‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 40 sur 259 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Amour, trie et choisis les plus beaux de ces vers Et raye à ton plaisir ceux de moindre mérite . Qu'à ce fascheux labeur ta louange t'excite, 'est dessous ton beau nom qu'ils vont par l'univers.

Ils sont nez de ta flame et des tourmens divers Dont tu me fis présent, quand je vins à ta suite : Ma prise et ta victoire au vrày s'y voit décrite; Cest le papier journal des maux que j'ay souifers. >

Ceux qui ne t'ont connu, sinon par ouy-dire. Ne doivent curieux s'arrester à les lire : Aux seuls vrais amoureux ce livre est réservé.

Les autres ne croiroient tant d'estranges alarmes ; Las I si n'ay-je rien dit que je n'aye esprouvé. Et chacun de ces vers me couste mille larmes.

DIALOGUE

Arreste un peu, mon cœur, où vas-tu si courant?

— Je vay trouver les yeux qui sain me peuvent rendre

— Je te prie, atten-moi. — Je ne te puis attendre. Je sais pressé du feu qui me va dévorante

— 11 faut hieskt ô mon cœur I que tu sois ignorant, De ne pouvoir encor ta misère comprendre : Ces yeux d'un seul regard te réduiront en cendra : Ce sont tes ennemis, t'iront-ils secourant?

— Envers se» ennemis ai doufiewiiit on n'vM .

, Amour, tyran cruel, monarque de martire, La seule occasion qui fait que Ton soupire, Oracle de mensonge, ennemy de pitié.

Large chemin d'erreur, barque mal asseurée, Temple de trahison, foy de nulle durée. Bref en tous tes effets contraire à l'amitié ;

Amour, roy des sanglots, prison cruelle et dure, Meurtrier de tout repos, monstre de la nature, Bruvage empoisonné, serpent couvert de fleurs, Sophiste injurieux, artisan de malice, Passagère fureur, exemple de tout vice.

Plaisir meslé d'ennuis, de regrets et de pleurs; Amour, que dy-je, amour? mais inimitié forte, Appétit déréglé, qui les hommes transporte, Racine de malheur, source de déplaisir, Labirinthe subtil, passion furieuse, Nid de déception, peste contagieuse, Entretenu d'espoir, de crainte et de désir; '

Si tost que nostre esprit s'abandonne à te suivre, Helas I presque aussi tost nous délaissons de vivre, Nous mourons sans mourir, nous perdons la raison. Nous changeons à l'instant nostre forme première. Nos yeux chargez d'erreur sont privez de lumière. Et n'avons pour logis qu'une obscure prison.

Tu romps l'heur de la vie avec mille traverses, Tu rechanges nos cœurs de cent sortes diverses, Boûillans et refroidis, craintifs et généreux : Or' nous voilons au ciel sans partir de la terre. Or' nous avons la paix, or' nous avons la guerre. Et n'avons rien de seur que d'estre mal'heureux.

S'il advient quelquefois que parmy nos destresses Tu mesles rarement quelques fausses liesses. Ce n'est pas qu'il te plaise alors nous contenter. Ce n'est pas que nos pleurs plus doux t'ayent pu rendre; Mais afin que la peine, en nous venant reprendre. Nous soit plus difficile et forte à supporter.

Tout ce qu'on peut apprendre en tes vaines escoles. Ce sont des trahisons, des feintes, des paroles, Escrire dessus Tonde, errer sans jugement, Suivre en la nuict trompeuse une idole fùitive, Faire guerre à son ame et la rendre captive. Et pour se retrouver se perdre fblement.

Les firuits qu'on en reçoit pour toute récompense, Cest d'un long tans perdu la vaine repentanoe, Dn regret desvorant, un ennuyeux mépris : Helas ! j'en puis parler, je say comme on s'en treuYe»

LITRE I. 6X

J'en ay fait, à ma honte, une trop longue espreuve. Honte, le seul loyer des travaux que j'ai pris.

Je ne me puis tenir de remettre en mémoire Ce tans, que cet aveugle, ennemy de ma gloire, Possedoit mon esprit, y\Te de son erreur; Et pensant de mes faits l'estrange Irenaisie, Presqu'il ne peut entrer dedans ma fantasie Que j'aye esté troublé d'une telle fureur.

Ores j'estoy craintif, ores plein d'asseurance. Ores j'estoy constant, ores plein d'inconstance; Ores j'estoy contant, or' plein de passions; Or' je desesperoy d'une chose asseurée, Puis je me tenoy seur d'une désespérée, Peignant en mon cerveau mille conceptions.

Quantes fois par les prez, les bois et les rivages. Ay-je conté ma peine aux animaux sauvages, Comme s'ils eussent peu mes douleurs secourir ! Les antres pleins d'eflfroy, les rochers solitaires. Les desers séparez estoient mes secrétaires, Et, leur contant mon mal, je pensoy me guarir.

Quantes fois plus joyeux ay-je allégé ma painc. Me laissant endormir d'ime espérance vaine, Qui, s'envoïlant en songe, augmentoit mon tourment î Combien de mes deux yeux ay-je versé de pluie? Et combien de bon cœur ay-je maudit ma vie, Me forgeant sans raison un mescontentement?

Celuy qui veut conter les douloureuses paines. Les regrets, les soucis, les fureurs inhumaines, I^ remords, les frayeurs qu'on supporte en aimant, Qu'il conte du printans la richesse amassée, Les vagues de la mer quand elle est courroussée, Et par les longues nuits les yeux du firmament

Le forçat enchaisné quelquesfois se repose. Le pau\Te prisonnier, dedans sa prison close, Clost quelquesfois les yeux et soulage ses maux ; Au soli' le laboureur met ses bœu& en l'estable. Et, doucement forcé d'un sommeil agréable. Remet jusques au jour sa peine et ses travaux.

Seulement le chetif qui couve en sa pensée Le poignant aiguillon d'une rage insensée Ne sent point de relasche entre tant de malheurs : Si le jour le faschoit, la frayeur solitaire Et le silence coy r'entament sa misère, Renveniment sa playe et frappent ses douleort.

Est-il dedans le lict? les pensers qui l'assaillent, Mutins et flirieuz, sans repos le travaillent :

L'un çà, l'autre delà, chacun à qui mieux mieux; De ses cuisans regrets le ciel il importune, Il resve, il se despite, il maudit sa fortune, Noyant toute espérance au torrent de ses yeux.

S'il s'endort quelquesfois, aggravé de tristesse, Helas 1 par le dormir sa douleur ne prend cesse, Mais plus fort que devant il se sent travailler ; Car au premier sommeil les songes l'espouvantent. Et mille visions à ses yeux se présentent. Qui le font en sursaut rudement éveiller.

Ou si le corps vaincu du travail et du somme Ne se réveille point, et qu'un dormir l'assomme. Le cœur qui n'a repos ne fait que soupirer. L'esprit tremble et frémit de la frayeur horrible, L'ame crie et se plaint pour sa douleur terrible, Et les yeux entr'ouvers ne cessent de pleurer.

Le jour est-il venu? sa douleur recommence, 11 déteste le bruit, il cherche le silence ; La clairté lui desplaist, et la voûte des cieux. Le murmure des eaux, la fraischeur des ombrages. Herbes, rives et fleurs, forests, prea et boccages; Et ne sçaurmt rien voir qui contente ses yeux.

Amour, quiconque fût qui te mit de la race De ce débat confus, lourde et pesante masse *, 11 parloit sagement et disoit venté, Car, las I qui velt jamais confusion si grande Qu'aux misérables lieux où ton sceptre commande, Tousjours rouge de sang, d'ire et de cruauté?

C'est pitié que d'ouïr les estranges merveilles. Les miracles divers, les douleurs nompareilles Et les cris de ses foux travaillez sans repos : L'im dit que l'esprit seul a gaigné sa pensée. L'autre accuse des yeux, l'autre a l'ame insensée Pour des cheveux trop beaux ou de trop doux propos.

L'un sera captivé par une larme feinte, Et à l'autre un beau teint donne mortelle atteinte ; L'un transira de froid, l'autre mourra de chaud ; L'un compare aux rochers celle qui le tourmente. L'autre fait de sa dame une lune inconstante ; L'un se plaint d'aimer bas, l'autre d'aimer trop haut.

Ainsi, dans les en£ars, les ombres criminelles Se pleignent vainement de leurs paines cruelles Et des tourmens divers qu'il leur firat supporter ; Mais, las l je croy qu'Amour plus de tourmens a

* Qui conque l'assimila au chaoa.

LITEK 1. M

Dans uu cmir tmoureux, qu'on n'en voit Unit fimmmhtt Aux plus creux des enfers les esprits tourmenter. ■

Je n'auray jamais fiit, si je veux entreprendre De ee bourreau cmeLles rigueurs fkire entendre. Rigueurs qui chacun jour se fimt asseï sentir : n est asses connu, sa rage est manifeste, Mais, helas t c'est le pis qu'un chacun le delesU, Et ne peut ou ne ireut de luy se garantir.

Or de moy qui le puis, et qui me délibère Vestre franc pour jamais d'une telle misère, Je pren congé d'Amour et de ses feux cuisans : Adieu, Amour, adieu, enfimt plein de malice, Adieu VOysiveté, ta mère et ta nouirioe. Adieu tous ces escrits où j*ay perdu mes ans.

Je pren congé de tous, amoureuses pensées; Je pren congé de tous, nuicts vainement passées, Discours, propos, sermens, Tnn sur l'autre amasses; Et vous, tristes sanglots que ma poitrine eidte. Plaintes, pleurs et regrets, je tous donne la ftdUe, Bien marri que plus tost je ne vous ay laisses.

Bien-heureuse Raison, royne de mon courage. Pour m'avoir garanty de Tampureux naufrage. Lorsque j'estoy privé de tout humain seconrs. Je t'appen en ce lieu ma robe de^KriUllée, Des flots de la tempeste enoor tonte moûÛléer Ayant à l'advenir devers toy mon rebouB.

RTMES TIERCES

Si jamais plus ma liberté fengago Au foux Amour, jadis roy de mon oœnr»

Que je languisse en éternel servage.

Si jamais plus son feu brûle mon ame.

Que je n'espronve en aimant que rigueur. Et que mes pleurs lassent onràstre ma f

Si jamais plus une beauté mortelle Tient mon esprit en la terre arreaté.

Que mon mal serve à la rendre plus, I

Si jamais plus pour ses yeux je i Que mes soupirs croissent sa cmaoté Et de mes cris ne se ftsse que rire. ' '^'

Qu'elle soit foUe, iiiomstante et volage, ^ '' Que j'en enrage, et qu'en. me de^tant Bt la laisser je perde lé eooragi. .'

Que de l'aimer je rougisse de honte, Et toutesfbis que je faiy Mil MOrtant»

66 OIÂNB.

£o liiy Toyant d'un valet foire conte.

Que toute nnict à son huis je lamente, Et qu'elle soit & se mocquer de moy, Aux bras d'un autre heureusement contente.

Qu*un chaud martel, qu'une aspre jalousie De cent fiireurs recompensent ma lioy.

Et que tousjours mon ame en soit saisie.

Que mon teint pasie et mon visage blesme. De tant d'ennuis maigre et défiguré, Me soit horrible et m'étonne moy-mesme.

Que le soleil à regret me regarde, Bref, que le del, contre moy coi^juré, Pour mon salut ma mort mesme retarde.

Mais, si d'Amour la sagette meurtrière Ne me peust plus désormais entamer, 0 justes dieux ! accordez ma prière I

Qu'en peu de jours cet œil, mon adversaire. Flambeau d'amour qui m'a fait consumer.

Perde sa flame et sa lumière claire;

Que ses che>'eux, dont mon ame Ait pri$e« Laissent son chef, après avoir changé Leur couleur d'or en une couleur grise.

Que de ses mains son miroir elle rompe, Voyant sa fàce, et que je sois vangé De ce crystal qui maintenant la trompe. .^

Qu'elle ait regret à sa jeunesse folle, Et qu'elle apprenne, helas! trop chèrement. Que la beauté comme le vent s'envolle.

Lors sans danger, sans douleur et sans craintet i Je me riray d'avoir si longuement A la servir ma liberté contrainte.

Puis Je prendray sa vaine repentance Et ses soupirs pour heureux payement De mes douleurs et de son arrogance.

VŒU AU DBDAIR

Pois qne par ton secours mon brasier est estainf , Et qu'avee la raison ma volonté je donte, Dédain, maistre d'Amour, le dieu qui tout surmonté," - Tappen œs hameçons devant ton temple saint.

J'appen ces traits brises dont mon cœur fbt attaint, - Tappen ees noeuds dorei dont fay tant fiût de eonte, J'appen ces tristes vers, messagers de ma honte J'appen ces pesans fois qui long^ttos m'<nt étraiat:-

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