‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 142 sur 267 · XII. DE LA SIMPLICITÉ · texte numérisé non relu

XII. DE LA SIMPLICITÉ

tres-cheres filles, que reste-t'il sinon d’expirer et mourir de la mort de l’amour, ne vivant plus à nousmesmes, mais Jesus Christ vivant en nous*? Alors cesseront toutes les inquietudes de nostre coeur, provenantes du desir que l’amour propre nous suggere et de la tendreté que nous avons en nous et pour nous, qui nous fait secrettement empresser à la queste des satisfactions et perfections de nous-mesmes; et embarqués dans les exercices de nostre vocation, sous le vent de ceste simple et amoureuse confiance, sans nous appercevoir de nostre progrés, nous le ferons grandement; sans aller, nous avancerons, et sans nous remuer de nostre place nous tirerons pais, comme font ceux qui singlent en haute mer sous un vent propice. Alors tous les evenemens et varietés d'accidens qui surviennent sont receus doucement et suavement ; car qui est entre les mains de Dieu et qui repose dans son sein, qui s'est abandonné à son amour et qui s'est remis à son bon plaisir, qu'est ce qui le peut esbranler et mouvoir? Certes, en toutes occurrences, sans s'amuser à philosopher sur les causes, raisons et motifs des evenemens, il prononce de cœur ce saint acquiescement du Sauveur : Ouy, mon Pere, car ainsi il a esté agreé devant vous *.

Alors nous serons toutes détrempées en douceur et suavité envers nos Sceurs et les autres prochains, car nous verrons ces ames là dans la poitrine du Sauveur. Helas! qui regarde le prochain hors de là, il court fortune de ne l'aymer ni purement, ni constamment, ni esgalement; mais là, qui ne l'aymeroit, qui ne le supporteroit, qui ne souffriroit ses imperfections, qui le trouveroit de mauvaise grace, qui le trouveroit ennuyeux? Or, il y est ce prochain, mes tres-cheres filles, dans la poitrine du Sauveur; il est là comme tres-aymé et tant aymable que l'Amant meurt d'amour pour luy. Alors encor l'amour naturel du sang, des convenances, des bien-seances, des correspondances, des sympathies, des graces sera purifié et reduit à la parfaite obeissance de l'amour tout pur du bon plaisir divin; et certes, le grand

* Galat., 1, 19, 20.

* Matt., x1, 26.

bien et le grand bon-heur des ames qui aspirent à la perfection seroit de n’avoir nul desir d’estre aymées des creatures, sinon de cest amour de charité qui nous fait affectionner le prochain et chacun en son rang, selon le desir de Nostre Seigneur.

(8) Avant que finir, il faut dire un mot de la prudence du serpent; car j'ay bien pensé que si je parlois de la simplicité de la colombe, l’on me jetteroit viste le serpent dessus. Plusieurs ont demandé quel estoit le serpent duquel Nostre Seigneur vouloit que nous apprinssions la prudence. (à') Laissant toutes autres responses qui se peuvent faire à ceste demande, nous prenons

(g) En somme, il nous faut conclure en disant que je fais difference eutre les personnes du monde, je dis qui vivent chrestiennement dans le monde, et les Sœurs de la Visitation; car ceux-là il est requis qu'ils pratiquent la prudence à fin d'accroistre leurs moyens et qu'ils ayent un grand soin pour entretenir leur famille, car faisant autrement ils manqueroyent à leurs obligations; et bien qu'ils doivent bien plus s'appuyer sur la divine Providence que sur leur industrie, si ne faut-il pas qu'ils laissent pourtant de penser à leurs affaires. Mais les Sceurs de la Visitation, elles doivent laisser tout le soin d'elles mesmes entre les mains de Dieu; je ne dis pas seulement pour les choses exterieures et qui appartiennent à la nourriture du corps, mais beaucoup plus absolument pour ce qui regarde leur avancement spirituel, laissant à la disposition de la divine Bonté de leur donner des biens spirituels, des vertus et des graces, tout ainsi qu'il luy plaira; leur prudence doit estre de se laisser absolument entre les bras de la divine Providence.

Je considere que entre les animaux ceux qui se servent plus de la prudence (car il y a une prudence naturelle aussi bien qu'une prudence chrestienne), ces animaux, dis-je, sont les plus coüards et peureux : le renard, qui est si fin et qui se sert de tant de ruses, est peureux ; le lievre, qui est si peureux, use de tant de prudence pour s'eschapper des chiens qui le poursuivent, que quelquefois ils sont bien empeschés ; le fourmi a une prudence et prevoyance admirable ; les cerfs mesmes, quoy qu'ils ne soyent pas petits, ne laissent pas d'estte peureux, et partant, fins et artificieux ; mais le lion, qui est un animal genereux, se confiant en sa propre vaillance, marche en la simplicité de son cœur, et partant il s'endort aussi volontiers sur un grand chemin comme dans une retraitte particuliere. Les chameaux sont fort simples aussi, bien qu'ils soyent si grands et si puissants qu'ils se lairroyent mettre une maison dessus et la porteroyent, tant ils sont propres pour la charge. Entre les petits animaux, nous avons la colombe et la pauvre brebiette qui sont si simples qu'il n'y en a point de plus amiables.

(h') Car quand les Israëlites furent conduits par Moyse dans le desert, ils estoyent à tous propos piqués par des petits serpenteaux, dont plusieurs mouroyent faute de remedes; dequoy Dieu ayant pitié, commanda que l'on eslevast un serpent d'airain, lequel estant regardé par ceux qui seroyent

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