LIVRE I
Qui jusqu'à un tel point m'ont bien voulu contraindre, Qu'aimant vos yeux divins je dois aimer ma mort. Vrayment je l'aime aussi ; car pront et volontaire, Voire avecque plaisir, je voile à mon trespas ; Et, lorsque la Raison me remonstre au contraire Et m'en veut retirer, je ne l'escoute pas.
Si croy-je aucunesfois qu'il est bon que j'évite, Pour adoucir mon mal, le feu de vos beaux yeux, Je le fay, mais en vain ; car rien ne me profite, Et pour vous esloigner je ne m'en trouve mieux. Le cerf qui sent d'un trait sa poitrine entamée, Esloignant le chasseur, n'amoindrit sa douleur ; Aussi pour vous fuir, l'ardeur trop allumée. Qui fait bouillir mon sang, n'a pas moins de chaleur.
Si donc je ne voy rien qui me soit secourable, (>ue ne fay-je dessein de mourir malheureux, *
Sans espoir que le ciel, quelque jour favorable. Change en bénin aspect mon astre rigoureux? Voila tout le loyer où il faut que j'aspire. Pour avoir si longtans servi fldellement ; Toutesfois c'est loyer, quoy que l'on cueille dire. Car il meurt bien-heureux qui meurt en bien-aimant.
L'Amour qui loge en ma poitrine.
Qui mes sens divise et mutine Et les fait bander contre moy.
Le traistre est de l'intelligence De ceux qui révoltent la France, Ennemis de leur jeune roy.
Comme eux il est grand en cautellc, Travaillant de guerre immortelle Mon cœur qui l'a si bien reçeu ; Et d'une modeste feintise Ses cruels projets il déguise.
C'est ainsi comme il m'a deçeu.
Il m'a fait changer de peniséo, J'ay ma foy première laissée, Et la loy des bons pères vieux ; Or' pour toute defté sainte.
J'adore en honneur et en crainte La belle clairté de vos yeux.
Les mutins surprennent les villes, Et par leurs discordes civilles Comblent tout de sang et de fisu ;
Et luy, me pi'enant à l'emblée, De maux a mon ame comblée, Et me fait mowir peu à peu.
L'un d'eux des honneurs se propose, L'un des biens, l'autre plus grand'chose, L'autre un paradis bien-heureux ; Les biens, les honneurs et l'empire, Et le paradis où j'aspire, C'est d'estre toujours amom'eux.
PLAINTE
Quand je pense aux plaisirs qu'on reçoit en aimant, El que le feu d'amour est une vive flame, Qui fait mouvoir l'esprit et qui réveille l'ame. Rien ne me plaist si fort que Testât d'un amant.
Mais, quand je voy qu'Amour ses si^jets tyrannise, Qu'il les tient prisonniers, qu'il les paist de douleurs ; Quand j'oy tant de regrets, quand je voy tant de pleurs, J'estime bien-heureux qui garde sa franchise.
0 Dieu 1 que de douceur de croire asseurément Que l'unique beauté, qui nostre ame a ravie, Auprès de notre amour n'estime rien âa vie 1 Lors il n'est rien si doux que Testât d'un amant.
MaÎA, si Ton trouve après que c'est toute feintise, Et que son cœur volage est ailleurs diverty. Tout ce premier plaisir en rage est converty : Il est donc bien-heureux qui garde sa franchise.
Cest pourtant un grand heur que d'aimer hautement, Car un esprit divin tend aux choses hautaines, Puis raille beaux pensers adoucissent les paines : II n'est donc rien si doux que Testât d'un amant.
Ouy, mais le grand péril suit la grande entreprise, Et qui monte bien haut peut bien bas tresbucher ; Et puis en se brûlant il faut son feu cacher : Il est donc bien-heureux qui garde sa franchise.
Celui qui tout ravi contemple incessament La royne de son cœur, que le ciel a fait telle. Qu'il y trouve tousjours quelque beauté nouvelle. .N'estime rien plus doux que Testât d'un amant.
Hais, quand il voit après que la belle se prise, Ou qu'elle est fantastique et se plaist à changer, Il maudit la fureur qui le foit enrager. Et uommc bien-heureux qui garde sa flranchise.
Si est-ce un grand plaisir, après mi long tourment. D'adoucir à la fin la rigueur de sa dame,