‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 23 sur 98 · LE THEATRE DE BACCHUS · texte numérisé non relu

LE THEATRE DE BACCHUS

Un drame sauvage et nouveau , Un héros fait pour ton génie, ^e

Oui , je veux te voir, cet hiver. Pour la fustanelle héroïque D'Ulysse changer la tunique Et le manteau de Leicester.

Bientôt ma course fortunée De la Grèce aura fait le tour ; Et déjà ma vue est tournée Vers le chemin de mon retour.

Oh ! comme en moi je sens renaître Le secret besoin de revoir Tes triomphes de chaque soir, Mon acteur, mon ami , mon maître I

Et d*aller dans ton cher Brunoy, Sous tes magnifiques ombrages , Te lire les nouveaux ouvrages , Qu'ici j'ai médités pour toi !

Le ciel qui brille sur la Grèce Est beau , mais toute sa beauté Lasse mon regard, et le laisse Vers un autre ciel arrêté.

Les vers de ma reine Marie Me reviennent au souvenir, Quand du côté de la patrie Je vois les nuages courir.

Comme elle , je tiens vers la France Les yeux fixés sur l'horizon.

L'espace qui s'étend immense Me devient presque une prison.

Et je porte envie aux nuages ; Et je dis : Nuages heureux !

Vous allez revoir ses rivages !

Et mon âme y vole avec eux.

LE DURTAIN "

Provins , 182'i.

Septembre rarement se passe Sans qu'en ce mois de mes loisirs.

Au lieu de mes premiers plaisirs, Je n'en vienne chercher la trace.

Conmient, depuis mes jeunes' ans, N'ai-je pas revu la prairie Qui , de mon souvenir chérie , Voyait courir mes pas cnfans !

Si souvent alors fréquentée , Comment, depuis, quelque hasard Ne Ta-t-il jamais présentée A mes pas , même à mon regard !

Je i-etrouve l'odeur connue Des herbages , dont la fraîcheur Parmi mes veines s'insinue , Et passe jusques à mon cœur.

Près d'une eau qui semble dormante, Je retrouve, avec mes sentiers, L'air tout embaumé de la menthe Qu'en passant écrasaient mes pieds.

Cette rivière calme et pure.

Dont les basses et lentes eaux, Entre deux rives de roseaux.

Traînent un si faible murmure,

Est-ce le Durtain que je vois?

Lui! le Durtain! le puis-je croire?

Si grand à mes yeux autrefois!

Si large encor dans ma mémoire !

Depuis qu'a fui vers d'autres cieux Ma vie , en son cours dérangée ,

LE DURTArN. -107

La nature est-elle changée ,

Ou n'ai-je plus les mêmes yeux ?

C'était une rivière immense , Dont les roseaux mêlés de jonc Semblaient à ma petite enfance Cacher des abîmes sans fond.

Je la retrouve murmurante Sur un lit qui , mousseux et doux , laisserait compter ses cailloux.

Comme une source transparente.

La Chloé qui dans ce ruisseau Du bain tenterait l'aventure, A peine en verrait monter l'eau A la place où fut sa ceinture.

Et pourtant cet étroit Durtain , Qui ferait un pont d'une pierre , A failli, dès l'heure première , Submerger mon naissant destin.

Dans son onde fraîche et limpide , Un jour, seul , et bien jeune enfant , Je me baignais, et le courant M'entraîna, pour moi trop rapide.

J'allais périr. Sans doute alors Gonflé de quelque gros orage, Le ruisseau , couvrant le rivage , De ma main écartait ses bords.

Un autre enfant, qui vers un saule Épiait quelque nid d'oiseau , Vint à mes cris au bord de l'eau , Et me sauva, sur son épaule.

Celui sans qui'j'allais finir Ma vie à sa première aurore , Qu'a-t-il pu , depuis , devenir ?

Est-il heureux? vit-il encore?

A-t-il , enfant de ce doux sol , Dans la chaumière paternelle Grandi, sans élever son aile, Tandis qu'au loin j'ai pris mon vol ?

Saint-Brice ou Fontaine-Riante Lui prêtent-ils un de leurs toits?

Peut-être, en mainte course errante , Sans m'en douter, je le revois.

Le soir du dimanche, peut-être, Au rempart ou sur quelque pré ,

LE DURTAÏN. 109

A mon insu , sans le connaître , Mes regards Tont-ils rencontré.

Qu'il soit heureux ! et me pardonne D'ignorer quel est son sillon ; Qu'il soit heureux ! et s'il moissonne , Que Dieu bénisse sa moisson.

Et du souvenir que réveille Ce temps , où je suis revenu , Que la voix parvienne k roreillo De mon bienfaiteur inconnu.

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