‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 92 sur 259 · XV · texte numérisé non relu

XV

Un yvoire vivant, une neige animée.

Fait que mon œil ravy ne s'en peut retirer. 0 main victorieuse, apprise à bien tirer. Que tu m'as de beaux traits la poitrine entamée !

Aux célestes beautez mon ame accoustumée Ne trouve objet que toy qui la puisse attirer» Et croit qu'elle te peut sans offense adorer, Tant elle est de ta glace à toute heure enflamée.

Le jour dont si souvent j'aime à me souvenir,

186 CLEOMIGE.

Jour qu'il le pleut mes yeux et mon cœur retenir, Et de leur servitude embellir ta victoire,

Tu rompis tant de nœuds qui m'avoient sçeu lier, Et me faisant deslors toute chose oublier, Tu fus mon seul penser, mon ame et ma mémoire.

Le sculpteur excellent desseig^ant pour ouvrage Une plante, un lion, un homme, im élément, Si la main obeyt et suit l'entendement. Trouve en un marbre seul toute sorte d'image.

Ainsi rare beauté, sujet de mon courage. Se trouve en vous le bien et le mal d'un amant, Mais, faute de sçavoir, d'art et de jugemant, Voulant choisir le bien, je me prens au dommage.

Ce n'est donc le destin par qui tout est forcé, Ce ne sont vos rigueurs, ny le sort courroucé, Que l'on doit accuser de ma perte inhumaine.

La faute est toute à moy : car dedans vostre cœur Est ma YJe et ma mort, mon repos et ma paine, Mais je n'en puis tirer que mort, peine et rigueur.

Durant que je vous chante, ô ma flamme secrette ! Et descry ces beaux nœuds qui m'ont sçeu retenir, N'obligeant à bon droit les siècles à venir. Qui verront en mes vers vostre beauté pourtraite.

Le ciel qui sans pareille entre-nous vous a faite. Vous fait de jour en jour plus belle devenir. Si bien que pour menteur chacun me peut tenir. Quand plus que je ne monstre on vous trouve parfaite.

Afin donc que je puisse un tel blasme éviter. Lors que j'entreprendray vos louanges ckanter. Je diray désormais : Tel jour elle estoit telle.

Mais depuis sa beauté d'heure en heure augmenta, La feit plus que déesse, et si haut l'emporta, Que, pour voler après, trop basse fut mon aile '.

Traduction d'un sonnet italien qui commence par ces vers :

Meulr' io scrivo di voi, dolce mia morte,

Per obligarmi la future etate

Con dar dipinta a lei quella beltale,

Che '1 ciel diè viva al secol nottro ia torle.

CLEONIGE. 187

STANCES

Sonl-ce dards ou regards que les traits élancez De ces deux beaux soleils, rois des âmes plus flereslf Uà ! ce sont des regards, claifs d'ardantes lumières; Non, ce sont dards cruels, dont les cœurs sont percez.

Sont-ce charmes ou chants que les sons gracieux. Dont sa vermeille bouche est si bien animée? Ce sont chants qui l'esprit peuvent ravir aux cieux, Ce sont enchantements dont j'ay l'ame charmée.

Puis qu'il se falloit perdre, et qu'il est destiné Que vaincu je périsse en l'amoureuse guerre, Ce m'est grand reconfort qu'un si beau trait m'enferre, Et qu'en si blonds cheveux je sois emprisonné.

Toutes les autres fois qu'Amour m'avoit donté, 3e pleuroy ma fortune et Testât de ma vie ; Mais j'aime ores mes fers et fuy la liberté, Et cliastiroy mon cœur s'il en avoit envie.

D'un regret seulement mes esprits sont troublez, D'estre trop bas objet pour si haute lumière. Mais, ô rare beauté des beautez la première! Prenez garde au soleil à qui vous ressemblez.

Ce bel astre du ciel, cet unique flambeau ; En tous lieux ses rayons sans diflference darde ; Et son œil, qui si clair cède au vostre plus beau, Comme les hauts sapins le bas soucy regarde.

Ne ne me dédaignez donc, et soufiflrez qu'en mourant Un doux trait de vostre œil donne espoir à mon ame; Permettez que mon cœur bassement vous reclame, Et qu'il se rende heureux, vos beautez adorant.

Mais c'est peu que d'un cœur pour ofift-ir à vos yeux. Rois de tous les esprits de ceux qui s'en approchent; < J'en voudroy mille et mille, afin de pouvoir mieux Recevoir tous les traits que si droit ils décochent.

Autre faveur du ciel je ne veux désirer Qu'estre seul consommé d'une flaname si claire. Aussi bien toute autre ame est pour vous trop vulgaire, Seul d'un si beau tourment je mérite endurer.

Car je sçay comme on souffre et n'y suis point nouveau, Accoustumé d'enfance aux plus cruels allarmes ; Venus au lieu de laict, quand j'estois au berceau, Me fit sucer des feux, des soupirs et des larmes.

Un seul cry ne m'eschappe aux plus fortes langueurs, Et pour en voir la preuve, 6 ma belle adversaire ! Essayez contre moy ce que vous pottvei flure,

188 CLKOMCE.

ChoisissezHnoy pour but aux traits de vos riffuears.

Mais, s'il faut tenir cher ce qu'on a tout à soy, Me pouvez-Yous^blesser sans vous estre cruelle? Chacun peut votis aimer, mais non pas comme moy ; Chacun n'a pas mes yeux, bien qu'il vous trouve belle.

Page 1