‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 93 sur 259 · EPIGRAMME · texte numérisé non relu

EPIGRAMME

Privé du bel astre amoureux A qui mon ame est asservie, Entre mille ennuis rigoureux Le dueil ne peut m'oster la vie.

Au retour, par contraire effort, Si l'aise d'esprit ne me prive, Liesse ou douleur excessive Ne suffit pour donner la mort

Ceste belle ennemie et d'amour et de moy, Qui presqu'en se jouant range tout en servage, A pour soldats choisis et pour riche équipage L'honneur, la chasteté, la constance et la foy.

Un seul mauvais penser n'a place auprès de soy, La vertu toute vive est peinte en son visage : Si bien que qui la voit levé au ciel son courage. Et des désirs communs n'esprouve point la loy.

Ses yeux sont deux soleils de beauté si parfoite, Que d'Amour et de Mars la lance et la sagette PTont point tant de pouvoir contre une liberté.

La grâce et la douceur sont tousjours avec elle. Cette belle déesse, ah! non seulement belle, Ains Bellone et guerrière, ainsi m'a surmonté.

Douce fin de mes vœux, s*il vous plaist que j'escrive Ces parfaites beautez, dont vous blessez les dieux. Faites tant que je puisse en vous tenir les yeux. Durant que je m'essaye i vous pourtraire vive.

Car il ne faut penser autrement que j'arrive Au moindre des beaux traits que vous avez des deux, Yeu qu'il sort de vostre œil tant d'esclairs radieux, Qu'une si grand' clarté de lumière me prive.

Faites comme Phœbus, quand son fils s'approcha. Qui de son chef doré les rayons destadia.

CLEONICE. 189

Pour ne resblooyr pas de se divine flame.

Sinon je ne puy dire, en chantant vos beaatez. Fors que je vey des feux et de grandes dairtez. Qui troublèrent ma vue et brûlèrent mon ame*.

A la beauté du ciel vostre beauté j'égale : Le ciel en sa rondeur toute forme contient Et par son mouvement crée, esmeut et maintient ; De semblables effets vous estes libérale.

Car voslre belle veuë, admirable et fatale, Crée en nous les amours, les garde et les soustient, Et tant de beaux pensers, dont l'esprit s'entretient, Ont leur mouvement d'elle et leur forme idéale.

Le clair soleil du ciel fait naistre en tournoyant Les fleurs, l'or précieux, le rubis flamboyant. Dont mainte dame après son beau chef environne.

Les soleils de vos yeux, mon esprit allumans, Y produisent sans fin perles et diamans. Dont j espère en mes vers vous faire une couronne. .

Le tans léger s'enfuit sans m'en apercevoir. Quand celle à qui je suis mes angoisses console : 11 n'est vieil, ny boiteux, c'est un enfant qui vole, Au moins quand quelque bien vient mon mal décevoir.

A peine ai-je loisir seulement de la voir Et de ravir mon ame en sa douce parole. Que la nuict é grand pas se haste et me la voile, M'ostant toute clarté, toute ame et tout pouvoir.

Bien-heureux quatre jours, mais quatre heures soudaines ! Que n'avez vous duré pour le bien de mes paines? Et pourquoy vostre cours s'est-il tant avancé?

Plus la joie est extrême et plus elle est fuitive; Mais j'en garde pourtant la mémoire si vive, Que mon plaisir perdu n'est pas du tout passé.

< Traduction d'un sonnet italien dont voici le début :

S'amate, alnio mio sol. cb' io canti, o scriva L'aile belleize, onde '1 ciel \olse ornarri, Opraie si, eh* io possa aknen mirani, Per potervi ritrar poi vera et viva.

i90 CLEONICE.

Cet habit trop heureux, qui sert de couverture Aux thresors qu'à bon droit sur tout je vay prisant, Bien que vous le portiez presque en vous desplaisant, Croyez-moy, s'il vous plaist, n'est de noire teinture.

Car, ainsi que la nuë ou l'ombrage ne dure Aux lieux où le soleil ses rais va conduisant, De mesme, en quelque lieu que vostre œil soit luisant, Le noir s'évanouyt ou change de figure.

Qui voit, comme je fay, vos regards enflammans, Juge que vostre habit est plein de diamans, Et que toute blancheur auprès n'est qu'un ombrage.

Donc, pour porter le dueil sans changer de couleur Et pour tenir la terre et le ciel en douleur, 11 faut cacher vos yeux et vostre beau visage.

Ceux que trop d'avarice, ou trop peu de sagesse, Dans un foible vaisseau fait sur mer voyager, Et qui cherchent la mort au rivage estranger, Poinds d'un sale désir qui n'a jamais de cesse,

Si le juste courroux de Neptune les presse. Et qu'ils perdent l'espoir par l'effroy du danger, Chacun à qui mieux mieux pour la nef décharger. Jette au milieu des eaux sa plus chère richesse.

Moy qui d'un beau désir me sentoy enflammer. Je m'embarquay joyeux sur l'amoureuse mer. Qui de flots et de vents aussi tost fut couverte ;

Pour décharger ma nef, j'ay franchement jette Tout ce qui m'estoit cher, l'ame et la liberté. Et n'ay point de regret d'avoir fait cette perte.

Voyant le beau soleil si clair et radieux, Qui couvre et qui destruit toute grande lumière, Ainsi qu'en l'Océan se perd toute rivière. Je ne me puis tenir de le dire envieux.

Car tant de feux divins semez parmy les cieux. Voire sa propre sœur des astres la première. Perdent, s'il est présent, leur splendeur coustumiere, Et de leur deshonneur il se rond glorieux.

Le soleil de nos ans, qui fiait fleurir ma vie,

CLEONIGB. 191

Comme l'autre soleil n'est point touché d'envie, Ombrageant les honneurs d'une moindre beauté;

Ains, par l'aimable effort de ses flammes jumelles, Celles qui sont auprès en deviennent plus belles, Et tout objet voisin en rend plus de clairté.

Qui veut fermer l'entrée aux peu chastes pensées, Et par feu, comme Hercule, immortel devenir; Qui veut de beaux désirs son ame entretenir, Fuyant les vanitez du vulgaire embrassées ;

Qui veut au ciel d'amour voir ses ailes haussées. Et de tous vieux ennuis la mémoire bannir. Vienne au jour de vos yeux s'il les peut soustenir, Beaux yeux, les doux meutriers de mes paines passées.

Quiconque ainsi que moy s'y peut ferme arrester, D'autres biens ne sçauroit son esprit contenter ; Tout objet du commun Toffense et le travaille.

Les toiuinens ne pourroient l'en priver tant soit peu. Et, comme la vestale avait soin de son feu, Il conserve le sien de peur qu'il ne luy faille.

Je voy mille clartez et mille choses belles, Mais c'est tout par vos yeux, les miens ne sçauroient voir; Vostre esprit tout divin me rend plain de savoir, Je voile au plus haut ciel, emporté sur vos ailes.

Vous me rendez gelé dans les flammes cruelles. Ainsi comme il vous plaist vous me faites mouvoir. Vous me donnez raison, jugement et pouvoir. Vous estes mon destin et mes lois éternelles.

De voijis et non du ciel je reçoy qualité, D'un clin de vos beaux yeux je fay ma volonté, Vous me donnez l'essence et la forme première.

Sans vous je suis pareil à cet œil de la nuit. Qui n'est de soy visible et qui point ne reluit. Si des rais du soleil il ne prend sa lumière.

Les combats renommez, les victoires hautaines Des dieux de vostre sang vous croyez surpasser, Comblant de feux mon ame, esclavant mon penser. Et triomphant d'un cœur soumis à tant de pâmes.

192 CLEOMICE.

Mais la mort, qui se rit des puissances mondaines, Et qui les pesans fers des vaincus peut casser, Finira ma souffrance et vous fera cesser De tirer pour tribut de mes yeux des fontaines.

Ma cendre seulement alors vous restera, Une vostre cœur félon à son gré traitera, Tandis que mon esprit, sans douleur et sans crainte.

Délivré de l'enfer où il fut tourmenté, Jouyra bien beureux de vostre grand' beauté, En la face de Dieu si vivement dépainte.

Ces fh>ideurs, ces dédains, cette agréable audace. Ne peuvent pas assez pour me désespérer; Ma foy fait en mon cœur l'espoir ferme durer. Afin qu'amour tousjours y conserve sa place.

Ces propos toujours pleins d'aigreur et de menace. Cet œil qui s'embellist de me voir martyrer, Ne feront que pour vous je sois las d'endurer. Que je n'aime ma peine et que je ne l'embrasse.

Vostre beauté divine adoucist tellement L'aigreur de mes ennuis, que je chante au tourment ; Je beny vos rigueurs, j'adore ma soufllrance.

Ma foy, d'autre costé pure et sainte à jamais. Sert d'asseuré rempart à ma f?jrme espérance. Et fait que vostre amour en fin je me promets.

Bien que l'onde pesante et l'air humide et pront. Pour croistre leur puissance ayent débat à toute heure, La terre en leurs discords immobile demeure. Et du grand univers l'ordre ne se confont.

Aussi, bien qu'en mon cœur les soupirs qui se font, Ayent débat étemel avec l'eau que je pleure. Leur quereleux discord ne fait pas que je meure : Avec un peu d'espoir mes esprits se refont.

Mais, si le feu léger les élemens excède D'un trop puissant effort, on verra sans remède L'air flambant, l'eau tarie et la terre brûler.

Las I je crains que par trop dans mon ame il abondo, Et que je face au ciel tant de flammes Toler, Que, nouveau Phaêton, je rebrûle le monde.

CLEUNICE. 193

Quand Tardante jeunesse, aux délices poussée, Cède à l'âge plus meur, moins amy du plaisir, Tout ainsi que le teint se change le désir, Et la raison commence à guider la pensée.

Des aiguillons d'honneur l'ame se sent pressée, Qui luy font tout à l'heure autre chemin choisir, Et ccluy que l' Amour avoit sçen mieux saisir, Se ri plus hautement de sa flamme passée.

Chacun lors, par le tans rendu plus advisé, Voyant l'âge qui glisse à la nuict disposé, Songe à faire retraite ains que le jour luy faille.

Mais moy qui dois briller aimant jusqu'à la mort, Plus je touche à la nuict, plus j'éloigne ,1e port, - Et moins j'ay de vigueur, plus Amour me travaille.

Ce bras qtii m'a tiré tant de traits amoureux. Par qui ma jeune audace en triomphe est menée ; Ce bras toujours vainqueur, ô flere destinée 1 Est ouvert par le fer d'un barbier rigoureux.

Mais quoi 1 je vay plaignant un coup peu dangereux. Et voyant vostre sang mon ame est estonnée. Bien que par vos rigueurs la mort me soit donnée» Et que n'ayez soucy de me voir malheureux.

Je n'aime rien si fort que ce qui plus m'outrage; Mais las! que le barbier n'en tire d'avantage. Si grande cruauté je ne sçauroy plus voir.

Doy-je espérer qu'un jour la pitié vous surmonte, Et qu'avecques mes pleurs je vous puisse esmouvoir, Vous qui de vostre sang faites si peu de conte?

Simulacres divins, flammes saintes et claires, Qui luisez dans le ciel de son front spacieux. Et, comme le soleil, par vos traits radieux Dissipez la vertu des splendeurs ordinaires.

S'il est vray que tousjours les deux grands luminaires, Les flambeaux arrestez, ceux qui changent de lieux, D'une égale clarté luisent dedans leiurs deux, D'où vient que vos rayons sayent souvent si contraires?

Amour, père du tout, une fois seulement

192 CLEOMICE.

Mais la mort, qui se rit des puissances in(mdaines» Et qui les pesans fers des vaincus peut casser, Finira ma souffrance et vous fera cesser De tirer pour tribut de mes yeux des fontaines.

Ma cendre seulement alors vous restera, Que vostre cœur félon à son gré traitera, Tandis que mon esprit, sans douleur et sans crainte.

Délivré de l'enfer où il fut tourmenté, Jouyra bien heureux de vostre grand' beauté. En la face de Dieu si vivement dépainte.

Ces froideurs, ces dédains, cette agréable audace. Ne peuvent pas assez pour me désespérer; Ma foy fait en mon cœur l'espoir ferme durer, Afm qu'amour tousjours y conserve sa place.

Ces propos toujours pleins d'aigreur et de menace. Cet œil qui s'embellist de me voir martyrer, Ne feront que pour vous je sois las d'endurer, Que je n'aime ma peine et que je ne l'embrasse.

Yostre beauté divine adoucist tellement L'aigreur de mes ennuis, que je chante au tourment ; Je beny vos rigueurs, j'adore ma soufiDrance.

Ma foy, d'autre costé pure et sainte à jamais. Sert d'asseuré rempart à ma f?jrme espérance, Et fait que vostre amour en fin je me promets.

Bien que l'onde pesante et l'air humide et pront. Pour croistre leur puissance ayent débat à toute heure, La terre en leurs discords immobile demeure. Et du grand univers l'ordre ne se confont.

Aussi, bien qu'en mon cœur les soupirs qui se font, Ayent débat étemel avec l'eau que je pleure. Leur quereleux discord ne fait pas que je meure : Avec un peu d'espoir mes esprits se refont.

Mais, si le feu léger les élemens excède D'un trop puissant effort, on verra sans remède L'air flambant, l'eau tarie et la terre brûler.

Las I je crains que par trop dans mon ame il abondo, Et que je face au ciel tant de flammes voler, Que, nouveau Phaêton, je rebrûle le monde.

CLEUNltiE. 193

Quand Tardante jeunesse, aux délices poussée, Cède à l'âge plus meur, moins amy du plaisir, Tout ainsi que le teint se change le désir, Et la raison commence à guider la pensée,

Des aiguillons d'honneur Tame se sent pressée, Qui luy font tout à l'heure autre chemin choisir, Et ceiuy que l'Amour avoit sçeu mieux saisir, Se ri plus hautement de sa flamme passée.

Giiacun lors, par le tans rendu plus advisé, Voyant l'âge qui glisse à la nuict disposé. Songe à faire retraite ains que le jour luy faille.

Mais moy qui dois bnller aimant jusqu'à la mort, Plus je touche à la nuict, plus j'éloigne Jle port, ^ Et moins j'ay de vigueur, plus Amour me travaille.

O. bras qui m'a tiré tant de traits amoureux. Par qui ma jeune audace en triomphe est menée; Ce bras toujours vainqueur, ô ilere destinée I Est ouvert par le fer d'un barbier rigoureux.

Mais quoi ! je vay plaignant un coup peu dangereux, Et voyant vostre sang mon ame est estonnée, Bien que par vos rigueurs la mort me soit donnée, Et que n'ayez soucy de me voir malheureux.

Je n'nime rien si fort que ce qui plus m'outrage; Mais las! que le barbier n'en tire d'avantage. Si grande cruauté je ne sçauroy plus voir.

Doy-je espérer qu'un jour la pitié vous surmonte, Et qu'avecques mes pleurs je vous puisse esmouvoir, Vous qui de vostre sang faites si peu de conte?

Simulacres divins, flammes saintes et claires, Qui luisez dans le ciel de son front spacieux. Et, comme le soleil, par vos traits radieux Dissipez la vertu des splendeurs ordinaires.

S'il est vray que tousjours les deux grands luminaires, Les flambeaux arrestez, ceux qui changent de lieux, D'une égale clarté luisent dedans leiurs deux, D'où vient que vos rayons soyent souvent si contraires?

Amour, père du tout, une fois seulement

194 CLEOMCK.

Leur imposa de luire, et depuis constamment ils vont gardant leur ordre et sont toujours semblables. Vous, les sphères d'amour, yeux, célestes flambeaux, Luisez de cent façons divers et variables, Mais doux ou courroucez tousjours vous estes beaux.

Vous qui fuyez les pas du vulgaire ignorant, Et par maints grands labeurs gaignez la connoissance Des secrets de nature, admirable en puissance. D'entre les faussetez la vérité tirant,

S'il est vray qu'à son bien tout homme aille courant, D'où vient que je sois seul suivant ce qui m'offance? D'où vient qu'en le sçachant je n'y fay résistance, Mais que de mon bon gré je le vay procurant? • Ou, si c'est mon >Tay bien que d'adorer ma dame. Pour quoy son doux regard n'appaise-t-il mon ame? D'où me vient tant de glacé et de brùlans trcspas?

S'ils naissent de la voir, comment se peut-il faire Oue j'y coure à toute heure, ardant et volontaire, Et craigne moins la mort que de ne la voir pas?

STA?ÎCES

Soit que mou haut désir trop pront et tcop ardant M'otfusque les esprits et les aille bandant. Soit que devant mes yeux sans cesse elle revienne. Soit que sa belle veui" ensorcelle la mienne, Ou bien soit que plustost le ciel, qui laime tant, Aille avecque les ans ses beautez augmentant, Ou soit que de mes pleurs elle se face belle. Je luy trouve tousjours quelque beauté nouvelle.

Soit que son jeune cœur ne puisse eslre adoucy, ^^o^t qu'aux pleurs et aux cris il devienne endurcy, Soit qu'elle n'ait pitié d'un tourment qu'elle ignore, Ou soit que comme femme elle hayt qui l'adore. Ou soit que mon penser lui semble audacieux. Soit qu'elle veuille voir comment brûlent ses yeux. Ou qu'elle soit d'amour l'ennemie immortelle, Autant qu'elle est parfaite, autant elle est rebelle.

Soit que d'un feu si beau j'aime à me consumer, Soit que le tans m'ait fait aux maux accoutumer. Soit que mon entreprise assez me recompanse, '^oit que l'esprit s'obstine en trouvant résistance. Soit que le cours du ciel m'ait donné cette loy.

CLEUMCË. 195

Soit que mon mal s'oublie alors que je la voy, Soit que tant de beautez ne la monstrent cruelle, Plus elle est inhumaine et plus je suis fldelle.

Le feu de ses beaux yeux par les ans s'esteindra; Peut-estre après ma mort douce elle deviendra; Mais plustost l'air du nord fera chaude la glace, Le feu sera pesant, la terre aura sa place; Plustost les corps meslez seront sans changement, Plustost le premier ciel perdra son mouvement, Plustost se confondra la suite universelle Que ma foy se corrompe ou j'adore autre qu'elle.

Pour alléger mon esprit languissant, Qu'Amour tenaille à secrettes attaintes.

De quoy faut-il que je face mes plaintes. Quand de hauts cris je vay l'air remplissant?

De moy? Nenny ; car j'estois impuissant Pour résister à deux deîtez saintes, Qui par la force et par leurs douces faintes Eussent rendu tout brave obéissant.

De mes yeux? Non; par eux je voy ma dame. Kt d'elle? Moins; elle fait qu'en mon ame Tous bas désirs par son feu sont estains.

Amour aussi n'eust sçeu mieux me contraindre. Que veux-je donc? Rien, fors que je me plains Que je ne sçay de quoy je me dois plaindre.

CHANSON

Amour, oyant tant renommer La Venus qui me fait aimer, Entreprist vers elle un voyage; Tant il est désireux du beau f Et se fit oster son bandeau Pour mieux voir si parfait ouvrage.

Alors ravy de tant d'attraits, Et navré de ses propres traits :

« Sus, sus, dit-il, qu'on me rebande; Aussi bien, revolant aux cieux, Il ne faut pas que je m'attande De voir rien d'égal à ses yeux. »

196 CLEONICE.

Quand je vous voy si belle, ô ma douce adversaire ! Je dy, d'estonnement et d'amour transporté, Si ma flamme doit croistre égale à sa beauté. Que sera-ce de moi? que feut-il que j'espère?

Celle qui fut promise au Troyen pour salaire, Cause du long débat si souvent rechanté, Qui tint les Grecs dix ans autour d'une cité, .N'avoit tant d'hameçons pour les hommes attraire.

Quand en la mer Pon tique, errant en maints destours, \ie Danube orgueilleux vient descharger son cours, 11 rend long tans après douce l'humeur salée.

Vos beautez tout de mesme, entrans dedans mon cœur, Destrempent doucement son amere langueur. Et parmy mes ennuis la liesse est meslée.

Pource que je vous aime à l'égal de mon ame, Je vous voy contre moy la haine entretenir. Or, si l'inimitié mon amour fait finir, Changeant de naturel, m'aimerez-vous, madame?

Mais en vain pour mon bien tel secours je reclame. Car vous pourriez plustost amante devenir, Que pour quelque accident qui me sçeust advenir, Je sentisse en l'esprit moins d'amoureuse flame.

Le roc de vostre cœur, de glaçons remparé, Plustost s'éclatera d'un feu démesuré, (^e l'ardeur qui m'allume en rien soit consumée.

Et puis j'ayme trop mieux vous aimer sans espoir Que, ne vous aimant point, à mon gré vous avoir. Car l'amant est toosjours plus divin que l'aimée ^

Le rayon d'un bel œil flamboyant et léger, Passant comme im éclair, ma poitrine a percée. Et par sa vive flamme, en mon cœur élancée,

' Imité d'un sonnet italien qui commence par cette ttrophe :

V amo, Donna; e di me sol perch' io v' amo, Non per altra cagion, nemica siete :

l)eh '. se per sol amarvi odio m* hâve te, Gradiretemi poi s' io vi disamoT

CLEONICE. 197

N'a rien laissé dedans de mortel à purger.

Depuis vostre beauté s'y est venu loger, Trouvant la place vuide et sans nulle pensée, Et, pour toute la flamme autour d'elle amassée, Sa glace et ses froideurs elle ne veut changer.

Peut estre afin qu'un jour, quand ma despoûille entière Sera réduite en cendre, et faute de matière S'amortira d'un coup mon triste embrasement,

Elle sorte du feu sans qu'elle en soit atteinte. Pour jetter, sacrilège, au vent ma cendre esteinte, Et sur mon ombre encore avoir commandement.

Si vostre esprit divin, tout au ciel adonné. Un jour tant seulement s'abaissoit en la terre. Pour voir de quels liens vostre rigueur m'enserre, Assez je me tiendrois en mes maux guerdonné.

Mais depuis tant d'hyvers que je suis enchaisné. Et que l'aveugle Amour coup dessus coup m'enferre. Vous ignorez encor de m'avoir fait la guerre. Et que, vaincu de vous, je sois si mal mené. ,^

Reconnoissez vos coups qu'autre ne m*eust sçeu faire, Reconnoissez les traits de vostre œil adversaire, Et, piteuse, à la fin dites tout bas de moy :

« Le mal de cet amant ne vient que de me suivre ; Par trop d'aflfection il est mort dedans soy. C'est raison qu'en mon cœur je le fasse revivre. »

J'avoy creu que l'espoir du fruit que l'on désire Rendoit l'amour durable et lui donnoit pouvoir. Et que le bien du tout impossible d'avoir * Se desiroit sans peine et sans donner martire.

Je dure toutesfois, bien que, sous vostre empire. Rien, sinon des tourmens, je n'atten recevoir. Et sens maintes douleurs mon courage esmouvoir. Tandis qu'à l'impossible aveuglement j*aspire.

Il est vray bien souvent que mon feu si brûlant, Faute d'un peu d'espoir, se fait moins violant, Et qu'il reste tousjours de la glace en mon ame.

Mais je ne laisse pas d'aimer et d'endurer ;

Ip hien absolument impoMible à obtenir.

196 CLEONICE.

Quand je vous voy si belle, ô ma douce adversaire! Je dy, d'estonnement et d'amour transporté, Si ma flamme doit croistre égale à sa beauté, Que sera-ce de moi? que feut-il que j'espère?

Celle qui fut promise au Troyen pour salaire, Cause du long débat si souvent rechanté, Qui tint les Grecs dix ans autour d'une cité, .Vavoit tant d'hameçons pour les hommes attraire.

Quand en la mer Pontique, errant en maints destours, I.e Danube orgueilleux vient descharger son cours, 11 rend long tans après douce l'humeur salée.

Vos beautez tout de mesme, entrans dedans mon cœur, Destrempent doucement son amere langueur. Et parmy mes ennuis la liesse est meslée.

Pource que je vous aime à l'égal de mon ame, Je vous voy contre moy la haine entretenir. Or, si l'inimitié mon amour fait finir, Changeant de naturel, m'aimerez-vous, madame?

Mais en vain pour mon bien tel secours je reclame, Car vous pourriez plustost amante devenir, Que pour quelque accident qui me sçeust advenir. Je sentisse en l'esprit moins d'amoureuse flame.

Le roc de vostre cœur, de glaçons remparé, Plustost s'éclatera d'un feu démesuré, (^e l'ardeur qui m'allume en rien soit consumée.

Et puis j'ayme trop mieux vous aimer sans espoir Que, ne vous aimant point, à mon gré vous avoir. Car l'amant est toosjours plus divin que l'aimée ^

Le rayon d'un bel œil flamboyant et léger, Passant comme un éclair, ma poitrine a percée, Et par sa vive flamme, en mon cœur élancée,

1 Imité d'un sonnet italien qtd commence par cette ttrophe :

V amo, Donna; e di me sol perch' io v* amo, Non per altra cagion, nemica siete :

l)eh ! se per sol amarvi odio m* haleté, Gradiretemi poi s' io vi disamoT

CLEONICE. 197

N'a rien laissé dedans de mortel à purger.

Depuis vostre beauté s'y est venu loger, Trouvant la place vuide et sans nulle pensée, Et, pour toute la flamme autour d'elle amassée, Sa glace et ses froideurs elle ne veut changer.

Peut estre afin qu'un jour, quand ma despoûlUe entière Sera réduite en cendre, et faute de matière S'amortira d'un coup mon triste embrasement,

Elle sorte du feu sans qu'elle en soit atteinte, Pour jetter, sacrilège, au vent ma cendre esteinte, Et sur mon ombre encore avoir commandement.

Si vostre esprit divin, tout au ciel adonné, Un jour tant seulement s'abaissoit en la terre, Pour voir de quels liens vostre rigueur m'enserre, Assez je me tiendrois en mes maux guerdonné.

Mais depuis tant d'hyvers que je suis enchaisné, Et que Taveugle Amour coup dessus coup m'enferre. Vous ignorez encor de m'avoir fait la guerre, Et que, vaincu de vous, je sois si mal mené. .«i

Reconnoissez vos coups qu'autre ne m*eust sçeu faire, Reconnoissez les traits de vostre œil adversaire, Et, piteuse, à la fin dites tout bas de moy :

« Le mal de cet amant ne vient que de me suivre ; Par trop d'affection il est mort dedans soy. C'est raison qu'en mon cœur je le fasse revivre. »

J'avoy creu que l'espoir du (hiit que l'on désire Rendoit l'amour durable et lui donnoit pouvoir. Et que le bien du tout impossible d'avoir * Se desiroit sans peine et sans donner martire.

Je dure toutesfois, bien que, sous vostre empire, Rien, sinon des tourmens, je n'atten recevoir, Et sens maintes douleurs mon courage esmouvoir. Tandis qu'à l'impossible aveuglement j'aspire.

Il est vray bien souvent que mon feu si brillant. Faute d'un peu d'espoir, se fait moins violant, Et qu'il reste tousjours de la glace en mon ame.

Mais je ne laisse pas d'aimer et d'endurer ;

< Ip bien absolument ionpoMibie à obtenir.

196 CLEOMCE.

Et, s'il mVstoit permis en aimant d'espérer, Il n'y a rien en moy qui ne Aist tout de flame.

STA^XES

Alors qu'auprès de vous la fortune m'appelle, N'ouvrant tous les thresors que recèlent les deux, Trop foible à contempler une chose si belle, Je me courrouce à moy de n'avoir que deux yeux. Mais las 1 c'est pour mon mal que j'en veux davantage, Car je ne voy que trop ma perte et mon dommage.

Mes yeux sont assez clairs pour lire en vos beautez L'irrévocable loy de ma mort asseurée, Et pour voir que trop haut mes désirs sont portez, Ayans l'aile tardive et foible, et mal cirée, Pour voir qu'à vos soleils leurs cerceaux se desfont, Et que tout mon espoir comme neige se font.

0 misérable vue à pleurer condamnée !

Tu le vois, maintenant qu'il n'en est plus saison. Et tu ne le veis pas à l'heure infortunée Que par un doux regard tu vendis ma raison : . Jfais surprise et ravie, et d'amour affollée, T'égayois en l'objet qui mon ame a brûlée !

Fay donc de ton erreur maintenant pénitence. Pleurant les passions qu'au cœur tu fais sentir. Mais qui pourroit pleurer une si belle ofTance? C'est pécher doublement que de s'en repentir; Non, ne le faisons pas, mais monstrons au contraire Que ce malheur forcé nous est choix volontaire.

0 misérables yeux, aussi fous que dolans! Qui vous fait aujourd'hui lâcher tant de fontaines? Sentez-vous plus qu'hier de douleurs et de paines. Perdant de vostre jour les rais estincelans?

Ce que d'un mal nouveau les accez violans Vous cachent une fois, ses rigueurs inhumaines. Ses courroux, ses flertez de froideur toutes plaines, Mille fois sans raison vous le furent celans.

Et puis, quand vous seriez cent mille ans auprès d'elle. Devez-vous espérer qu*e]le en soit moins cruelle. Et qu'ayez à la fin favorables les deux?

Non, non, ne pleurez point deux ou trois jours d'absance; Pleurez le premier jour que vous veistes ses yeux. Qui de tous vos malheurs fat la seule naissnice.

CLEOiSICK. ItW

Je pars, non point de vous, mais de moy seulcmonl, Car je laisse mon ame afin qu'elle vous suive ; Et ne vous estbnnez que sans ame je vive, Amour me fait mouvoir par son feu véhément.

Je ne vous laisse point à ce département. Bien que vous présumiez n'estre jamais captive; Car je vous porte au cœur si belle et si naïfve, Que n'avez rien en vous qui n'y soit vivement.

Mais pourtant ma douleur n'est par là divertie, Car j'emporte de vous cette seule partie, Qui rafraichit ma perte et l'en fait souvenir.

Puis je crains d'autre part, sachant votre rudess4', Que vous receviez mal l'ame que je vous laisse. Kl que vous ne vueillez avec vous la tenir*.

DIALOGUE

Que sera-ce de vous, privez de la lumière. Pauvres yeux, dont le ciel vous contraint séparer?

— Nous ferons de nos pleurs une large liviere.

Et serons tousjours clos si ce n'est pour pleurer. "^

Vous aurez pour confort la pourtraiture sainte, Qu'amour en mon esprit viendra représenter.

— Au cœur tant seulement servira celte fainte, 3Iais rien, sinon le vray, ne nous peut conforter.

Cherchez doncques ailleurs plaisir qui vous contente. En tant d'objets divers, si plaisans et si beaux.

— Lors que nous l'essayons, nostre douleur s'augmente, Trouvans au lieu de jour de bien petits flambeaux.

Trompez-vous, et croyez de ces lumières claires Que c'est le beau soleil qui vous peut consoler.

— On ne se trompe point en choses si contraires, Et nous ne voyons rien qui le puisse égaler.

Quel ciel noircy de pluye, ou quel nuage espais, Quel désert séparé, quel antre assez sauvage,

< Imité d'un sonuet italien qui débute ainsi :

Parto, non gii di voi, pero che unita Con voi l'aima riman, ma da me stesso; Ne voi restate, ch' io non pur da presso Vi porto, ma nel cor viva e scolpita.

Et, s'il m'esloit permis en aimant d'espérer, Il n'y a rien en moy qui ne tant tout de flame.

STANCES

Alors qu'auprès de vous la fortune m'appelle, ITouvrant tous les thresors que recèlent les deux, Trop foible à contempler une chose si belle, Je me courrouce à moy de n'avoir que deux yeux. Mais las ! c'est pour mon mal que j'en veux davantage, Car je ne voy que trop ma perte et mon dommage.

Mes yeux sont assez clairs pour lire en vos beautez L'irrévocable loy de ma mort asseurée, Et pour voir que trop haut mes désirs sont portez, Ayans l'aile tardive et foible, et mal cirée, Pour voir qu'à vos soleils leurs cerceaux se desfont, Et que tout mon espoir comme neige se font.

0 misérable vue à pleurer condamnée !

Tu le vois, maintenant qu'il n'en est plus saison, El tu ne le veis pas à l'heure infortunée Que par un doux regard tu vendis ma raison : . Jfais surprise et ravie, et d'amour affollée, T'égayois en l'objet qui mon ame a brûlée !

Fay donc de ton erreur maintenant pénitence. Pleurant les passions qu'au cœur tu fais sentir. Mais qui pourroit pleurer une si belle ofTance? C'est pécher doublement que de s'en repentir; Non, ne le faisons pas, mais monstrons au contraire Que ce malheur forcé nous est choix volontaire.

0 misérables yeux, aussi fous que dolans! Qui vous fait aujourd'hui lâcher tant de fontaines? Sentez-vous plus qu'hier de douleurs et de paines. Perdant de vostre jour les rais estincelans?

Ce que d'un mal nouveau les accez violans Vous cachent une fois, ses rigueurs inhumaines. Ses courroux, ses fiertés de froideur toutes plaines. Mille fois sans raison vous le furent celans.

Et puis, quand vous seriez cent mille ans auprès d'elle, Devez-vous espérer qu*elle en soit moins crudle. Et qu'ayez à la fin favorables les deux?

Non, non, ne pleurez point deux ou trois jours d'absance; PleurejE le premier jour que vous veistes ses yeux, Qui de tous vos malheurs fat la seule naissioce.

CLEO NIC K. lîW

Je pars, non point de vous, mais de moy seulempiil, Car je laisse mon ame afin qu'elle vous suive; Et ne vous esf&nnez que sans ame je vive, Amour me fait mouvoir par son feu véhément.

Je ne vous laisse point à ce département, Bien que vous présumiez n'estre jamais captive; Car je vous porte au cœur si belle et si naïfve, Que n'avez rien en vous qui n'y soit vivement.

Mais pourtant ma douleur n'est par là divertie. Car j'emporte de vous cette seule partie, Qui rafraîchit ma perte et l'en fait souvenir.

Puis je crains d'autre part, sachant votre rudes^*', Que vous receviez mal l'amc que je vous laisse, Kt que vous ne vueillez avec vous la tenir*.

DIALOGUE

Que sera-ce de vous, privez de la lumière. Pauvres yeux, dont le ciel vous contraint séparer?

— Nous ferons de nos pleurs une large rivière.

Et serons tousjours clos si ce n'est pour pleurer. "*

Vous aurez pour confort la pourtraiture sainte, Qu'amour en mon esprit "viendra représenter.

— Au cœur tant seulement servira celte fainte, Mais rien, sinon le vray, ne nous peut conforter.

Cherchez doncques ailleurs plaisir qui vous contente, En tant d'objets divers, si plaisans et si beaux. —Lors que nous l'essayons, nostre douleur s'augmente, Trouvans au lieu de jour de bien petits flambeaux.

Trompez-vous, et croyez de ces lumières claires Que c'est le beau soleil qui vous peut consoler.

— On ne se trompe point en choses si contraires, Et nous ne voyons rien qui le puisse égaler.

Quoi ciel noircy de pluye, ou quel nuage espais, Quel désert séparé, quel antre assez sauvage,

< Imité d'un soniiet italien qui débute ainsi :

Parto, non già di voi, pero che unita Con voi l'aima riman, ma da ine stetso; Ne voi restate, ch' io non pur da presso Vi porto, nia nel cor viva e scolpita.

MO CLEONICE.

Me recelle, inhumain, l'air de ce beau visage,

Qui pleuvoit en mon cœur tant de feux et de traits?

Qui m'as si tost changé mon repos et ma paix En guerre et en discord, mon tans calme en orage? Qui de tant de fureurs a comblé mon courage? Amour, conte-le moy. Las ! cruel, tu te tais.

Que je vous porte envie, ô bois 1 ô monts ! ô plaines I Hé ! que ne fait le ciel pour adoucir mes paines, Que je sois parmy vous en oyseau transmué,

En arbre, en fleur, en roc, en fontaine champestre? Il ne m'en chaut en quoy, pourveu que je puisse estre Plus souvent esclairé des yeux qui m'ont tué.-

De ces yeux rigoureux, où ma mort se peut lire, Contre ma volonté le ciel me tient absant, Je diroy pour mon bien, si mon cœur languissant Trouvoit quelque allégeance au feu qui le martire.

La fin d'un de mes maux est naissance d'un pire. Mon espérance est foible et mon désir puissant, Tandis, fleres beautez, qui m'allez meurtrissant, Soit mon bien ou mon mal, sans fin je vous désire.

Clairs miroirs de mon ame, yeux des miens tant aimés, Qui, si loin de mon cœur, tousjours le consommez, Roses que le soleil ne peut rendre seichées.

Filets d'or, chers liens de mes afiections, Et vous, beautez du ciel, grâces, perfections, Helasl pour tout jamais me serez- vous cachées?

Demain j'espère voir la beauté qui m'afible. Et cet œtl gracieux mon superbe vainqueur : Voir cette vive glace et m'ai brûler le cœur. Et ravir mes esprits en sa douce parole.

Mais, ah Dieu ! que le tans légèrement s'envole. Alors qu'en la voyant j'adoucy ma langueur I Et qu'helas ! au contraire, il est plein de longueur. Quand pour en estre loin je pleure et me désole !

Que dy-je, en estre loin? je la voy sans cesser, Et suis toujours auprès du cœur et du penser : Car si la nuict cruelle au soir m'en fait distraire.

Mon esprit amoureux ne part point de ses yeux, Comme le beau soleil ne part jamais des cienx. Bien qu'il coure en tournant l'un et Vautre hémisphère.

fiHÀNSON

0 beaux ennemis de mon cœur, Yeux, les boute-feux de nos âmes, Que vous estes pleins de ri^eur I Vous n'aimez que meurtres et flames.

Vos traits, de ma mort glorieux, Blessoient de bien plus douce sorte, Quand l'espoir riant à mes yeux, De mon cœur vous trahit la porte.

Trompé, je me soumis à vous, Lors privez de toute rudesse.

Mais, las ! pouviez-vous estre doux Estans les yeux de ma maistresse?

Helas! que veux-je faire? A quoy suis-je réduit? Quel malheureux destin ma fortune dispose ? Quel bandeau ténébreux rend ma paupière close? Quelle erreur furieuse à la mort me conduit?

Le pauvre laboureur semé en espoir de fhiit ; Tout discours, tout eflfet a pour but quelque chose ; Je suis seul malheureux, qui rien ne me propose Qu'ennuy, perte, regret du dieu qui me séduit.

Des fortes mains d'Hercul* veux-je arracher la masse ? Humilier un tigre? échauffer de la glace? Non, il faut par raison corriger ma fureur,

Et des griffes d'Amour retirer nostre vie : Si celle que je sers en a si grande envie, T/aimant sans espérance, aimons-la sans douleur.

On lisoit en ses yeux une paix étemelle, Lors qu'en sortant du ciel sa beauté m'apparut ; Et mon jeune désir follement y courut, Comme un gay papillon au feu de la chandelle.

Mes travaux endurez, ma liberté nouvelle. Mes desseins, mes sermens, rien ne me secourut; Soudain tout me trahit, se rendit ou mourut. Dieux 1 comme une rigueur peut-elle estre si belle?

Depuis je n'ay vescu que comme elle a voulu. Bandé contre moi-mesme, à ma mort résolu, N'esprouvant que tempeste en la mer plus paisible,

Au gré des passions contrairement poussé.

202 CLEONICE.

Las! Aissé-je une roche en quelque mont glacé, Sans estre à tant de feux si vif et si sensible !

XLVU

Echo, nymphe jadis d'amoureuse natiu*e, Qui n'est rien maintenant qu'image de la voix, Et qui dans ce val creux, caché d'un peu de bois, D'air et de bruit lasché prens vie et nourriture,

Si tost que je me plains du tourment que j'endure, Pour avoir désiré plus que je ne devois, Tu m'annonces mes maux, taschant si tu pouvois Me divertir de suivre une beauté si dure.

Quand en me souvenant du mal que j'ay passé, Je dis : Mais que seray-je ayant tant pourchassé? Chassé, me respons-tu d'un accent lamentable.

Et quand plus curieux du cours de mes malheurs, Je demande : lié! comment finiront ces clameurs? Meurs, est lors de ta voix l'oracle irrévocable * .

XLVIU

La garnison d*ennuis, qu'Amour fait demeurer En mon cœur pour sa garde, est si grande et si fort*. Qu'il ne faut avoir peur qu'un seul soupir en sorte. Ne qu'il puisse en ses maux seulement respirer.

Si quelque heureux plaisir se veut avanturer D'approcher de mon cœur, afin qu'il le conforte. Il esprouve à son dam qu'il se faut retirer; Car s'il veut passer outre, on le tué à la porte.

Le desespoir sanglant, capitaine inhumain, Sans jamais se lasser, tient les clefs en la main, Et ne fait rien entrer que du party contraire.

Tous pensers gracieux il en a sçeu bannir i Mes esprits seulement n*oseroient s'y tenir, S'ils n'estoient affligez et comblez de misères*.

< Imité d'an sonnet italien qui commence par cette ttroplie :

dà ninfa, or Toce da le membra scossa, E da h voce alirui confome imago, Che trn riposte valli, d'aere vago Sol Tai pnindendo nuiritnento e possa^ etc.

< Imité d'un sonnet italien dont Toici les premiers vers :

E si folta la schiera de' martiri, Che in guardia del mio petto ba posU Amore, Cbe ë tolto alirui l'eotrwe e ruacn* Aiore. Onde si inuoton deniro i suoi lospiri.

CLEONICK. «W

A peinte un doux printans commençoit à pousser Le poil, au Jieu de (leurs, au bas de mon visage, Quand, ainsi qu'un soleil sans nuS et sans ombrago, Vostre œil vint sa lumière à mon ame élancer.

Ses rayons gracieux, luisans sans m'offenser, ËschaufTerent un tans doucement mon courage : Mais, comme il poursuivit plus avant son voyage, De mille feux ardens je me senty presser.

Alors vint mon esté, qui, lasl encore dure, Dont le chaud fit mourir mon espoir en verdure, Sans que je puisse voir un seul de ses fruits meurs ;

Et croy que de tout point il eust séché mon ame, N'estoit qu'incessamment je tempère sa flame Des vens de mes soupirs et des eaux de mes pleurs.

Je porte plus au cœur d'amour et de tourmens. Qu'on ne voit dans le ciel de luisantes images, D'eaux en mer, d'herbe aux prez, de sablons aux rivages, Qu'un siècle n'a de jours, qu'un jour n'a de momens.

Ma bouche n'ouvre pas moins de gemissemens, Je ne celé en l'esprit moins de feux et d'orages, 3(es yeux ne laschent pas moins d'humides nuages, Et moins mon estomach de brasiers vehemens.

Entre tant de sujets, de vaincus, de rebelles, Qu'Amour a fait gesner en ses Chartres cruelles, Je suis le plus maudit et le plus languissant.

Il a changé pour moy tout^ douce nature : Aux autres d'espérance il donne nourriture, Et de pur desespoir il me va repaissant *.

Qu'avançé-je en l'aimant, sinon que je fày perte - De moy, de mes soupirs, de mes pas, de mon tans? Helas ! que ne sont donc mes désirs moins constans,

* Imité d'un sonnet italien qui débute ainsi :

Non ha tante, quant' io pêne e tormenti, Stelle il ciel, l'aerc augdli e ptfsd l'onde,^ Père i boschi, erbe i jprati e i rami fronde, Giorni gli anni, hore i di, Thore roomenti.

202 CLEONICE.

Las! Aissé-je une roche en quelque mont glacé, Sans estre à tant de feux si vif et si sensible !

Echo, nymphe jadis d'amoureuse nature.

Qui n'est rien maintenant qu'image de la voix, Et qui dans ce val creux, caché dun peu de bois, D'air et de bruit lasché prens vie et nourriture,

Si tost que je me plains du tourment que j'endurr, Pour avoir désiré plus que je ne devois, Tu m'annonces mes maux, taschant si tu pouvois Me divertir de suivre une beauté si dure.

Quand en me souvenant du mal que j'ay passé, Je dis : Mais que seray-je ayant tant pourchassé? Chassé, me respons-tu d'un accent lamentable.

Et quand plus curieux du cours de mes malheurs, Je demande : lié! comment (iniront ces clameurs? Meurs, est lors de ta voix l'oracle irrévocable * .

XLVIU

La garnison d'ennuis, qu'Amour fait demeurer En mon cœur pour sa garde, est si grande et si forte, Qu'il ne faut avoir peur qu'un seul soupir en sorte, Ne qu'il puisse en ses maux seulement respirer.

Si quelque heureux plaisir se veut avanturer D'approcher de mon cœur, afin qu'il le conforte. Il esprouve à son dam qu'il se faut retirer; Car s'il veut passer outre, on le tué à la porte.

Le desespoir sanglant, capitaine inhumain. Sans jamais se lasser, tient les clefs en la main, Et ne fait rien entrer que du party contraire.

Tous pensers gracieux il en a sçeu bannir; Mes esprits seulement n*oseroient s'y tenir, S'ils n'estoient aflligez et comblez de misères*.

* Imité d'un sonnet italien qui commence par cette stropbe :

(Sa ninfa, or voce da le membra scossa, E da h voce altnii confome imago, Cbe tra riposte valli, d'aere vago Sol T8i prendendo nuiriinento e possa, etc.

< Imité d'un sonnet italien dont voici les premiers vers :

E si folta la schiera de' martiri, Che in guardia del mio petto ba posU Amore, Ghe ë tolto allrui l'eatrare e ruacir ftiore. Onde si inuoion denlro i sikû s

CLEONICE. «W

A peine un doux printans commençoit à pousser Le poil, au lieu de (leurs, au bas de mon visage, Quand, ainsi qu'un soleil sans nuS et sans ombrai^o, Vostre œil vint sa lumière à mon ame élancer.

Ses rayons gracieux, luisans sans m'offenser, Eschaufferent un tans doucement mon courage : Mais, comme il poursuivit plus avant son voyage, De mille Teux ardens je me senty presser.

Alors vint mon esté, qui, lasl encore dure, Dont le chaud fit mourir mon espoir en verdure. Sans que je puisse voir un seul de ses fruits meurs ;

Et croy que de tout point il eust séché mon ame, N'estoit qu'incessamment je tempère sa flame Des vens de mes soupirs et des eaux de mes pleurs.

Je porte plus au cœur d'amour et de tourmens, Qu'on ne voit dans le ciel de luisantes images, D'eaux en mer, d'herbe aux prez, de sablons aux rivages. Qu'un siècle n'a de jours, qu'un jour n'a de momens.

Ma bouche n'ouvre pas moins de gemissemens, Je ne celé en l'esprit moins de feux et d'orages, Mes yeux ne laschent pas moins d'humides nuages, Et moins mon estomach de brasiers vehemens.

Entre tant de sujets, de vaincus, de rebelles, Qu'Amour a fait gesner en ses Chartres cruelles, Je suis le plus maudit et le plus languissant.

Il a changé pour moy toutç. douce nature : Aux autres d'espérance il donne nourriture, Et de pur desespoir il me va repaissant*.

Qu'avançé-je en l'aimant, sinon que je fay perte - De moy, de mes soupirs, de mes pas, de mon tans? Helas ! que ne sont donc mes Uesirs moins constans,

> Imité d'un sonnet italien qui débute ainsi :

Non ha tante, quant' io pêne e t<uimenti, Stella il ciel, Taerc nugelli e pesci l'onde,^ Père i boscbi, erbe i prnii e i rami fhmde, Giorni gli anni, hore i di, l'bore momenti.

San8 qu'ainsy je m'élance à ma mort toute ouverte 1

La douleur que pour elle en trois ans j'ay soufferte, L'ennuy séchant mon teint en son plus doux printans, A renvy de ma foy mes douleurs augmentaus, La pitié de son ame assez m'ont découverte.

J'ay tant versé de pleurs qu'un marbre en fust cave, Dessus un diamant mon mal j'eusse en^^vé; Et je n'avance rien, tousàours elle est cruelle !

Le propre d'un sujet sans le sujet ne faut, Le feu ne serbit feu s'il cessoit d'estre chaud, S'elle estoit sans rigueur ce ne seroit plus elle.

LU

Si la vierge Erygone, Andromède et Gythere, Astres pleins d'amitié, bénins et gracieux, Font le ciel plus aimable et l'embellissent mieux Que le noir scorpion, l'hydre et le sagittaire :

Pourquoy ne changez-vous ce courage adversaire? Pourquoy ne sont plus doux vos propos et vos yeux? Pourquoy, vous adorant, m'estes-vous si contraire? Pourquoy me rendez-vous malade et furieux?

Quand vous m'aurez tué pour vous avoir aimée, Vous serez par les dieux en astre transformée, Haineux, rouge de sang, d'orgueil et de fureur;

Et tous ceux qui sçauront ma mort non méritée. Diront en vous voyant : 0 flambeau plein d'horreur, Tousjours des vrays amans soit ta flame écartée I

LUI

Enfin, TAmour cniel à tel point m'a rangé, Que ma triste dépouille en cendre est convertie; Et votre cruauté ne s'est oncq' amortie. Que mon cœur par le feu n'ait esté saccagé.

Au moins pour le loyer de m' avoir outragé, Faites ainsi que feit la royne de Carie, ^ Non par amour comme elle, ains pleine de furie : Beuvez le peu de cendre en quoy je suis changé.

La soif de me tuer s'éteindra dans vostre ame. Et ma cendre, qui couve une étemelle flame, Fera que vos glaçons se fondront tout soudain.

Mais ce qui plus rendroit ma douleur consolée, Seroit de me voir clos dans un tel mausolée. Fut-il onc monument si beau que voitre sain ?

du cœur je t'oflfre en sacrifice, courroux, Parque au cœur indonté.

ma dame, et par ta cruauté d'Amour la puissance finisse, nt d'exercer ton office, L dard d'un à l'autre costé e espargne la beauté, ostre âge avec tant d'injustice, rdant cry ne te peut eschauffer, il en soit, tu vueilles trionfer e et de sa forme estainte, mortels leur plus riche ornement, ;oy de frapper seulement cœur je porte si bien painte *.

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