LIVRE I
Puis que le ciel cruel, trop ferme en mes malheurs, S'obstine à me poursuivre et jamais n'a de cesse, Donnons à sa rigueur des sanglots et des pleurs, Les pleurs et les sanglots sont fleurs de la tristesse.
Puis que j'esprouve tant de divers changemens, Et qu'un seul à mes maux n'apparoist favorable, Pourquoy veux-je languir d'avantage aux tourmens? Il vaut mieux n'estre point que d'estre misérable.
Puis que mon clair soleil sur moy plus ne reluit, Et que de ses rayons la France est despourveuê. Fermons nos tristes yeux en l'éternelle nuit ; « A qui ne veut rien voir inutile est la veuê. »
Puis que mes >Tais soupirs n'ont jamais sçeu mouvoir Les cieux à divertir cette cruelle absance, Las ! croiray-je qu'Amour dans le ciel ait pouvoir, Et qu'il range les Dieux sous son obéissance?
En vain deçà delà je vay tournant mes pas, Mon œil ne choisist rien qu'objets qui le tourmentent : Je me cherche en moy-mesme et ne me trouve pas. Et plus je vay avant, plus mes malheurs s'augmentent.
Comme celui qui voit, au printans émaillé, Un jardin bigarré de diverse peinture.
Ne le recognoist plus quand il est despoûillé, Par l'hyver mal plaisant, de grâce et de verdure ;
De mesme, en ne voyant, ainsi que je soulois. Tant de douces beautez de ma chère maistresse, Je ne recognois plus tous 4^ lieux où je vois. Et m'égare en resvant sans voie et sans addresse.
J'erre seul, tout pensif, ignorant que je suis; Ma face, estrange à voir, d'eaux est tousjours couverte; Tous les jeux de la cour me sont autant d'ennuis> Servans de refraichir ma doulem' et ma perte.
Quand je voy ces combats dressez pompeusement, A Tespée, à la hache, à la picque, à la lance, Las! ce dy-je, qu'Amour me bat bien autrement! D'un mortel contre un dieu foible est la résistance.
Tout ce qui s'oflfre à moy ne me fait qu'oflfenser Et redoubler l'ennuy dont mon ame est atteinte; Seulement je me plais, me mettant à penser Que jusqu'à ton oreille Amour porte ma plainte.
0 Dieu! s'il est ainsi comme je croy qu'il est, Que j'estime ma peine un repos agréable !
Que mon soucy m'est doux, que mon trespas me pUist! La mort, en bien aimant, est tousjours honorable. Chanson, cesse ta plainte et sors d'avecque moy Pour trouver la beauté dont je pleure l'absance ; Dy-luy que le malheur ne peut rien sur ma foy. Et que j'ai plus d'amour, quand j'ay moins d'espérance.
COMPLAINTE
Or' * que je suis absent des beaux yeux de ma dame. Or* que je vy sans cœur, sans esprit et sans ame, Et que les plus clairs jours me sont obscures nuits, Afin que tout le monde étonné la révère. Jusqu'au moindre arbrisseau de ce bois solitaire. Je veux chanter sa gloire et pleurer mes ennuis.
0 sommets orgueilleux des montagnes cornues ! Portez, portez son nom jusqu'au plus haut des nues : Nais il est toutesfois assez cognu aux cieux ; Car, dés Tetemité, les troupes inmiiortelles La firent au patron des Grâces les plus belles, Afin qu'elle embellist ce monde vicieux.
Le Dieu qui dans le ciel a fondé son empire Ne voit par tout là-haut, lorsque Phœbus retire Ses chevaux du labeur, un astre si divin : Hardy, je l'en défie, et ne crain qu'il y mette Celle qui changea d'ourse en luisante planette, Et sert aux mariniers de guide en leur chemin. " Qu'on vante du soleil la chevelure blonde, De ce qu'elle e^'bult tout l'enclos de ce monde Et l'enflame au dedans de désir et d'amour ; Je dy que ce n'est rien, si la ifuict coustumierc Empesche les effets de sa belle lumière Et la moitié du tans luy dérobe le jour.
Où ma dame tou£|jours, tousjours dure en sa gloire; Soit que le jour se monstre, ou la nuict la plus noire. Le feu de ses beaux yeux heureusement reluit; Elle ne disparoist pour une obscure nué; Ains peut, en se jouant d'un seul trait de sa veuê, Allumer un beau jour au plus fort de la nuit.
Quelque part qu'elle arrive, il y croist des fleurettes, Et de ses doux regars naissent les amourettes Qui, de leurs aiguillons, peuvent tout esmouvoir; La terre sous ses pieds s'émaiUe de verdure,
< Maintenant.