XII. DE LA SIMPLICITE
nous veut conduire luy-mesme sans l’entremise d’aucune creature. La conduite de Dieu pour nous autres, mes tres-cheres filles, n’est autre que l’obeissance, car hors de là il n’y a que tromperie. (d')
C’est bien une chose certaine que tous ne sont pas conduits par un mesme chemin; mais aussi n’est-ce pas à un chacun de nous de cognoistre par quel chemin Dieu nous appelle. Cela appartient aux Superieurs, lesquels ont la lumiere de Dieu pour ce faire. Il ne faut pas dire qu'ils ne nous cognoissent pas bien, car nous devons croire que l’obeissance et la sousmission sont tousjours les vrayes marques de la bonne inspiration ; et quoy qu'il puisse arriver que nous n'ayons point de consolation és exercices que l’on nous fait faire, et que nous en ayons beaucoup aux autres, (e’) ce n'est pas par la consolation que l'on juge de la bonté de nos actions. Il ne faut pas s'attacher à nostre propre satisfaction, car ce seroit s'attacher aux fleurs et non pas au fruict. Vous retirerez plus d'utilité de ce que vous ferez suivant la direction de vos Superieurs, que non pas en suivant vos instincts interieurs, qui ne proviennent pour l'ordinaire que de l'amour propre qui, sous couleur de bien, recherche de se complaire en la vaine estime de nous-mesmes.
C'est bien la vraye verité que vostre bien dépend de vous laisser conduire et gouverner par l'Esprit de Dieu
(d') d'aucune creature. — Certes, il y avoit une fille qui s'estoit forgé ceste opinion en son esprit : elle s'imaginoit qu'elle ne devoit rien faire qu'à mesure que l'Espoux le luy diroit ou inspireroit, en sorte que sa mere estoit bien empeschée; car si elle l'appelloit pour aller à la Messe ou pour aller disner, elle disoit de tout qu'elle le feroit quand l'Espoux le voudroit; et par ainsi il falloit tousjours attendre la voix de l'Espoux. Or, la voix de l'Espoux pour nous autres, mes cheres filles, ne doit estre autre que l'obeissance, car hors de là il n'y a que tromperie. Mon Dieu, je suis attirée à une si grande simplicité interieure, et cependant l'on m'en veut tirer pour me faire suivre les exercices que l'on donne aux autres : par exemple, l'observance du Directoire qui marque les attentions particulieres qu'il faut avoir en chaque exercice.
(e') Z/ ne faut pas dire : — ils ne me cognoissent pas bien, car nous devons croire que si; l'obeissance et la sousmission sont tousjours la vraye marque de la bonne inspiration. Mais je n'ay point de consolations és exercices que l'on me fait faire, et cependant j'en avois tant aux autres. Il se peut bien faire, mais
Jbi supra, p. 204.
Matt., xvni, 3.
sans reserve, et c'est cela que pretend la vraye simplicité que Nostre Seigneur a tant recommandée : Soye; simples comme des colombes, dit-il à ses Apostres *; mais il ne s'arreste pas là, leur disant de plus : Sf vous n'estes faits simples comme un petit enfant, vous n'entrerez point au Royaume de mon Pere*. Un enfant, pendant qu'il est bien petit, est reduit en une grande simplicité qui fait qu'il n'a autre cognoissance que de sa mere; il n'a qu'un seul amour, qui est pour sa mere, et en cest amour une seule pretention, qui est le sein de sa mere : estant couché dessus ce sein bien-aymé, il ne veut autre chose. L'ame qui a la parfaite simplicité n'a qu'un amour, qui est pour Dieu ; et en cest amour elle n'a qu'une seule pretention, qui est celle de reposer sur la poitrine du Pere celeste, et là, comme un enfant d'amour, faire sa demeure, laissant entierement tout le soin de soy-mesme à son bon Pere, sans que jamais plus elle se mette en peine de rien, sinon de se tenir en ceste sainte confiance; non pas mesme les desirs des vertus et des graces qui luy sembloyent estre necessaires ne l'inquietent point. Elle ne neglige voirement rien de ce qu'elle rencontre en son chemin, mais aussi elle ne s'empresse point à rechercher d'autres moyens de se perfectionner que ceux qui luy sont prescrits. Mais à quoy servent aussi les desirs si pressans et inquietans des vertus dont la pratique ne nous est pas necessaire ? La douceur, l'amour de nostre abjection, l'humilité, la douce charité et cordialité (1) envers le prochain, l'obeissance, sont des vertus dont la pratique nous doit estre commune, d'autant qu'elle nous est necessaire, parce que la rencontre des occasions nous en est frequente ; mais quant à la constance, à la magnificence, et telles autres vertus que peut estre nous n'aurons jamais occasion de pratiquer, ne nous en mettons point en peine ; nous n'en serons pas pour cela moins magnanimes ni genereux.
(1) Les textes anciens portaient : Za douce charité et cordiale. Cette faute a été corrigée d'après le Ms.