HISTORIQUE
dans nombre de pays et d'îles , tous différents les uns des autres , sont les différents états , les situations différentes de la vie, que l'auteur fait parcourir à ses personnag^es, pour les mettre en scène , et pour peindre leur caractère , ainsi que les abus qui rég^noient dans tous les ordres de l'état, et dans toutes les classes de la société.
L'empereur Charles-Quint, sous le nom du gféant BringuenarilleSy est si parfaitement signalé, qu'il n'est pas possible de le méconnoître.
Le caractère spirituel, immoral, astucieux, vindicatif, et poltron du cardinal de Lorraine, le vrai Panurge, est aussi peint d'après nature,
L'Ile de Cytbère est décrite sous la dénomination de Visle farouche.
La cafardise et l'hypocrisie du pays de Papimanie^ ou de File des Papimanes^ sont peintes également avec des couleurs très fortes, et sont singulièrement ridiculisées. L'auteur exhale à ce sujet sa haine contre les abus de la puissance ecclésiastique de son temps.
Dans le cinquième livre , il achève sa satire contre l'Église romaine, sous le nom de Visle sonnante, séjour des monagauXy des clergaux, des capucingaux, etc.; il couvre de ridicule et de mépris la rapacité et la barbarie des tribunaux de son temps et de tous les suppôts de la justice.
Il tombe ensuite sur le charlatanisme, sur l'astrologie judiciaire et l'alchimie, et sur les abus des ordres monacaux. Il fait enfin surgir heureusement ses voyageurs au port du LaniemoiSy où se trouve l'oracle de la dive bouteille , après leur avoir fait traverser le pais de Satin; sous ce nom, il fait la peinture de la vie voluptueuse de Henri II et de sa cour.
On trouve encore dans Rabelais une infinité d'autres faits moins marquants, mais qui, presque toujours conformes à l'histoire et à la chronologie, concourent à faire aperce-
voir la liaison qui existe entre toutes les parties de l'ouvrage, et en expliquent les énigmes. Il ne faut pourtant jamais perdre de vue que les romanciers, comme les auteurs dramatiques, ont le privilège de ne point rendre les faits avec une rigoureuse exactitude, et que notre auteur avoit en outre un intérêt capital à n'être point deviné.
Rabelais, comme le remarque très bien M. Ëusébe Salverte, observe une gradation adroite et une liberté toujours croissante dans sa composition : il prodigue d'abord les énigmes et voile les vérités; il ne s'abandonne tout entier àsafrancbisequ'en approchant du terme de sa course. C'est pour cela qu'il n'a publié ses deux premiers livres que sous le nom anagrammatique à^Alcofribas Nasier^ qu'il n'a mis son vrai nom aux suivants qu'après s'être assuré de puissants protecteurs, et que le cinquième, dans lequel il est plus libre et plus hardi encore, n'a paru qu'après sa mort.