un rocher à l'onde, Comme enclume au marteau, comme une tour au vaut, Et comme l'or au feu, dont je pleure souvant Et crie à haute voix, sans qu'aucun me responde.

Las ! tes yeux sont luisans, et ta tresse m'est blonde Seulement pour mon mal, car je vay recevant Les flots, les coups, l'haleine, et le feu trop vivant, Sans varier ma foy, qui pins ferme se fbnde :

L'onde, c'est ton orgueil, le marteau, mon tourment.

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