LIVRE II
Mes esprits abattus sont-ils si fort coupables, Que leur peine en trois ans ne t'ait pas satisfait?
Mon cœur, mon œil, mon teint, blessé, cave, deffait, De traits, de pleurs, d'ennuis, cruels, amers, durables, Pourroient faire avouer aux damnez misérables Que de mes passions l'enfer n*est qu'un portrait.
De ma soif près des eaux Tantale est la figw*e; Le vautour de Titye est la peine où je dure, Tenaillé d'un désir qui me ronge et me poind ;
Mon travail sans profit est le seau des Belides, Et mes chauds desespoirs les fieres Eumenides; Mais, las ! en mon enfer Lethés ne passe point.
Dressez-moy sans cesser querelle sur querelle. Et tenez de vos yeux le beau soleil caché, Pour rendre mon espoir languissant et seiche, Et pour couvrir mes jours d'une nuict étemelle ;
Que pour moy de tout point la pitié soit cruelle, Et que tousjours le ciel à mes cris soit bouché, La rigueur des ennuis dont je seray touché N'aura jamais pouvoir de me rendre infldelle.
Mon cœur, aux flots du mal, semble un roc endurcy; Vous estes mon soleil, je suis vostre soucy, M'ouvrant tant seulement aux rais de Tostre veuê.
Las! vous le sçavez bien; mais, pour me tourmenter, Sans cause, à tous propos, vous monstrez d'en douter, Et c'est de tous mes maux celuy seul qui me tué.
Puisqu'il vous plaist, Madame, et qu'avez tant d*envic Que je cesse d'aimer, d'adorer, et d'avoir Au cœur vostre portrait, je veux vous faire voir Que je puis l'impossible en vous rendant servie.
Vos rigueurs, vos dédains, les douleurs de ma vie. En vain eussent pensé ma constance émouvoir, Car aux plus grands malheurs s'augmentoit son pouvoir. Comme un roc s'endurcit aux vens et à la pluie.
Mais, puis que je vous fasche, et qu'il ne vous plaist pas D'un regard seulement honorer mon trespas; Puis que ma servitude et ma foi vous offencc,
L'ame et le cœur en feu, l'œil de pleurs tout chargé, Pour ne vous ennuyer par trop de patience Et pour vous obefr, j'acceptç mou congé.. .