‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 25 sur 98 · L'INSPIRATION POÉTIQUE · texte numérisé non relu

L'INSPIRATION POÉTIQUE

Se sèment dans les sillons noirs; Le malin , chante la mésange , Et le coucou chante, les soirs; Perçant la touffe maternelle, Aux yeux de la revoir contents La violette se révèle ; L'odeur de la saison nouvelle De la terre sort par instants, Et dans les bois, s'il étincelle, Le soleil tient lieu du printemps.

Et puis le printemps est dans Tâme , Quand du soleil on sent la flamme ; On porte en soi-même du ciel , Des fleurs , des parfums , de Tombrage ; D'ailleurs l'abeille a de l'ouvrage, Et partant la ruche a du miel.

Qu'en ce vallon douce est ma vie! Que les beaux jours y sont constants l Et combien peu je vous envie La ville aux dômes éclatants !

De contrainte je n'en ai guère , Ni de soucis; le jour entier.

Je le donne à mon doux métier, Sans soin du roi ni de la guerre ;

H4 POËUES ET POÉSIES.

Trop heureux de tout oublier!

Le soir dans la nuit se prolonge Au sein du poétique songe ; Et le matin , à mon réveil , En lignes nombreuses j'enfante Les vers qu'a conçus ignorante La fécondité du sommeil.

Je palpite d'impatience En pensant à l'heureux matin Qui va , terminant mon absence , Vous montrer mon nouveau butin; Qu'aussi vous palpitiez d'avance De mon désir, j'en suis certain.

Vous l'aimez bien, ma jeune Estelle?

N'est-ce pas qu'elle est noble et belle, Touchante et faite pour charmer? *• Mon cœur se sent tendre pour elle.

De ma faiblesse paternelle Vous n'oseriez pas me blâmer, Car j'aime ma fille nouvelle, Surtout de vous la voir aimer.

Souvent, de ce lieu solitaire, Sur son sort devisant en moi .

Je me la peins avec effroi

LMNSPIRATION POÉTIQUE. H5

Exposée aux vents du parterre.

Puis, un ambitieux désir Qui tout à coup vient me saisir, Et bientôt est une espérance.

Me la montre objet de plaisir Et d'émotion pour la France.

J*aime à songer, de ce doux coin Où du monde je vis si loin , Que ces vers achevés à peine.

Près de mon écritoire épars, Verront bientôt chez Melpomène La foule , que la foule amène , Empresser ses pas et ses chars ; Que cette image mensongère, Maintenant à tous étrangère , Dispersée en ce vain papier, Va bientôt devenir un être , Un être vivant , que peut-être Les cœurs ne pourront oublier.

Oui , je songe avec une ivresse Qui tient encor de la jeunesse , Que mon âme, en vers trop* heureux , Ira toucher celle des femmes , Se mêler à de tendres âmes , Et faire pleurer de beaux yeux.

Ah Louise! et quand cette image

Dont l'éclat flatteur me séduit.

M'échapperait comme s'enfuit L'ombre qui court sous un nuage , N'ai-je pas obtenu de vous Le succès qui m'est le plus doux?

N'ai-je pas fait couler vos larmes?

N'ai-je pas surpris vos sanglots?

Vu votre œil suivre avec alarmes Le sort flottant de mes héros?

N'en fûtes-vous pas malheureuse Durant les heures d'un long soir?

N'est-ce donc rien que d'émouvoir Une âme belle et généreuse?

L'éloge qu'on peut estimer Est celui des cœurs qu'on préfère.

Et d'abord il m'est doux de plaire Aux amis qu'il m'est doux d'aimer.

Mais moi-même, ô premier salaire !.

N'est-ce donc rien que de pouvoir.

Jouissant de ma propre flamme , Enfanter ce que dans mon âme Une Muse aime à concevoir?

Ce bien fût-^il seul mon partage.

Ah! j'en serais encore épris; A l'heure où j'achève l'ouvrage J'en ai déjà reçu le prix.

LMNSPIRATfON POÉTIQUE. n?

Ce prix est-il dans ce qu'on pense?

Loaise , eh ! qu'importe en effet Le bruit que la foule dispense !

Le travail que le cœur a fait A lui-même est sa récompense , Comme à la vertu sa constance , Comme au bienfaiteur son bienfait.

Que vers le triomphe on me voie Pousser de trop ardents désirs?

Mes travaux, voilà mes plaisirs*; Mon triomphe , il est dans ma joie ; poétique enchantement !

Il est dans ce premier moment Où la Muse qu'on vient attendre , D'abord en nous se fait entendre ?

Il est dans ce ravissement Alors qu'encor jeune et nouvelle, La pensée au cœur se révèle Et frémit sous l'enfantement; Il est dans la vertu féconde , Dans la chaleur vive et profonde.

Au sein alors se répandant, Qui monte et descend et l'inonde , Sève de feu , fluide ardent ,.

Semblable à ce que sent la terre Après la saison solitaire,

Au retour des douces chaleurs , Lorsque son sein travaille immense , Lorsqu*en toutes ses profondeurs Se meut et germe sa semence , Pleine d*aise sous la présence Du mois puissant qui fait les fleurs.

Donnez-moi ce triomphe intime.

C'est lui que je veux; donnez-moi De r homme cet état sublime Ou r homme entier jouit de soi, Oii tous ses trésors sont fertiles, Où les vertus semblent faciles , OU Lamoignon n*étonne pas, Où l'on pouiTait aux Thermopyles Mourir, comme Léonidas!

Alors on brûle, on pleure, on aime.

On est amant, on est héros, On est, qu'importe tant de mots?

On est poëte , on est soi-même.

Puissant par ses émotions , Le poëte est tout; passions.

Vos effets naissent de sa flamme.

Guerrier, qu'un combat le réclame, Roi, qu'il commande aux nations.

Les beaux vers qui sont dans son àme

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