IX. De LA MODESTIE
qu’elles pratiqueront envers le prochain quand il sera requis.
Mais voicy un autre exemple sur ce sujet*. Un jour un Religieux demanda au grand saint Thomas comment il pourroit faire pour estre bien sçavant : « En ne lisant qu'un livre, » dit-il. Je lisois ces jours passés la Regle que saint Augustin a faite pour les Religieuses *, où il dit expressement que les Sceurs ne lisent jamais aucuns livres que ceux qui leur seront donnés par la Superieure ; et apres il fit le mesme commandement à ses Religieux*, tant il avoit de cognoissance du mal qu’apporte la curiosité de vouloir sçavoir autre chose que ce qui nous est necessaire pour mieux servir Dieu, qui est certes fort peu de chose ; car si vous marchez en simplicité par l'observance de vos Regles, vous servirez parfaitement Dieu, sans vous espancher ou rechercher de scavoir autres choses. La science n'est pas necessaire pour aymer Dieu, ainsi que dit saint Bonaventure*(P); car une simple femme est autant capable d'aymer Dieu comme les plus doctes hommes du monde. Il faut peu de science et beaucoup de pratique en ce qui regarde la perfection.
Je me souviens, sur le propos du danger qu'il y a en la curiosité de vouloir sçavoir tant de moyens de se perfectionner, d'avoir parlé à deux personnes religieuses, de deux Ordres bien r@formés, l'une desquelles, à force de lire les livres de la bienheureuse (4) Therese, apprit si bien à parler comme elle, qu'elle sembloit estre une petite Mere Therese ; et elle le croyoit, s'imaginant tellement tout ce que la Mere sainte Therese (1) avoit fait pendant sa vie, qu'elle croyoit en faire tout de mesme,
(p) fort peu de chose. — Marchez en simplicité par l'observance de vos Regles, et vous servirez parfaitement Dieu, sans vous espancher à rechercher à scavoir autres choses. Les conferences spirituelles, les predications que l'on fait, ne sont pas tousjours pour enseigner ni pour apprendre, mais pour se recreer et revigorer un peu l'esprit. La science n'est pas necessaire pour aymer Dieu, ainsi que dit saint Bonaventure (duquel nous faisons la feste) à un Religieux (Ms.
(q) de — la Mere ( Ms.) — de sainte (Coll.)
(r) Za Mers — Therese (Ms. et Coll.)
*Del Castiglio,Hi S. Dominici et Or sui, Pars I», 1. II C. XXXVII.
* Epist. ccxi, 8 13
* Regula ad Serv Dei, $ 9.
* Chronica Fratrt Min.,1. VII, c. x:
140 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
jusques à avoir des bandemens d’esprit et des suspensions des puissances, tout ainsi comme elle lisoit que la Sainte avoit eu, si qu’elle en parloit fort bien. Il y en a d’autres, qui à force de penser à la vie de sainte Catherine de Sienne et de Genes, pensent aussi estre par imitation des saintes Catherines. Ces ames icy, au moins, ont du contentement en elles-mesmes par l’imagination qu'elles ont d'estre saintes, bien que leur contentement soit vain. Mais l’autre Religieuse que j'ay dit avoir cognué estoit bien de differente humeur, d'autant qu'elle n’avoit jamais de contentement, à cause de l'avidité qu'elle avoit de chercher et desirer la voye et la methode de se perfectionner; et encore qu'elle travaillast pour cela, neantmoins il luy sembloit qu'il y avoit tousjours quelque autre facon de se perfectionner que celle que l'on luy enseignoit. L'une de ces filles vivoit contente en sa sainteté imaginaire et ne recherchoit ni desiroit autre chose, et l'autre vivoit mescontente à cause que sa perfection luy estoit cachée, et partant desiroit tousjours autre chose. La modestie interieure tient l'ame entre ces deux estats, en mediocrité de desirs de scavoir (1) ce qui est necessaire, et rien plus.
Au reste, il faut remarquer que la modestie exterieure de laquelle nous avons parlé, sert de beaucoup à l'interieure et à acquerir la paix et tranquillité de l’ame. La preuve s'en fait en tous les saints Peres qui ont fait profession tres-grande de l'oraison; car ils ont tous jugé que la posture la plus modeste y aydoit beaucoup,
comme se tenir à genoux, les mains jointes ou les bras en croix. (5)
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(s) Il faut que je die encor un mot de la modestie exterieure, de laquelle nous avons ja parlé ; vous ne sçauriez croire combien elle sert à l'interieure et à acquerir la paix et tranquillité de l'ame. La preuve s'en fait à l'oraison : car tous les saints Peres, qui ont fait profession tres grande de l'oraison, ont tous jugé que la posture la plus devote y aydoit beaucoup, comme de se
(1) Les anciennes éditions portent de desirer et sgavoir. Cette faute a été corrigée d'après le Ms.