‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 22 sur 98 · A TALMA · texte numérisé non relu

A TALMA

Athènes, octobre 1890.

De l'Hymette déjà plus sombre, Dans le vallon de l'Ilyssus Le soir vient, et répand son ombre Sur le théâtre de Bacchus.

Avec la nuit pure et sereine , Descend un calme solennel ; La lune monte , et dans le ciel Les étoiles suivent leur reine.

Au spectacle changeant du soir, Assis sur les gradins antiques , Je songeais à ces temps magiques Où les Grecs s'y venaient asseoir;

Quand la foule y voyait , avide , Salamine , et le roi Xercès Sauvé seul , et dans son palais Rentrant avec son carquois vide.

De ces gradins silencieux , Du muet théâtre d'Athène, Soudain j'ai vers une autre scène Porté ma pensée et mes yeux ;

Et, qu'Athènes me le pardonne!

Du pied de son Acropolis , Je crois ouïr l'heure qui sonne Au Palais-Royal de Paris.

C'est l'heure où la foule idolâtre Se hâte au spectacle nouveau ; Où, sur la scène, du théâtre Vient de se lever le rideau ;

Où , dans des loges éclairées Par les lustres étincelants ,

LE THÉÂTRE DE BACCHUS. lOt

Le sein ému , les yeux brillants , Se pressent des femmes parées.

Tu parais , Talma ! je te vois !

Et , d'ici , je me représente Cette foule que, frémissante, Tu tiens suspendue à ta voix.

Peut-être qu'à cette même heure Tu lui fais applaudir mes vers , 22 Que Duchesnois parle et qu'on pleure; De bravos tous les deux couverts.

Oh ! quelle fortune aux poètes D'avoir de leurs émotions , Pour les traduire aux nations , De si merveilleux interprètes !

Quel charme de voir, animé Des nobles traits de ton visage , Vivre et marcher le personnage Que notre âme s'était formé ;

Devenu, par ton art suprême

De la nature heureux rival ,

Plus beau , plus grand , plus idéal ,

Plus vrai , qu'il n'était en nous-méme !

Que de fois des pays fameux Dont sous mes pas revit l'histoire Les drames vrais ou fabuleux T'ont ramené dans ma mémoire !

De Thèbes , d'Athène ou d'Argos Tous les crimes , à mon passage , ^^ Tous les rois et tous les héros, ^ M'apparaissent sous ton image.

Je t'ai vu sur le Cythéron, Je t'ai rencontré dans Mycènes, Je t'ai retrouvé dans les scènes ^^ Des bas-reliefs du Parthénon.

Si de ses monts je vois descendre Et vers moi marcher l'Albanais, C'est ton port que je reconnais :

11 te ressemble à me surprendre. -^

Je veux aux Français étonnés Faire voir sous sa fustanelle De Grecs une race nouvelle , Grande à l'égal de ses aînés.

Venu des monts de l'Albanie, Déjà se meut dans mon cerveau

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