‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 32 sur 259 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Qui me rend pour aimer tristement espeitlu ; L'amoureuse poison tous mes sens ensorcelle, Et ce que j'ay du ciel, que mon esprit recelle, Est en pleurs et en cris pauvrement despendu.

Soit de jour, soit de nuict, jamais je ne repose; Je ronge mon esprit, je resve, je compose, J'enfante des pensers qui me vont dévorant; Quand le jour se départ, la clairté je désire ; Je souhaite la nuict lorsqu'elle se retire ; Puis, attendant le jour, je languis en mourant.

Dés que l'aube apparoist, je me pers aux vallées, Et dans le plus épais des forests recelées. Pour, sans estre entendu, plaindre ma passion ; J'esmeu l'air et le ciel de ma douleur profonde. Et bref, en me lassant, je lasse tout le monde, Sans que cet inhumain en ait compassion.

En ce lieu je my fin à mon triste langage; Car mille gros soupirs, qui gardoient le passage Par où couloit ma voix, l'empeschoient de sortir ; Puis je frémissoy tout de voir mon adversaire Qui trepignoit des pies, qui bouilloit de cholere, Me menaçant tout bas d'un tardif repentir.

Uaison, disoit Amour, eà^n l'autre partie, Et ne conclus devant qu'estite bien advertie : Il faut balancer tout pour jug^r droitement. Doncques sans t'émouvoir par des plaintes si vaines, Escoute entièrement l'histoire de ses paines, Et voy que cet ingrat m'accuse injustement.

Ingrat est-il vrayment et sans reconnoissance. De me rendre à présent si pauvre recompense Pour cent mille bien-faits qu'il a reçeus de moy ; J'ay purgé son esprit par ma divine flame. L'enlevant jusqu'au ciel et remplissant son ame D'amour, de beaux désirs, de constance et de foy.

J'ay forcé son désir trop jeune et volontaire. Qui suit le plus souvent ce qui luy est contraire, Et contre son vouloir je l'ay favorisé; D'un de mes plus beaux traits j'ay son ame entamée, J'ay fait luire en cent lieux sa vive renommée, Et des meilleurs esprits je l'ay rendu prisé.

Je l'ay fait ennemy du tumulte des villes, J'ay repurgé son cœur d'affections serviles, Compagnon de ces dieux qui sont parmy les bois; J'ay chassé loin de luy Tardante convoitise. L'orgueil, l'ambition, l'envie et la feintise, Cruels bourreaux de ceux qui font la cour aux rois.

56 DIÂKE.

J'ay fait par ses escrits admirer sa jeunesse, J'ay reveillé ses sens engourdis de paresse. Hautain et généreux» je l'ay fait devenir ; Je l'ay séparé loing des sentiers du vulgaire Et luy ay enseigné ce qu'il luy felloit faire Pour an mont de vertu seurement parvenir.

Je luy ay fait dresser et la veué et les ailes Au bienrheureux séjour des choses immortelles; Je l'ay tenu captif pour le rendre plus firanc Qr, si quelque douleur luy a livré la guerre, Hé ! qui sans passion ' pourroit vivre sur terre. Ayant des os, des ner&, des poulmons et du sang!

L'invincible Thebain, nompareil en prouesse, Le preux fils de Thetis, lumière de la Grèce, Ajax, Agamemnon, peuvent mieux se douloir. Car je les ay rendus serfs de leurs prisonnières Et leur ay fait aimer des simples chambrières, Rabaissant leur orgueil par mon divin pouvoir.

Où cestui qui se plaint de sa peine cruelle, Je le tiens sous le joug d'une deité telle, Qu'il se doit estimer entre tous bien-heureux. Car de si grand' beauté son amour j'ay fait naistre. Que moy, qui suis des dieux et des hommes le maistre, J'atteste mon pouvoir que j'en suis amoureux.

Pense un petit. Raison, aux thresors désirables. Grâces, beautez, douceurs et clartez admirables Que tu as veus là haut au cabinet des deux ; Je ne sçay quoy de plus qui ne se peut bien dire, Reluit dedans ses yeux où je tiens mon empire, Car je n'ay peu choisir throsne plus précieux.

Qr de ses yeux divins naist sa peine obstinée, Dans eux sa liberté demeure emprisonnée. D'eux viennent les tourmens si fascheux à sentii- ; Si c'est une prison, prisonnière est mon ame. Car je Cary ma demeure aux beaux yeux de sa dame, Et si n'ay pas vouloir de jamais en sortir.

Voila de ses pensers la grand' troupe mutine» Voila les chauds soupirs qui brûlent sa poitrine. Voila Tardant fourneau dont il est consommé, Cest de son triste cœur le sanglant sacrifice. • Mais qui, à l'homme ingrat, fait quelque bénéfice, Recueille mauvais firuit de ce qu'il a semé. >

Ainsi parloit Amour avec grand' violence ; Puis nous teusmes tous deux, attendant la sentence

< Sauii souffrance.

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