‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 38 sur 259 · CONTR'AMOUR · texte numérisé non relu

CONTR'AMOUR

Ce mal' heureux Amour, ce tyran plein de rage, Qui s'est fait si long-tans vainqueur de mon courage, Qui m'a troublé les sens, qui m'a fait égarer. Sans plus baguer sa plume au ruisseau de mes larmes, Est contraint, tout confus, de me quitter les armes Et chercher autre lieu propre à se retirer.

Ma raison s'est rendue à la fin la maistresse, Et, pour me faire voir ma faute et la finesse De ce traistre enchanteur, m'a débandé les yeux. Ce qui fait qu'à part moy je rougisse de honte, Voyant un petit nain dont j'ay tant fait de conte Et que j'ay révéré comme un des plus grandsi dieux.

Je connoy mon erreur, je connoy la folie Qui, profonde, a tenu mon ame ensevelie; Je connoy les flambeaux dont je fus embrasé, Je connoy le venin qui troubla ma pensée, Et regrette en pleurant ma jeunesse passéie, Maudissant le pipeur qui m'a tant abusé.

Que mon cœur, que ma voix, que mon espirit le change. Au lieu de tant d'escrits sacrez à la louange. Cependant qu'un chaud-mal me rendoit insensé. Que mon vers désormais déteste sa puissance, Afin que pour le moins chacun ait connoissance Que je n'ay pas grand' peur qu'il en soit offencé.

« Amour, tyran cruel, monarque de martire, La seule occasion qui fait que l'on soupire. Oracle de mensonge, ennemy de pitié, Large chemin d'erreur, barque mal asseurée, Temple de trahison, foy de nulle durée, Bref en tous tes effets contraire à l'amitié ;

Amour, roy des sanglots, prison cruelle et dure, Meurtrier de tout repos, monstre de la nature, Bruvage empoisonné, serpent couvert de fleurs, Sophiste injurieux, artisan de malice.

Passagère fureur, exemple de tout vice.

Plaisir meslé d'ennuis, de regrets et de pleurs ;

Amour, que dy-je, amour? mais inimitié forte, Appétit déréglé, qui les hommes transporte, Racine de malheur, source de déplaisir, Labirinthe subtil, passion furieuse.

Nid de déception, peste contagieuse.

Entretenu d'espoir, de crainte et de désir; '

Si tost que nostre esprit s'abandonne à te suivre, Helas I presque aussi tost nous délaissons de vivre. Nous mourons sans mourir, nous perdons la raison. Nous changeons à l'instant nostre forme première. Nos yeux chargez d'erreur sont privez de lumière. Et n'avons pour logis qu'une obscure prison.

Tu romps l'heur de la vie avec mille traverses, Tu rechanges nos cœurs de cent sortes diverses, Boûillans et refroidis, craintifis et généreux : Or' nous voilons au ciel sans partir de la terre, Or* nous avons la paix, or' nous avons la guerre. Et n'avons rien de seur que d'estre marheureux.

S'il advient quelquefois que parmy nos destresses Tu mesles rarement quelques fausses liesses. Ce n'est pas qu'il te plaise alors nous contenter. Ce n'est pas que nos pleurs plus doux t'ayent pu rendre; Mais afin que la peine, en nous venant reprendre. Nous soit plus difficile et forte à supporter.

Tout ce qu'on peut apprendre en tes vaines escoles. Ce sont des trahisons, des feintes, des paroles, Escrire dessus l'onde, errer sans jugement, Suivre en la nuict trompeuse une idole fùitive. Faire guerre à son ame et la rendre captive. Et pour se retrouver se perdre fblemoiit.

Les firuits qu'on en reçoit pour toute récompense, Cest d'un long tans perdu la vaine repentanoe, Dn regret desvorant, un ennuyeux mépris : nelas ! j'en puis parler, je say comme on s'en treuYe»

LITRE I. ex

J'en ay fait, à ma honte, une trop longue espreuve, Honte, le seul loyer des travaux que j'ai pris.

Je ne aie puis tenir de remettre en mémoire Ce tans, que cet aveugle, ennemy de ma gloire, Possedoit mon esprit, yvre de son erreur; Et pensant de mes faits Testrange Irenaisie, Presqu'il ne peut entrer dedans ma fantasie Que j'aye esté troublé d'une telle fureur.

Ores j'estoy craintif, ores plein d'asseurance, Ores j'estoy constant, ores plein d'inconstance; Ores j'estoy contant, or' plein de passions; Or' je desesperoy d'une chose asseurée, Puis je me tenoy seur d'une désespérée, Peignant en mon cerveau mille conceptions.

Quantes fois par les prez, les bois et les rivages, Ay-je conté ma peine aux animaux sauvages, Comme s'ils eussent peu mes douleurs secourir ! Les antres pleins d'effi^oy, les rochers solitaires, Les desers séparez estoient mes secrétaires. Et, leur contant mon mal, je pensoy me guarir.

Quantes fois plus joyeux ay-je allégé ma painc. Me laissant endormir d'ime espérance vaine, Qui, s'envoùant en songe, augmentoit mon tourment ! Combien de mes deux yeux ay-je versé de pluie? Et combien de bon cœur ay-je maudit ma vie, Me forgeant sans raison un mescontentement?

Celuy qui veut conter les douloureuses paines, Les regrets, les soucis, les fureurs inhumaines, Lfis remords, les frayeurs qu'on supporte en aimant. Qu'il conte du printans la richesse amassée. Les vagues de la mer quand elle est courroussée, Et par les longues nuits les yeux du firmament

Le forçat enchaisné quelquesfois se repose. Le pauvre prisonnier, dedans sa prison close, Glost quelquesfois les yeux et soulage ses maux ; Au sûli' le laboureur met ses bœufs en l'estable, Et, doucement forcé d'un sommeil agréable, Remet jusques au jour sa peine et ses travaux.

Seulement le chetif qui couve en sa pensée Le poignant aiguillon d'une rage insensée Ne sent point de relasche entre tant de malheurs : Si le jour le faschoit, la frayeur solitaire Et le silence coy r'entament sa misère, Renveniment sa playe et frappent ses douleort.

Est-il dedans le lict? les pensers qui l'assaillent, Mutins et furieux, sans repos le travaillent :

Amour, tyran cruel, monarque de martire, La seule occasion qui fait que l'on soupire. Oracle de mensonge, ennemy de pitié, Large chemin d'erreur, barque mal asseurée, Temple de trahison, foy de nulle durée, Bref en tous tes effets contraire à l'amitié ;

Amour, roy des sanglots, prison cruelle et dure, Meurtrier de tout repos, monstre de la nature, Bruvage empoisonné, serpent couvert de fleurs, Sophiste injurieux, artisan de malice, Passagère fureur, exemple de tout vice.

Plaisir meslé d'ennuis, de regrets et de pleurs ; Amour, que dy-je, amour? mais inimitié forte, Appétit déréglé, qui les hommes transporte, Racine de malheur, source de déplaisir, Labirinthe subtil, passion furieuse.

Nid de déception, peste contagieuse.

Entretenu d'espoir, de cramte et de désir; '

Si tost que nostre esprit s'abandonne à te sui>Te, Helas I presque aussi tost nous délaissons de vivre, Nous mourons sans mourir, nous perdons la raison. Nous changeons à l'instant nostre forme première. Nos yeux chargez d'erreur sont privez de lumière. Et n'avons pour logis qu'une obscure prison.

Tu romps l'heur de la vie avec mille traverses. Tu rechanges nos cœurs de cent sortes diverses, Boûillans et refiroidis, craintifs et généreux : Or' nous voilons au ciel sans partir de la terre, Or' nous avons la paix, or' nous avons la guerre. Et n'avons rien de seur que d'estre marheureux.

S'il advient quelquefois que parmy nos destresses Tu mesles rarement quelques fausses liesses. Ce n'est pas qu'il te plaise alors nous contenter. Ce n'est pas que nos pleurs plus doux t'ayent pu rendre; Mais afin que la peine, en nous venant reprendre. Nous soit plus difficile et forte à supporter.

Tout ce qu'on peut apprendre en tes vaines escoles. Ce sont des trahisons, des feintes, des paroles, Escrire dessus Fonde, errer sans jugement, Suivre en la nuict trompeuse une idole fùitive. Faire guerre à son ame et la rendre captive, Et pour se retrouver se perdre fblemoiit.

Les firuits qu'on en reçoit pour toute recompense, Cest d'un long tans perdu la vaine repentanoe, Dn regret desvorant, un ennuyeux mépris : nelas ! j'en puis parler, je say comme on s'en treuYe,

LITRE I. 6X

J'en ay fait, à ma honte, une trop longue espreuve, Honte, le seul loyer des travaux que j*ai pris.

Je ne me puis tenir de remettre en mémoire Ce tans, que cet aveugle, ennemy de ma gloire, Possedoit mon esprit, yvre de son erreur; Et pensant de mes faits l'estrange frenaisie, Presqu'il ne peut entrer dedans ma fantasie Que j'aye esté troublé d'une telle fureur.

Ores j'estoy craintif, ores plein d'asseurance. Ores j'estoy constant, ores plein d'inconstance; Ores j'estoy contant, or' plein de passions; Or' je desesperoy d'une chose asseurée, Puis je me tenoy seur d'une désespérée, Peignant en mon cerveau mille conceptions.

Quantes fois par les prez, les bois et les rivages, Ay-je conté ma peine aux animaux sauvages, Comme s'ils eussent peu mes douleurs secourir ! Les antres pleins d'effi^oy, les rochers solitaires, Les desers séparez estoient mes secrétaires. Et, leur contant mon mal, je pensoy me guarir.

Quantes fois plus joyeux ay-je allégé ma painc. Me laissant endormir d'une espérance vaine. Qui, s'envoïlant en songe, augmentoit mon tourment! Combien de mes deux yeux ay-je versé de pluie? Et combien de bon cœur ay-je maudit ma vie, Me forgeant sans raison un mescontentement?

Celuy qui veut conter les douloureuses paines. Les regrets, les soucis, les fureurs inhumaines, Us remords, les frayeurs qu'on supporte en aimant. Qu'il conte du printans la richesse amassée. Les vagues de la mer quand elle est courroussée, Et par les longues nuits les yeux du firmament

Le forçat enchaisné quelquesfois se repose. Le pauvre prisonnier, dedans sa prison close, Clost quelquesfois les yeux et soulage ses maux ; Au solk' le laboureur met ses bœufs en l'estable, Et, doucement forcé d'un sommeil agréable. Remet jusques au jour sa peine et ses travaux.

Seulement le chetif qui couve en sa pensée Le poignant aiguillon d'une rage insensée Ne sent point de relasche entre tant de malheurs : Si le jour le faschoit, la frayeur solitaire Et le silence coy r'entament sa misère, Renveniment sa playe et frappent ses douleurs.

Est-il dedans le lict? les pensers qui l'assaillent, Mutins et furieux, sans repos le travaillent :

L'un çà, l'autre delà, chacun à qui mieux mieux; De ses cuisans regrets le ciel il importune, Il resve, il se despite, il maudit sa fortune, Koyant toute espérance au torrent de ses yeux.

S'il s'endort quelquesfois, aggravé de tristesse, Helas ! par le dormir sa douleur ne prend cesse. Mais plus fort que devant il se sent travailler ; Car au premier sommeil les songes l'espouvantent, Et mille visions à ses yeux se présentent, Qui le font en sursaut rudement éveiller.

Ou si le corps vaincu du travail et du somme Ne se réveille point, et qu'un dormir l'assomme. Le cœur qui n'a repos ne fait que soupirer, L'esprit tremble et frémit de la frayeur horrible, L'ame crie et se plaint pour sa douleur terrible, Et les yeux entr'ouvers ne cessent de pleurer.

Le jour est-il venu? sa douleur recommence, 11 déteste le bruit, il cherche le silence; La clairté lui desplaist, et la voûte des cieux. Le murmure des eaux, la fraischeur des ombrages, Herbes, rives et fleurs, forests, prez et boccages; Et ne sçauroit rien voir qui contente ses yeux.

Amour, quiconque fiit qui te mit de la race De ce débat confus, lourde et pesante masse \ 11 parloit sagement et disoit vérité.

Car, las I qui veit jamais confusion si grande Qu'aux misérables lieux où ton sceptre commande, fousiours rouge de sang, d'ire et de cruauté?

C'est pitié que d'ouïr les estranges merveilles, Les miracles divers, les douleurs nompareilles Et les cris de ses foux travaillez sans repos : L'un dit que l'esprit seul a gaigné sa pensée. L'autre accuse des yeux, l'autre a l'ame insensée Pour des cheveux trop beaux ou de trop doux propos.

L'un sera captivé par une larme feinte, Et à l'autre un beau teint donne mortelle atteinte ; L'un transira de froid, l'autre mourra de chaud; L'un compare aux rochers celle qui le tourmente. L'autre fait de sa dame une lune inconstante ; L'un se plaint d'aimer bas, l'autre d'aimer trop haut.

Ainsi, dans les enfers, les ombres criminelles Se pleignent vainement de leurs paines cruelles Et des tourmens divers qu'il leur fliut supporter ; Mais, las 1 je croy qu'Amour plus de tourmens a

Qui conque l'assimila au chao*.

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