‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 26 sur 259 · LIVRE 1. IS · texte numérisé non relu

LIVRE 1. IS

Ses yeux, qui, tant de fois, m*ont jà peusé contraindre. Tes tourmens me font peur d'essayer leur effort. Conte moy cependant quel est ton déconfortj Et de quelles rigueurs pour toy je me dois plaindre.

Amour, roy des esprits, à ton gré flechissans. Qui luy peut mieux conter les douleurs que je sans Que toy, qui les fiiis naistre en mon ame captive? Qui luy peut mieux monstrer ma constance et ma foy Que sa rigueur extresme? et qui peut mieux que toy Amollir cestc dame, ains ceste roche vive?

Dy-luy le desespoir où je me voy réduit, Or' qu'un départ forcé loing d'elle me conduit Et qu'une mort prochaine est ma seule espérance. Apres coujure4a, par ma ferme amitié Et par ses doux regars qui promettent pitié. Qu'elle ait auamesfois de mon dueil souvenance.

Comme aussi de ma part je ne veux rien penser, Entreprendre, inventer, parfoire ou conunencer, Exilé de ses yeux, qu'en sa seule mémoire; N'écrivant un seul vers qui n'ait pour argument Mes désirs sans espoir, ma constance au tourment, Sa vertu, ses beautez, son mérite et sa gloire.

Amour, tu luy diras, pour mes maux enchanter, Qu'elle a mille moyens de se représenter Quelle sera ma vie en ténèbres laissée : Soit en voyant le ciel, Tair, la terre ou les eaux, Soit oyant dans un bois le doux chant des oiseaux, L'image de ma peine en tous lieux est tracée.

Est-elle en un taillis iJ'écart qudquefois? Qu'elle pense me voir, au plus secret d'un bois, Découvrant mes ennuis aux buissons et aux arbres. Voit-elle un haut rocher ou un vieux bastiment? Qu'elle pense me voir, par mon dueil véhément, Attendrir de pitié les rochers et les marbres.

S'il pleut aucunesfois, pense aux eaux de mes pleurs; Et, quand l'esté bouillant nous cuira de chaleurs, Pense au feu plus ardant qui me brûle et saccage; Si le ciel de tonnerre ou d'orage est noircy, Pense que mon cœur trouble est esmeu tout ainsy D'ennuy, de desespoir, de tempeste et d'orage.

Bref, que ses yeux si clairs ne puissent plus rien voir Qu'aussi-tost ma douleur ne la vienne esmouvoir Et n'arrache un soupir de son ame cruelle. Car si, par son depaôi, je doy tant endurer.

Quel bieii, pour mon salut, puis-jCi helas ! désirer, Fors qu'elle ait sentiment du mal que j'ay pour elle?

PLAINTE

Susl sus! mon lut, d'un accori pitoyable, Plains le départ qui me rend misérable, Et sur le ton convenable aux douleurs, Tristement doux, solemnise mes pleurs;

Et vous, mes yeux, coupables de mes peines, Debondez-Tous, changez-vous en fontaines; Mais, pour pleurer des malheurs si nuisans, Les yeux d'Argus ne seroient suffîsans.

Il ne faut plus que j'aye aucune attente De voir jamais d'objet qui me contente. Retirez-vous, ô plaisirs peu constansl Les desespoirs maintenant ont leur tans.

Las! à quel bien faut-il plus que j'aspire? Mon beau soleil maintenant se retire, Et le flambeau qui souloit m'éclairer Trahist ma veuê et me laisse égara*.

Ces doux attraits, pleins de chaste rudesse, Ces vives fleurs d'une belle jeunesse, L'œil de la cour, son printemps gracieux, 0 ciel cruel 1 se desrobe à mes yeux.

Maudit Amour, aveugle à ma soufiOrance, As-tu donc fait que j'aie eu connoissance De ses beautez, pour rendi*e, en m'en privant, Mon cœur aux maux plus sensible et vivant?

Toute rigueur m'estoit Jpuce auprès d'elle : De ce seul trait la plaie estoit mortelle. Je ne crains plus Jupiter courroucé, Le ciel sur moy tout son pis a versé.

Le triste jour qu'elle me fut ravie, 11 falloit bien que je fusse sans vie, Et que ce coup m'eust d'esprit dénué, Car autrement la douleur m'eust tué.

LasI ne vivant qu'en des nuicts solitaires, A quoy, mes yeux, m'estes-vous nécessaires? Et, n'oyant plus un langage si doux, Oi'eilles, las î de quoy me servez-vous?

Heureux oiseau dont llnde est renommée.

L'œil au soleil ta vie est consommée : Pourquoy du ciel n*eus-je un destin pareil^ Mourant aux raiz de mon divin soleil?

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