DUKE
Je m'esgayois au feu qui me brûloit; Mais, quand je wy que tu veux le contraire. Je m'en éloigne, et, pour te satisfaire, foste à mon cœur l'heur qui le consoloit.
En t'éloignant j'éloigne aussi ma vie.
Puis, toutesfois que telle est ton envie. Je ne me plains de mourir en ce point.
Las 1 je te rens entière obéissance, Fors que tu veux que j§ ne t'aime point; ' Mais les destins m'en ostent la puissance!
J*accompare ma dame au serpent furieux, Que le divin Thebain surmonta par la flame; Ce serpent eut sept chefe, et ma cruelle dame A sq>t moyens vainqueurs des hommes et des IHeux :
Le teint, le firont, la main, la parole et les yeux. Le sein et les cheveux qui retiennent mon ame; Avec ces sept beautés les rochers elle entame. Et tousjours son pouvoir revioit victorieux.
De chacun de ces che&, sept autres nouveaux sortent : La mort, les traits, le feu, les désirs qui transportent, L'espoir, la desfiance et l'aspre déconfort
Ils sont de ce seul point difFérens de nature : Cest qu'aveoque du feu l'Hydre fut mis à mort. Et l'autre de mon feu prend vie et nourriture.
Ma nef passe au destroit d'une mer courroucée, Toute comble d'oubly, l'hiver à la minuict; Un aveugle, un enfuit, sans souci la conduit. Désireux de la voir sous les eaux renversée.
Elle a pour chaque rame une longue pensée Coupant, au lieu de l'eau, l'espérance qui fUit; Les vents de mes soupirs, effiroyables de bruit. Ont arraché la Voile à leur plaisir poussée.
De pleurs une grand* pluie, et l'humide nuage Des dédains orageux, détendent le cordage, Retors des propres mains d'ignorance et d'erreur
De mes astres luisans la flame est retirée. L'art est vaincu du tans, du bruit et de l'horreur. Las ! puis-je donc rien voir que ma perte asseurée?
MTRE I. Ai
PLAINTE
Helas! je meurs en présence de celle Dont les beaux yeux avancent mon trespas! Je puis m'aider, et je ne le fay pas ; Je veux guarir, et mon mal je lui celé.
De chaud cristal elle arrouse sa face, Voyant ma peine, et s'enquiert de ma mort ; Mais j'aime mieux mourir sans reconfort, Qu'en m'allegeant confesser mon audace.
Las! je pensois, pource qu'elle est divine, • Que mes désirs luy seroient evidans, Et que son œil veist dehors et dedans, Et de mon mal découvrist l'origine.
Un feu cruel me dévore et saccage.
Il boit mon sang, il desseiche mes os. Las ! je l'estouffe et le veux tenir clos, Mais sa fureur me paroist au visage.
Monstrons-le donc : ma dame est pitoyable. Mais, ô mon cœur! garde de t'abuser, Car ce seroit de ma mort l'accuser, Bien qu'elle en soit innocemment coupable.
Non, il n'est point de gesnes si cruelles, De feux si chauds, ny de si grieCs tourmens. Dans les enfers pleins de gemissemens, Pour les péchez des âmes criminelles.
Si la douleur y peut faire ses plaintes. Et qu'on s'y lasche aux regrets et aux cris, Consolez-vous (misérables espris).
Vos passions ne sont que douleurs paintes.
0 Cieux cruels 1 si j'ay fait quelque û£fience, Dressant au ciel mon vol précipité, Punissez-moy, je l'ay bien mérité.
Mais à ma faute égalez ma souffrance.
0 durs rochers I à déserts solitaires!
Où mes ennuis je soulois évanter, , Ce n'est plus vous qui m'orrez lamenter, Mes seuls pensers seront mes secrétaires.
Car mon ardeur est d'une telle sorte.
Qu'en la souffrant je crains de soupirer : Comme insensible on me voit endurer; Ma peine est vive, et ma parole est morte.
Ce seul espoir adoucist mon angoisse.
Qu'un feu retiaint qui cuit si vivement
4i DIANE.
?fe peut durer ; il est trop véhément, Il faut qu'il cesse ou que je prenne cesse. Toute ma gloire, en si triste avanture, (Test que je meurs divinement brûlé.
Que mon désir je n'ai point révélé, Et que mon cœur en est la sépulture.
COMPLAINTE
Depuis l'aube du jow, je n'ay point eu de cesse De pleurer, de crier et de me tourmenter. Maudissant l'inhumain qui jamais ne me laisse, Et semble que mon mal serve à le contenter. HelasI je n'en sens point mon ame estre allégée; Les pleurs ne rendent point mon cœur plus déchargé; Ma fureur, par despit, s'en fait plus enragée, Et plus cruel l'amour dans mon sang hébergé.
Le jour s'est retiré, voicy la nuict veneuê. Qui soulage les cceurs des hommes travaillez ; Mais, plus flere tousjours, ma douleur continué. Et, vainqueurs du sommeil, mes maux sont éveillez; Si j'ay souffert le jour quelque angoisse pressante. Quelque jaloux penser en fureur converty, La nuict, propre aux soucis, fait que mieux je les santé, ^''estant plus mon esprit des objets diverty.
Le jour ne m'est pas jour, puis que je ne voy chose Qui me donne liesse et me face espérer; La nuict ne m'est pas nuict, puis que je ne repose Et que je sens la nuict ma douleur s'empirer. Ah ! Dieu ! que de pensers tournent dedans ma teste ! Que j'en voy sans repos voiler devant mes yeux ! ihie je suis agité d'orage et de tempeste! Et si je ne voy rien qui me promette mieux.
Tavois eu d'autres fois la poitrine allumée Des bluëttes qu'Amour lance au conunencement; Mais, helas! ce n'estoit qu'une simple fumée Auprès du feu couvert qui me va consommant; Car ce faux enchanteur, pour nous donner courage Et nous rendre des siens, se monstre gracieux; Puis, si tosl qu'il nous tient, il change de visage. Et, s'il faisoit le doux, il fait l'audacieux.
Comme le simple oiseau, qui ne se peut défendre De la douceur du chant dont il est abusé. Et comme le poisson trop goulu se va prendre. Voulant prendre Tappast du pescheur plus rusé.
Ainsi je me suis pris dans l'enabusche traîtresse! Qu'Amour avoit tendue afin de m'attraper, L'amorçant des regards, d'une belle déesse, Dont le plus grand des Dieux n'eust sceu libre échaper;
Si tost que je la vey, mon ame en ftit émeuê, Et ma foible raison soudain m'abandonna; Mille petits esprits qui sortoient de sa veuê, Passèrent par mes yeux, dont mon cœur s'estonna; Et vey tant de beautés, que, sans faire defance, Vaincu, je me rendy, ne pouvant mesurer Comme je me perdois, et que, pour ma souffrance, Je ne trouveroy rien qui me fist espérer. ^
Las! que depuis ce tans j'ay supporté de peines! Que j'ay perdu de jours, que j'ay veillé de nuicts, Poursuivy sans cesser d'une rage inhumaine. Qui de la fin d'un mal fait naistre mille ennuis ! Sa rigueur, toutesfois, me seroit agréable Si j'avois quelque espoir d'alléger ma douleur; « Mais c'est un trop grand mal de languir misérable, Et n'espérer ny paix ny trêve à son malheur. »
Si la (loche d'amour dont mon ame est blessée. Ne m'eust touché qu'un bras, je l'eusse séparé ; J'eusse coupé d'un coup la partie offensée Pour finir le tourment trop long-tans enduré. Mais, las! cette poison, tout partout espandué. M'envenime le sang, l'ame et l'entendement; ' Mon cœur en est saisi. Cest donc peine perdue D'espérer que le tans m'y trouve allégement.
Ce qui plus me tourmente et qui croist mon malaise, C'est qu'encor en souffrant tant d'aspres passions (0 cniaulé du ciel!), il faut que je me taise, Et feigne une liesse en mes afflictions. Car, durant mes travaux, je prendroy patience. Voire et m'honorerois de beaucoup endurer, Si celle que je sers en avoit coniioissance, Et si je luy pouvoy librement déclarer.
Ma Diane, mon cœur, ma lumière et mon ame, Clef de tous mes pensers, source de mon soucy, llelasl sentez-vous point que ma cuisante flame S'allume de vos yeux et s'en nourrist aussy ? Ils font que mon ardeur tousjours vive demeure; Us font que mes désirs ne sont jamais lassez, Et feront que bien-tost il faudra que je meure, Biei^ heureux toutesfois si vous le cognoissez.
Puis qu'on veut que l'image en mon cœur si bien peinte S'efface avec le tans contre ma volonté, Je pren congé de vous, à divine beauté ! Qui reteniez mon ame heureusement contrainte.
En moy toute autre ardeur désormais soit étainte, Tout espoir, tout désir, toute félicité ! Arrière, ô foible Amour ! qui fais (Uaoe à la crainte ; Adieu flambeaux et traits, adieu captivité;
Adieu lut, compagnon de mes tristes pensées. Adieu nuicts en discours comme un songe passées. Désirs, soupirs, regards si gracieux et doux ;
Douleurs, soucis, regrets, saisiront vostre place; Car, puis que mon amour par la crainte s'efiàce, D plaisirs ! pour jamais je pren congé de vous.
DIALOGUE
DSSPORTES. *■
Amour, ame des cœurs, esprit des beaux espris, Je te coigure, enfant, par ta mère Gypris, Par ton arc, par tes traits, par ta plus cheore flaroe. Par ces yeux où, si fier, tu siez en magesté. Par les cris et les pleurs, fruits de ma loyauté. De dire à ce départ un adieu à ma dame.
AMOOB.
Que veux-tu que je die? Hé! te vaut-il pas mieux, Toy-mesme, en distiiant ta douleur par tes yeux, La baiser doucemoit, et prendre congé d'elle? Tes pleurs, ta contenance, et la triste langueur Qui se lit sur ton (iront, contraindront sa rigueur, Si son cœur n'est cruel autant comme elle est belle.
Las! Amour, je ne puis. Le coup que je reçoy, ITéloignant de ses yeux, me met si hors de moy. Que ma langue ne peut former une parole. Je ne fay que crier, gémir et soupirer. Los petites douleurs se peuvent déclarer. Mais non le desespoir qui rend mon ame folle.
AMOCR.
Bien donc, puisqu'il te plaist, je m'en vay la trouver, Hais je me veux armer, afin de n'esprouver
LIVKE 1. 45
Ses yeux, qui, tant de fois, m'ont jà pensé contraindre. Tes tourraens me font peur d'essayer leur effort. Conte moy cependant quel est ton déconfort, Et de quelles rigueurs pour toy je me dois plaindre.
Amour, roy des esprits, à ton gré flechissans, Qui luy peut mieux conter les douleurs que je sans Que toy, qui les fais naistre en mon ame captive? Qui luy peut mieux monstrer ma constance et ma foy Que sa rigueur extresme? et qui peut mieux que toy Amollir cestc dame, ains ceste roche vive?
Dy-luy le desespoir où je me voy réduit, Oi' qu'un départ forcé loing d'elle me conduit Et qu'une mort prochaine est ma seule espérance- Apres conjure-la, par ma ferme amitié Et par ses doux regars qui promettent pitié, Qu'elle ail aucunesfois de mon dueil souvenance.
Comme aussi de ma part je ne veux rien penser, Entreprendre, inventer, parfaire ou commencer, Exilé de ses yeux, qu'en sa seule mémoire; N'écrivant un seul vers qui n'ait pour argument Mes désirs sans espoir, ma constance au tourment, Sa vertu, ses beautez, son mérite et sa gloire.
Amour, tu luy diras, pour mes maux enchanter, Qu'elle a mille moyens de se représenter Quelle sera ma vie en ténèbres laissée : Soit en voyant le ciel, l'air, la terre ou les eaux, Soit oyant dans un bois le doux chant des oiseaux, L'image de ma peine en tous lieux est tracée.
Est-elle en un taillis à^l'écart quelquefois? Qu'elle pense me voir, au plus secret d'un bois, Découvrant mes ennuis aux buissons et aux arbres. Voit-elle un haut rocher ou un vieux bastiment? Qu'elle pense me voir, par mon dueil véhément. Attendrir de pitié les rochers et les marbres.
S'il pleut aucunesrois, pense aux eaux de mes pleurs; Et, quand l'esté bouillant nous cuira de chaleurs, Pense au feu plus ardant qui me brûle et saccage; Si le ciel de tonnerre ou d'orage est noircy, Pense que mon cœur trouble est esmeu tout ainsy D'ennuy, de desespoir, de tempeste et d'orage.
Bref, que ses yeux si clairs ne puissent plus rien voir Qu'aussi-tost ma douleur ne la vienne esmouvoir Et n'arrache un soupir de son ame cruelle. Car si, par son départ, je doy tant endurer.
OUNK.
Je m'esgayois au feu qui me brûloit; Mais, quand je Yoy que tu veux le contraire. Je m'en éloigne, et, pour te satisfisûre, Poste à mon cœur Theur qui le consoloit.
En t'éloignant j'éloigne aussi ma vie.
Puis, toutesfois que telle est ton envie. Je ne me plains de mourir en ce point.
Las 1 je te rens entière obéissance.
Fors que tu veux que jç ne t'aime point; ' Mais les destins m'en ostent la puissance!
LXVn
J*accompare ma dame au serpent furieux, Que le divin Tbd>ain surmonta par la flame; Ce serpent eut sept che&, et ma cruelle dame A sq>t moyens vainqueurs des hommes et des Dieux :
Le teint, le fircmt, la main, la parole et les yeux, Le sein et les cheveux qui retiennent mon ame; Avec ces sept beautei les rochers elle entame. Et toujours son pouvoir revioit victorieux.
De chacun de ces che&, sept autres nouveaux sortent : La mort, les traits, le feu, les désirs qui transportent. L'espoir, la desflanœ et l'aspre déconfort
Ils sont de ce seul point diflférens de nature : Cest qu'aveoque du feu l'Hydre fût mis à mort. Et l'autre de mon feu prend vie et nourriture.
Ma nef paase tu destroit d'une mer courroucée, Toute comble d'oubly, l'hiver à la minuict; Un aveugle, un enfimt, sans souci la conduit. Désireux de la voir sous les eaux renversée.
Elle a pour chaque rame une longue pensée Coupant, au lieu de l'eau, l'espérance qui ftiit; Les vents de mes soupirs, efiOroyables de bruit. Ont arraché la Voile à leur plaisir poussée.
De pleurs une grand' pluie, et l'humide nuage Des dédains orageux, détendent le cordage, Retors des propres mains d'ignorance et d'erreur
De mes astres luisans la flame est retirée. L'art est vaincu du tans, du bruit et de l'horreur. Las ! puis-jc <ionc rien voir que ma perte asseurée?
LIVUK I.
PLAINTE
Helas! je meurs en présence de celle Dont les beaux yeux avancent mon trespas! Je puis m'aider, et je ne le fay pas; Je veux guarir, et mon mal je lui celé.
De chaud cristal elle arrouse sa face, Voyant ma peine, et s'enquiert de ma mort ; Mais j'aime mieux mourir sans reconfort, Qu'en m'allegeant confesser mon audace.
Las! je pensois, pource qu'elle est divine, Que mes désirs luy seroient evidans, Et que son œil veist deliors et dedans, Et de mon mal découvrist l'origine.
Un feu cruel me dévore et saccage, Il boit mon sang, il desseiche mes os. Las ! je l'estouffe et le veux tenir clos. Mais sa fureur me paroist au visage.
Monstrons-le donc : ma dame est pitoyable. Mais, ô mon cœur! garde de t'abuser, Car ce seroit de ma mort l'accuser, Bien qu'elle en soit innocemment coupable.
Non, il n'est point de gesnes si cruelles, De feux si chauds, ny de si griefis tourmens, Dans les enfers pleins de gemissemens, Pour les péchez des âmes criminelles.
Si la douleur y peut faire ses plaintes, Et qu'on s'y lasche aux regrets et aux cris, Consolez-vous (misérables espris).
Vos passions ne sont que douleurs paintes.
0 Cieux cruels 1 si j'ay fait quelque offence, Dressant au ciel mon vol précipité, Punissez-moy, je l'ay bien mérité, Mais à ma faute égalez ma souffrance.
0 durs rochers 1 ô déserts solitaires!
Où mes ennuis je soulois évanter, , Ce n'est plus vous qui m'orrez lamenter, Mes seuls pensers seront mes secrétaires.
Car mon ardeur est d'une telle sorte.
Qu'en la souffrant je crains de soupirer ; Comme insensible on me voit endurer; Ma peine est vive, et ma parole est morte.
Ce seul espoir adoucist mon angoisse, Qu'un feu retiaint qui cuit si vivement
OIAN£.
Je m'esgayois au feu qui me brûloit; Mais, quand je Yoy que tu Yeux le contraire. Je m'en éloigne, et, pour te satisfaire, Poste à mon cceur Theur qui le consoloit.
En t'éloignant j'éloigne aussi ma vie.
Puis, toutesfois que telle est ton envie. Je ne me plains de mourir en ce point.
Las ! je te rens entière obéissance.
Fors que tu veux que jç ne t'aime point; ' Mais les destins m'en ostent la puissance!
J*accompare ma dame au serpent furieux, Que le divin Thebain surmonta par k flame; Ce serpent eut sept che&, et ma cruelle dame A sept moyens vainqueurs des hommes et des Dieux :
Le teint, le firont, la main, la parole et les yeux, Le sein et les cheveux qui retiennent mon ame; Avec ces sept beautei les rochers elle entame. Et tou^jours son pouvoir revient victorieux.
De chacun de ces che&, sept autres nouveaux sortent : La mort, les traits, le feu, les désirs qui transportent. L'espoir, la desflanœ et l'aspre déconfort
Us sont de ce seul point différens de nature : Cest qu'aveoque du feu l'Hydre fût mis à mort. Et l'autre de mon feu prond vie et nourriture.
Ma nef paase tu destroit d'une mer courroucée, Toute comble d'oubly, l'hiver à la minuict; Un aveugle, un enûmt, sans souci la conduit. Désireux de la voir sous les eaux renversée.
Elle a pour chaque rame une longue pensée Coupant, au lieu de l'eau, l'espérance qui ftiit; Les vents de mes soupirs, efiOroyables de bruit. Ont arraché la Voile à leur plaisir poussée.
De pleurs une grand' pluie, et l'humide nuage Des dédains orageux, détendent le cordage, Retors des propres mains d'ignorance et d'erreur
De mes astres luisans la dame est retirée. L'art est vaincu du tans, du bruit et de l'horreur. Las I pui9-je <ionc rien voir que ma perte «sseurée?
LIVUK I. Ai
PLAINTE
Helas! je meurs en présence de celle Dont les beaux yeux avancent mon trespas ! Je puis m'aider, et je ne le fay pas ; Je veux guarir, et mon mal je lui celé.
De chaud cristal elle arrouse sa face, Voyant ma peine, et s'enquiert de ma mort ; Mais j'aime mieux mourir sans reconfort, Qu'en m'allegeant confesser mon audace.
Las! je pensois, pource qu'elle est divine, Que mes désirs luy seroient evidans, Et que son œil veist dehors et dedans, Et de mon mal découvrist l'origine.
Un feu cruel me dévore et saccage, Il boit mon sang, il desseiche mes os. Las ! je l'estoufie et le veux tenir clos. Mais sa fureur me paroist au visage.
Monstrons-le donc : ma dame est pitoyable. Mais, ô mon cœur! garde de t'abuser, Car ce seroit de ma mort l'accuser, Bien qu'elle en soit innocemment coupable.
Non, il n'est point de gesnes si cruelles, De feux si chauds, ny de si griefs tourmens, Dans les enfers pleins de gemissemens, Pour les péchez des âmes criminelles.
Si la douleur y peut faire ses plaintes. Et qu'on s'y lasche aux regrets et aux cris, Consolez-vous (misérables espris).
Vos passions ne sont que douleurs paintes.
0 Cieux cruels I si j'ay fait quelque offence, Dressant au ciel mon vol précipité, Punissez-moy, je l'ay bien mérité, Mais à ma faute égalez ma souffrance.
0 durs rochers 1 ô déserts solitaires!
Où mes ennuis je soulois évanter.
Ce n'est plus vous qui m'orrez lamenter. Mes seuls pensers seront mes secrétaires.
Car mon ardeur est d'une telle sorte.
Qu'en la souf!ï*ant je crains de soupirer : Conmie insensible on me voit endurer; Ma peine est vive, et ma parole est morte.
Ce seul espoir adoucist mon angoisse.
Qu'un feu retiaint qui cuit si vivement
OUNK.
Je m'esgayois au feu qui me brûloit; Mais, quand je Yoy que tu veux le contraire. Je m'en éloigne, et, pour te satisfiiire, Poste à mon cœur Theur qui le consoloit.
En t'éloignant j'éloigne aussi ma vie.
Puis, toutesfois que telle est ton envie. Je ne me plains de mourir en ce point.
Las 1 je te rens entière obéissance.
Fors que tu veux que j§ ne t'aime point; ' Mais les destins m'en ostent la puissance!
J'accompare ma dame au serpent furieux, Que le divin Thebain surmonta par la flame; Ce serpent eut sept che&, et ma cruelle dame A sept moyens vainqueurs des hommes et des Dieux :
Le teint, le front, la main, la parole et les yeux. Le sein et les cheveux qui retiennent mon ame; Avec ces sept beautei les rochers elle entame. Et tousjours son pouvoir revioit victorieux.
De chacun de ces chefe, sept autres nouveaux sortent : La mort, les traits, le feu, les désirs qui transportent. L'espoir, la desflance et l'aspre déconfort.
Ils sont de ce seul point différens de nature : Cest qu'aveoque du feu l'Hydre fût mis à mort. Et l'autre de mon feu prond vie et nourriture.
Ma nef passe tu destroit d'une mer courroucée, Toute comble d'oubly, l'hiver à la minuict; Un aveugle, un enûmt, sans souci la conduit. Désireux de la voir sous les eaux renversée.
Elle a pour chaque rame une longue pensée Coupant, au lieu de l'eau, l'espérance qui ftiit; Les vents de mes soupirs, effroyables de bruit. Ont arraché la Voile à leur plaisir poussée.
De pleurs une grand' pluie, et l'humide nuage Des dédains orageux, détendent le cordage. Retors des propres mains d'ignorance et d'erreur
De mes astres luisans la flame est retirée. L'art est vaincu du tans, du bruit et de l'horreur. Las I puis-je donc rien voir que ma perte taaearétl
LIVUK I.
PLAINTE
Helas! je meurs en présence de celle Dont les beaux yeux avancent mon trespas ! Je puis m'aider, et je ne le fay pas ; Je veux guarir, et mon mal je lui celé.
De chaud cristal elle arrouse sa face, Voyant ma peine, et s'enquiert de ma mort ; Mais j'aime mieux mourir sans reconfort, Qu'en m'allegeant confesser mon audace.
Las! je pensois, pource qu'elle est divine, Que mes désirs luy seroient evidans.
Et que son œil veist dehors et dedans. Et de mon mal découvrist l'origine.
Un feu cruel me dévore et saccage, Il boit mon sang, il desseiche mes os. Las ! je l'estouffe et le veux tenir clos. Mais sa fureur me paroist au visage.
Monstrons-le donc : ma dame est pitoyable. Mais, ô mon coeiu*! garde de t'abuser, Car ce seroit de ma mort l'accuser, Dien qu'elle en soit innocemment coupable.
Non, il n'est point de gesnes si cruelles. De feux si chauds, ny de si griefs tourmens. Dans les enfers pleins de gemissemens, Pour les péchez des âmes criminelles.
Si la douleur y peut faire ses plaintes. Et qu'on s'y lasche aux regrets et aux cris, Consolez-vous (misérables espris).
Vos passions ne sont que douleurs paintes.
0 Cieux cruels I si j'ay fait quelque offence, Dressant au ciel mon vol précipité, Punissez-moy, je l'ay bien mérité, Mais à ma faute égalez ma souffrance.
0 durs rochers I ô déserts solitaires!
Où mes ennuis je soulois évanter, , Ce n'est plus vous qui m'orrez lamenter. Mes seuls pensers seront mes secrétaires.
Car mon ardeur est d'une telle sorte.
Qu'en la souflnrant je crains de soupirer : Comme insensible on me voit endurer ; Ma peine est vive, et ma parole est morte.
Ce seul espoir adoucist mon angoisse, Qu'un feu retraint qui cuit si vivement
Ne paît durer ; il est trop véhément, II faut qu'il cesse ou que je prenne cesse. Toute ma gloire, en si triste avanture, (Test que je meurs divinement brûlé.
Que mon désir je n'ai point révélé.
Et que mon cœur en est la sépulture.
COMPLAINTE
Depuis l'aube du joui*, je n'ay point eu de cesse De pleurer, de crier et de me tourmenter. Maudissant l'inhumain qui jamais ne me laisse. Et semble que mon mal serve à le contenter. HelasI je n'en sens point mon ame estre allégée; Les pleurs ne rendent point mon cœm* plus déchargé; Ma fureur, par despit, s'en fait plus enragée, Et plus cruel l'amour dans mon sang hébergé.
Le jour s'est retiré, voicy la nuict veneuê. Qui soulage les cœurs des hommes travaillez ; Mais, plus fiere tousyours, ma douleur continué, Et, vainqueurs du sommeil, mes maux sont éveillez; Si j*ay souffert le jour quelque angoisse pressante, Quelque jaloux penser en fureur converty, La nuict, propre aux soucis, fait que mieux je les santé, ^'*estant plus mon esprit des objets diverty.
Le jour ne m'est pas jour, puis que je ne voy chose Qui me donne liesse et me face espérer; La nuict ne m'est pas nuict, puis que je ne repose Et que je sens la nuict ma douleur s'empirer. Ah ! Dieu ! que de pensers tournent dedans ma teste ! Que j'en voy sans repos voiler devant mes yeux ! Que je suis agité d'orage et de tempeste! Et si je ne voy rien qui me promette mieux.
Pavois eu d'autres fois la poitrine allumée Des bluêttes qu'Amour lance au commencement; Mais, helas ! ce n'estoit qu'une simple fumée Auprès du feu couvert qui me va consommant; Car ce faux enchanteur, pour nous donner courage Et nous rendre des siens, se monstre gracieux; Puis, si tost qu'il nous tient, il change de visage. Et, s'il faisoit le doux, il fait l'audacieux.
Comme le simple oiseau, qui ne se peut défendre De la douceur du chant dont il est abusé, Et comme le poisson trop goulu se va prendre, Voulant prendre l'appast du pescheur plus rusé,
Ainsi je me suis pris dans l'embusche traîtresse Qu'Amour avoit tendue afin de m'attraper, L'amorçant des regards, d'une belle déesse, Dont le plus grand des Dieux n'eust sceu libre échaper;
Si tost que je la vey, mon ame en fût émeuë, Et ma foible raison soudain m'abandonna; Mille petits esprits qui sortoient de sa veuê, Passèrent par mes yeux, dont mon cœur s'estonna; Et vey tant de beautés, que, sans faire defance, Vaincu, je me rendy, ne pouvant mesurer Comme je me perdois, et que, pour ma souffrance, Je ne trouveroy rien qui me fist espérer. ^
Las I que depuis ce tans j'ay supporté de peines ! Que j'ay pei*du de jours, que j'ay veillé de nuicts, Poursuivy sans cesser d'une rage inhumaine. Qui de la fin d'un mal fait naistre mille ennuis ! Sa rigueur, toutesfois, me seroit agréable Si j'avois quelque espoir d'alléger ma douleur; « Mais c'est un trop grand mal de languir misérable, Et n'espérer ny paix ny trêve à son malheur. »
Si la flcche d'amour dont mon ame est blessée, Ne m'eust touché qu'im bras, je l'eusse séparé; J'eusse coupé d'un coup la partie offensée Pour finir le tourment trop long- tans enduré. Mais, lasl cette poison, tout partout espandué. M'envenime le sang, l'ame et l'entendement; * Mon cœur en est saisi. Cest donc peine perdue D'espérer que le tans m'y trouve allégement.
Ce qui plus me tourmente et qui croist mon malaise. C'est qu'encor en souffrant tant d'aspres passions (0 cruauté du ciel!), il faut que je me taise, Et feigne une liesse en mes afflictions. Car, durant mes travaux, je prendroy patience, Voire et m'honorerois de beaucoup endurer, Si celle que je sers en avoit connoissance, Et si je luy pouvoy librement déclarer.
Ha Diane, mon cœur, ma lumière et mon ame, Clef de tous mes pensers, source de mon soucy, llelas! sentez-vous point que ma cuisante flame S'allume de vos yeux et s'en nourrist aussy? Ils font que mon ardeur tousjours vive demeure; Us font que mes désirs ne sont jamais lassez. Et feront qiie bien-tost il faudra que je meure, Bien heureux toutesfois si vous le cognoissez.