CONTR'AMOUR
Ce maTheureux Amour, ce tyran plein de rage, Qui s'est fait si long-tans vainqueur de mon courage, Qui m'a troublé les sens, qui m'a fait égarer. Sans plus baguer sa plume au ruisseau de mes larmes, Est contraint, tout conftis, de me quitter les armes Et chercher autre lieu propre à se retirer.
Ma raison s'est rendue à la fin la maistresse, Et, pour me faire voir ma faute et la finesse De ce traistre enchanteur, m'a débandé les yeux. Ce qui fait qu'à part moy je rougisse de honte, Voyant un petit nain dont j'ay tant fait de conte Et que j'ay révéré comme un des plus grande dieux.
Je connoy mon erreur, je connoy la folie Qui, profonde, a tenu mou ame ensevelie; Je connoy les flambeaux dont je fus embrasé. Je connoy le venin qui troubla ma pensée, Et regrette en pleurant ma jeunesse passée. Maudissant le pipeur qui m'a tant abusé.
Que mon cœur, que ma voix, que mon esprit te change. Au lieu de tant d'escrits sacrez à la louange. Cependant qu'un chaud-mal me rendoit insensé, Que mon vers désormais déteste sa puissance, Afin que pour le moins chacun ait connoissanoe Que je n'ay pas grand* peur qu'il en soit offencé.
Et luy, me pi-enant à l'cmblée, De maux a mon ame comblée, Et me fait mourir peu à peu.
L'un d'eux des homieurs se propose, L'un des biens, l'autre plus grand'chose, L'autre un paradis bien-heureux ; Les biens, les honneurs et l'empire, Et le paradis où j'aspire, C'est d'estre toujours amoureux.
PLAINTE
Quand je pense aux plaisirs qu'on reçoit en aimant, Et que le feu d'amour est une vive flame, Qui fait mouvoir l'esprit et qui réveille l'ame, Rien ne me plaist si fort que Testât d'un amant.
Mais, quand je voy qu'Amour ses si^j^ tyrannise, Qu'il les tient prisonniers, qu'il les paist de douleurs ; Quand j'oy tant de regrets, quand je voy tant de pleurs, J'estime Ûen-^eureux qui garde sa franchise.
0 Dieu 1 que de douceur de croire assenrément Que l'unique beauté, qui nostre ame a ravie, Auprès de notre amour n'estime rien âa viel Lors il n'est rien si doux que Testât d'un amant.
MaiA, si l'on trouve après que c'est toute feintise, Et que son cœur volage est ailleurs diverty. Tout ce premier plaisir en rage est converty : Il est donc bien-heureux qui garde sa franchise.
Cest pourtant un grand heur que d'aimer hautement, Car un esprit divin tend aux choses hautaines, Puis mille beaux pensers adoucissent les paines : Il n'est donc rien si doux que Testât d'un amant.
Ouy, mais le grand péril suit la grande entreprise, Et qui monte bien haut peut bien bas tresbucher ; Et puis en se brûlant il faut son feu cacher : II est donc bien-heureux qui garde sa franchise.
Celui qui tout ravi contemple incessament La royne de son cœur, que le ciel a fait telle, Qu'il y trouve tousjours quelque beauté nouvelle, .Vestime rien plus doux que Testât d'un amant.
Hais, quand il voit après que la belle se prise, nu qu'elle est fantastique et se plaist à changer. Il maudit la fureur qui le taii enrager, Et nomme bien-heureux qui garde sa franchise.
Si est-ce un grand plaisir, après un long tourment, D'adoucir à la fin la rigueur de sa dame.
Baiser son front, sa bouche et ses yeux pleins de flame; Non, il n'est rien si doux que Testât d'un amant.
Mais si, durant le tans qu'elle nous favorise, Un rigoiu*eux départ nous force à la laisser, Quelle extrême douleur peut la nostre passer? il est donc bien-heureux, qui garde sa franchise.
Encor on se contente en cet esloignement. Car l'esprit s'entretient de douces souvenances, On pense à la revoir, on se paist d'espérances : Il n'est donc rien si doux que Testât d'un amant.
Mais après le retour trouver sa place prise, Luy voir le cœur changé, n'estre plus reconnu, Et se voir délaissé pour un nouveau venu : Est-il pas plus heureux qui garde sa franchise?
Vous qui goustez d'amour le doux contentement, Chantez qu'il n'est rien tel que Testât d'un amant; Vous qui la liberté pour déesse avez prise, Chantez qu'il n'est rien tel que garder sa franchise.