‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 14 sur 98 · LES ROGATIONS · texte numérisé non relu

LES ROGATIONS

U vigne bourgeonner, grandir les blés nouveaux ; Des figuiers au soleil les feuilles se déplissent, Et, d'instant en instant, plus vertes s'élargissent; Et l'homme k ce spectacle , au chant fécondateur, A son tour ranimé, s'élève à son auteur; Et, sentant la nature autour de lui renaître, S'épanouit comme elle et prend un nouvel être Sous le regard du Créateur.

Mais les processions , des tertres descendues ,

Au détour des sentiers se sont au loin perdues ;

Les chants vont s'éleignant de coteaux en coteaux. Comme d'un songe je m'éveille.

Bien ne frappe plus mon oreille Que quelques bêlements d'agneaux ,

Le chant d'une alouette, et le bruit des ruisseaux.

Comme un oiseau, qu*au bois où tout encor sommeille

Un maternel amour avant l'aube réveille ,

Dans l'ombre, l'œil ouvert, muet, sans mouvement.

Guette au bord de son nid le sombre firmament ,

Afin qu'au jour naissant il vole à la pâture ,

Et de son nid qui dort cherche la nourriture ;

De Rome obscure encor devançant le réveil ,

Tel j'attendais que l'aube annonçât le soleil.

Elle a paru; mon cœur devant mes pas s'élance.

Enfin, après les jours d'une longue espérance.

Je vais voir de mes yeux ce vallon enchanté Que TAnio féconde et qu'Horace a chanté; Qui peindra de mon sein l'émotion secrète?

bien aimé séjour de mon plus cher poète !

Le soleil est brillant, Tair léger, le ciel pur. J'ai des ailes. Lui-même , en allant vers Tibur, Sans doute il a souvent passé sur cette voie , Dont l'antique pavé devant moi se déploie ; C'est par là que, joyeux de quitter l'Aventin, 11 venait, cheminant au soleil du matin.

Retrouver, à travers ces poudreuses campagnes, La Sabine et l'oubli de ses chères montagnes. Et, loin du bruit de Rome, avec tant de désir. Redemander à l'ombre un studieux loisir.

Cet air suave et frais qui frappe mon visage, Accompagnait ainsi son matinal voyage.

Ainsi comme les miens soulevait ses cheveux ; Ce même azur des monts brillait devant ses yeux; Et la douce chaleur que le soleil envoie L'emplissait comme moi d'une secrète joie. *

Non, pour d'autres objets je n'ai point de regards. Que me font les débris du palais des Césars?

La blanche Solfatare et le lac de Gabie ?

Que m'importe Adrien, Agrippa, Zénobie^?

Leurs ruines en vain viennent de s'approcher;

TÏBUR. 69

C'est Horace lui seul , lui que je viens chercher, Comme un ami du cœur, un compagnon d'enfance Que de loin on vient voir en son lieu de naissance. Que dis-je ? à Rome même, au milieu des splendeurs Qu'ont autour du Forum laissé tant d'empereurs. Tant d'orateurs fameux, tant de grands capitaines; Parmi le bruit sans fin de ses mille fontaines, La voix qui m'a parlé le plus haut, c'est sa voix. J'ai demandé les lieux qu'il hantait autrefois ; Le suivant sur la voie, aux anciens jours, sacrée, De ses vers j'ai rempli ma mémoire enivrée ; Et quand d'abord j'ai vu, du tombeau de Néron ^, Comme un point lumineux au bout de l'horizon Tibur au loin blanchir, Rome entière à ma vue , Rome, comme éclipsée, est soudain disparue.

Monts, qu'appellent mes yeux, ma pensée et mes pas. Monts Sabins, est-ce vous? ne m'abusai -je pas? Déjà leur pâle azur se rapproche, plus sombre; Leurs penchants, plus distincts, se sont tachetés d'ombre. Et de verdure au loin paraissent se couvrir.

Au-devant de mes pas ils semblent accourir.

Venez; de ma jeunesse accomplissez le rêve.

Tibur! voilà Tibur! il s'avance, il s'élève.

Avec les verts sommels dont il est protège,

Et son riant coteau d'oliviers ombragé.

Et déjà TAnio de loin se fait entendre.

Est-ce lui qui se hâte et que je vois descendre? Comme il se précipite ! et de quel bond puissant Tout entier il se plonge au gouffre éblouissant , Où tombé plein de bruit, d'écume et de colère. Il se brise! et le vent le relève en poussière. Semblable à la fumée, il descend des coteaux Dans le vallon ombreux, où la vigne en berceaux. L'olivier, le laurier, l'herbe brillante et pure. Étendent aux regards leur^profonde verdure.

Oh ! que le bruit des eaux, leur pluie et leur blancheur Y versent de beauté, de grâce et de fraîcheur !

Voilà donc le séjour que demandait Horace, ^ Le vallon dont ses yeux ont connu chaque place , Les sentiers que ses pieds ont foulés tant de fois. Qu'il sema de ses vers , qu'il frappa de sa voix ! Ce bruit étourdissant que l'Anio prolonge Est celui qui toujours le suivait même en songe ; Ces vergers où j'entends l'abeille bourdonner. Comme elle , le matin , le voyaient butiner.

Vingt siècles ont coulé : de son vallon sonore Tout le cercle ombragé reste le même encore.

S'il sortait de sa tombe et revenait au jour, 11 pourrait, retrouvant si pareil son séjour.

Croire qu il n a dormi qu'une heure et qu'il s'éveille Au lieu qu'en s'endormant il a laissé la veille. Comme au siècle d'Auguste, il verrait aujourd'hui La maison de Catulle étendre autour de lui Son vert amphithéâtre, et, couronnant la scène. Celle oii Virgile est là qui l'attend chez Mécène.

Dans ce vallon qu'il semble avoir hier quitté , Sous les pins dont son toit encore est abrité , Quel charme de chercher ses traces immortelles ! De relire, en marchant au pied des cascatelles, Parmi les aloès, les myrtes, les lauriers, Ces écrits tour à tour sublimes, familiers.

Ou s'unissent si bien la sagesse et Taudace, Le génie et le goût, la raison et la grâce!

Ici, l'esprit rempli d'un double enchantement, On sent mieux les leçons où ce maître charmant Enseigne à l'homme à vivre avec juste mesure, A puiser sobrement dans une source pure , A devenir meilleur, plus content de son sort , Plus doux à ses amis , et contre soi plus fort , Et, montrant la sagesse et riante et sereine, La rend plus accessible à la faiblesse humaine. Comme il nous fait aimer tous ses heureux penchaïUs, Le bien , le vrai , le beau , la retraite , les champs , Les tranquilles sommeils sous l'ombre fraîche ci noire,

Les livres, les amis, les loisirs non sans gloire , Tout ce qui donne aux jours et leur charme et leur prix. Et même (pardonnez) Lydie et Tyndaris!

Oh ! comment concevoir que mon aimable Horace Ne rappelle à Byron que l'ennui de la classe ! Et que de vers latins que par force il apprit. Il lui garde rancune au fond de son esprit!

Du Soracte , de loin aperçu sous la neigé *^, Le nom seul le reporte aux dégoûts du collège. Ah ! qu'il vienne à Tibur ! qu'il y vienne oublier, Grand poëte aujourd'hui , ses haines d'écolier. Viens, Byron; c'est ici qu'Horace aime à l'attendre; Pour l'aimer, le sentir, dirai-je le comprendre, Viens le voir de plus près au lieu qu'il habita ; Et, de ces blancs degrés du temple de Vesta, Ensemble descendons dans la fraîche vallée Du souvenir d'Horace encor toute peuplée Allons , son livre en main , sur sa trace attirés , Lire ses vers aux lieux qui les ont inspirés; Toi-même, en les lisant, tu sentiras peut-être L'émotion qu'ici dans mon sein ils font naître , Et le charme des vers, de tes dédains vainqueur. Avec celui des lieux passera dans ton cœur.

Vous n'êtes pas tous deux de famille semblable; Mais bientôt , au contact de ce penseur aimable.

Tu verras, entraîné par son doux entretien , Ton génie orageux s'apaiser près du sien.

Adorateur conquis de mon divin poète , Sicambre, à nos autels viens incliner ta tête.

Ah ! celui que la Muse un jour a pu toucher, De ce lieu, sans respect, ne saurait s'approcher. Quelque élevé qu'il soit , il doit porter envie A ce grand précepteur de l'art et de la vie , Ce poëte inspiré , d'immortel souvenir, Légué par un grand siècle aux siècles à venir. Qui, prêtant tous les tons de la lyre romaine Aux plus chers sentiments de la nature humaine , Peut ainsi, d'âge en âge, instruire l'univers, Ainsi nous attirer des bords les plus divers, Et , deux mille ans encore après son court passage , Dans le lieu qu'il aima, que remplit son image, Du sage , du poëte , et de l'homme de bien , Faire battre le cœur comme ici bat le mien.

L'ABRUZZIENNE

A OOMENICA LOLLI

Tivoli, mai 1818

Oui , Lolli , j'en fais le serment , J'en jure la belle contrée, La place, l'heure, le moment, Où mes regards t'ont rencontré(î ;

J'en atteste ce ciel si pur.

Et cet Ânio si limpide, Que vers sa chute et vers Tihur Je vois se hâter si rapide ;

76 VOËMES ET POÉSIES.

Des filles de ces monts fameux.

J'ai rencontré la plus jolie , J'ai baisé les deux plus beaux yeux Qu'enflamme le ciel d'Italie.

Quel trouble! d'un subit carmin Tout son visage se colore Comme la neige que l'aurore Peint de rose sur l'Apennin !

Lève ces yeux pleins d'innocence.

Ces yeux noirs dont la vive ardeur Appelle avec tant d'ignorance Tout ce que défend ta pudeur.

Pourquoi, sous leur longue paupière Baissés ainsi d'un air grondeur, Tiennent-ils fixés sur la terre Un regard muet et boudeur?

Sur la fleur d'un naissant visage Imprimer le premier baiser, Est un plaisir que le plus sage Ne sait pas toujours refuser.

Peut-être , montant vers Mandèle , Horace , en ce même chemin ,

L'ABRUZZIENNE. * 77

S'il t'eût rencontrée aussi belle , T'eût fait un bien autre larcin.

Reprends ton sourire, et m'écoute.

Le nom de Laure t'est connu?

Celui de son amant sans doute Jusqu'à la Sabine est venu ?

Dans les amoureuses annales.

On conte qu'un de nos Valois Sur les yeux de Laure une fois Appuya ses lèvres royales.

Loin d'en rougir, ainsi que loi , Elle en fut fière et satisfaite.

Lolli , le baiser d'un poëte Vaut autant que celui d'un roi.

Il vaut plus , il rend immortelle ; Il dure dans tout l'avenir; Celle qu'il lègue au souvenir Demeure à jamais jeune et belle.

De nos vers merveilleux crédit !

Qui maintenant saurait encore Qu'un roi baisa les yeux de Laure , Si Pétrarque ne l'avait dit?**

Moi, toutefois, je le confesse, Je verrais trente potentats Baiser les yeux de ma maîtresse.

Que je ne l'en vanterais pas.

Tout mon respect pour la couronne Jusque-là ne peut me porter.

Et je ne veux jamais chanter De baisers que ceux que je donne.

Mais voici le joyeux essaim De tes sœurs et de leurs compagnes; Avec elles vers tes montagnes , Retourne au beau lac de Fucin.

Bien court fut notre doux voyage. Qu^ du moins le pur talisman Qu'en ton sein cache ce ruban , N'en écarte pas mon image.

Tu ne saurais plus oublier, Quelque heureux ami qui t'adore, Cet inconnu qui le premier Ferma tes yeux vierges encore.

Le temps, sans jamais demeurer.

Fuit comme l'onde entre ces rives ;

L'ABRUZZIENNE. 79

Mais de ses traces fugitives Un long souvenir peut durer.

Un jour alors que mariée , Déjà mère depuis longtemps , Tu te rappelleras le temps De l'adolescence oubliée.

Rêveuse et venant à songei- A ta plus printanière histoire , Tu sentiras dans ta mémoire Revenir le jeune étranger.

Alors , de tes lèvres de rose Sortira peut-être un soupir, Et sans en connaître la cause , Ton mari te verra rougir.

Et moi , rentré dans ma patrie , Comme toi sans doute à mon tour.

Du chemin qui mène à Varie , Je verrai parfois le détour.

Et si je chante ces collines.

Qu'au temps de Tantique grandeur.

Belles de force et de pudeur.

Fréquentaient les vierges sabines.

Tu seras là, plus belle encor, Avec tes yeux noirs , ton jeune âge , Les rubans bleus de ton corsage.

Et tes colliers de perles d'or.

Dans tes montagnes ignorée , Tandis qu'assise au bord des eaux , Tu feras tourner tes fuseaux , De norabreux enfants entourée ,

A l'autre coin de l'univers.

Aux doux bords de Seine et de Loire, Sans que tu soupçonnes ta gloire , On dira ton nom et mes vers.

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