‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 15 sur 98 · UNE NUIT · texte numérisé non relu

UNE NUIT

Juin 1818.

Ma barque, aux six rameurs, dans la mer des sirènes *"^ A vogué tout le jour sous l'ardeur d'un ciel pur ; Voici l'heure où du soir les étoiles sereines De la mer et du ciel rafraîchissent l'azur.

Caprée est déjà sombre; et sa baie étincelle ** Sous les derniers rayons qu'Ischia jette encor; Posé sur l'Ëpomée ainsi qu'un globe d'or, ** Le soleil va descendre, et Naples me rappelle.

Hi POEMES ET POÉSIES.

Partons. Qu'avec plaisir, debout sur ces hauteurs , Où rampent les débris du palais de Tibère , J'ai foulé l'herbe rare et les arides fleurs Où , symbole vivant , se cache la vipère ,

Où le plus ombrageux des plus cruels tyrans De l'eiTroi des Romains fit si longtemps sa joie, Où d'en haut, comme un aigle aux regards dévorants, Tourné vers l'Italie il planait sur sa proie !

Quel contraste ! au milieu de ce golfe enchanté , Où la terre et le ciel , en leur magnificence , Luttant avec les eaux d'attrait et de beauté, Semblent si pleins d'amour, de douceur, de clémence !

Partons, partons. Le jour rapidement s'enfuit. Je craindrais de dormir dans cette île abhorrée ; En vain Naples est loin , je veux quitter Caprée , Dussé-je dans ma barque en mer passer la nuit.

Aussi bien, que la nuit est douce et ravissante! *^

Du golfe par degrés elle éteint les contours.

Et prête à cette mer, pour moi si caressante.

Un charme que n'ont pas même les plus beaux jours.

La lune , qui déjà de Sorrente est montée , Et semble accroître encor la pureté de l'air,

S'avance sans nuage et traîne sur la mer Le reflet scintillant de sa face argentée.

Le calme l'accompagne, et le vent qui s'abat A quitté par degrés la voile enflée à peine.

La voile, que du vent abandonne l'haleine, Faible et sans mouvement tombe le long du mât.

Aux rames, compagnons! la nuit est claire et belle. Quelle autre nuit jamais eut plus de majesté, Et de plus de silence a des eaux enchanté La waste solitude à mes yeux si nouvelle !

Ce calme solennel qu'interrompt pour tout bruit L'accord des avirons qui tombent en cadence , Et, du sein des rameurjs se hâtant en silence, Le chant du matelot qui monte dans la nuit;

Sous les astres du ciel nombreux comme une armée, Le Vésuve qu'on voit, géant sombre et muet, Aux rayons dont la lune éclaire son sommet, Comme un panache noir élever sa fumée ;

Des rivages voilés les lointains vaporeux, Où d'un feu de pêcheur brille et jaunit la flamme; Sur le désert des eaux ce jour vague et douteux , Tout d'un charme inconnu vient agiter mon âme.

Un réseau lumineux semble, immatériel.

Répandre sur les eaux sa gaze transparente ; Une étoile rayonne au-dessus de Sorrente Qui surpasse en éclat toutes ses sœurs du ciel.

Oh ! les hommes jamais d'une telle nature Ont-ils pu méconnaître et troubler la douceur ! Jamais une atmosphère et si calme et si pure Toucha-t-elle les sens sans attendrir le cœur!

N'est-ce pas le Misène et son haut promontoire Qui font grandir une ombre au milieu de la nuit ? Et ce feu de pêcheur sur cette rive noire , N'est-ce pas à Baula qu'il s'allume et qu'il luit?

Dans mon esprit soudain se réveille l'histoire De ces temps trop fameux qu'ils virent autrefois. Du sein de leur silence, au fond de ma mémoire. Tous ces lieux si muets semblent prendre une voix.

Je me suis rappelé ces jours, ces nuits de fête. Ces vaisseaux, pleins de chants, de joie et de festins. Ces mois voluptueux où , des fleurs sur la tête , Rome venait à Baie oublier ses destins.

C'était par une nuit semblable que, là même, '^ Agrippine voguait promenant son loisir.

Quand s'ouvrit sous ses pieds la perfide trirème Qui lui cachait la mort sous Tattrait du plaisir.

C'était dans ce palais dont, sous Teau transparente, A mon passage, hier, là j'ai vu les débris , Que le fils parricide , en sa pâle épouvante , Entendait du tombeau sortir encor des cris.

Loin , loin ce souvenir. Sous l'azur de tes voiles Reprends, tranquille nuit , ces terribles tableaux ; Et rafraîchis mes yeux à ces pures étoiles, Qui luisent dans le ciel et tremblent sur les eaux.

Mais la barque s'arrête; et Naples, loin encore. Cache à mes yeux ses bords par la nuit eiïacés. En vain , de main en main , a circulé l'amphore Qui versait la vigueur aux matelots lassés.

Sur leurs bancs tout à coup ne rame plus personne; Tous s'affaissent, vaincus du nocturne travail. Lui-même le pilote au sommeil s'abandonne , Et j'entends sous sa main flotter le gouvernail.

Me voilà laissé seul dans la barque immobile. Tout dort, rien ne se meut, si ce n'est dans les airs Celte lune qui marche, et, la face tranquille. Semble seule avec moi teftir les yeux ouverts.

Oh! que le monde est loin! et combien solitaire , La place où je me vois par la nuit enfermé !

Comme ici je- me sens oublié de la terre !

Où sont tous ceux que j'aime et dont je suis aimé?

En France, que font-ils à cette heure? Peut-être Vers cette même lune où je porte les yeux^ D'autres regards aux miens se mêlent dans les cieux , Et quelque âme en secret se dit : Où peut-il être?

C'est l'heure où mon alcôve a fermé ses rideaux. Celle que j'ai laissée en ma chère demeure , Elle dort, sans songer que je veille à cette heure. Abandonné de tous au sein des vastes eaux.

Tandis que sur la mer la lune me regarde.

Et me voit balancé jusqu'au nouveau soleil , Une lampe de nuit qui la veille et la garde Éclaire doucement son paisible sommeil.

Elle dort , et peut-être alors que si loin d'elle , Si loin de mon doux lit, je l'appelle à mon tour. Dans ce même moment, en un songe fidèle.

Elle m'ouvre les bras et rêve mon retour.

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