‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 169 sur 267 · XV. DE LA VoLoNTÉ DE Dieu · texte numérisé non relu

XV. DE LA VoLoNTÉ DE Dieu

condescendant, se laissant plier à la volonté de tous, non seulement des Religieux, mais aussi des estrangers. L’un luy venoit dire : Mon Pere, vostre Reverence devroit prendre un peu de bouillon ; il en prenoit. Un autre venoit qui luy disoit : Mon Pere, cela vous fera mal ; tout soudain il le quittoit. Ainsi il se sousmettoit en tout ce en quoy il n'y avoit point d'offense de Dieu, à la volonté de ses Freres, lesquels sans doute suivoyent leur inclination propre (f), mais encore plus particulierement les seculiers qui le faisoyent aussi tourner à toute main, selon leur volonté. Or, ceste grande souplesse et condescendance du Saint n'estoit pas approuvée de tous, bien qu'il fust fort aymé de tous; si bien qu'un jour, quelques-uns de ses Freres luy voulurent remonstrer que cela n'alloit pas bien selon leur jugement, et qu'il ne devoit pas estre si souple et condescendant à la volonté de tout le monde, ains qu'il devoit faire plier sous sa volonté ceux qu'il avoit en charge (8).

O mes enfans, dit ce grand Saint, vous ne scavez pas peut estre à quelle intention je le fais. Scachez donc que me ressouvenant que Nostre Seigneur a commandé* que nous fissions aux autres ce que nous voudrions qui nous fust fait, je ne peux faire autrement; car je voudrois que Dieu fist ma volonté, et partant je fais volontiers celle de mes Freres et de mes prochains, à fin

(£f) un peu de bouillon — chaud, il vous feroit grand bien à l'estomac; tout soudain il le prenoit : Je le veux bien, mon fils, disoit-il. Apres, un autre venoit qui luy disoit : O mon Pere, cela vous fera mal, vous ne le devriez pas prendre; et tout soudain il le quittoit. Ainsi il se sousmettoit, en tout ce qui n'estoit point manifestement contre la volonté de Dieu qui luy estoit signifiée par celle de ses Freres, lesquels bien souvent sans doute suivoyent leurs inclinations naturelles ou habituelles (Ms. et Coll.)

(g) selon leur jugement. — Estans venus à luy, ils commencerent à dire : Vrayement, mon Pere, vous estes honnoré et aymé d'un chacun de nous qui sommes sous vostre charge; mais il faut que vous nous permettiez de vous dire, comme estans ceux qui vous ayment plus particulierement que les autres, qu'il nous semble que vous estes trop facile, condescendant et souple à la volonté de tout le monde. Il semble que vous devriez estre plus genereux, faisant plier ceux qui vous sont sujets sous vostre volonté, et non pas ainsi que vous faites, vous;sousmettant à tous, (Ms. et Coll.)

* Matt., vu, 12 Luce, vi, 31.

qu’il plaise à ce bon Dieu de faire quelquesfois la mienne. De plus, j'ay une autre consideration, qui est, qu'apres ce qui est de la volonté de Dieu qu'il a signifiée, je ne puis mieux cognoistre la volonté de son bon plaisir, ni plus asseurement, que par la voix de mon prochain ; car Dieu ne me parle point, moins m'envoye-t'il des Anges pour me declarer ce qui est de son bon plaisir. Les pierres, les animaux, les plantes ne parlent point ; il n'y a donc que l'homme qui me puisse manifester la volonté de mon Dieu, et partant je m'attache à cela tant que je puis. Dieu me commande la charité envers le prochain ; c'est une grande charité de se conserver en union les uns avec les autres, et pour cela je ne trouve point de meilleur moyen que d'estre doux et condescendant. La douce et humble condescendance doit tousjours surnager à toutes nos actions. Mais ma principale consideration est de croire que Dieu me manifeste ses volontés par celles de mes Freres, et partant j'obeis à Dieu toutes et quantes fois que je leur condescens en quelque chose. Outre cela, Nostre Seigneur n'a-t'il pas dit * que si nous ne sommes faits comme un fetit enfant nous n'entrerons point au Royaume des cieux ? Ne vous estonnez donc point si je suis doux (à) et facile à condescendre comme un enfant, puisqu'en cela je ne fais que ce qui m'a esté ordonné par mon Sauveur. Il n'y a pas grand interest que je m'aille coucher ou que je demeure levé, que j'aille là ou que je demeure icy; mais il y auroit bien de limperfection de ne pas en cela me sousmettre à mon prochain.

Voyez-vous, mes cheres Sceurs, le grand saint Anselme se sousmet à tout ce qui n'est point contre les commandemens de Dieu ou de la sainte Eglise ou contre les Regles; car ceste obeissance marche tousjours devant. Je ne pense pas que si on eust voulu qu'il eust fait quelque chose contre cela, qu'il l'eust fait, 6

(h) souple (Ms. et Coll.)

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