XV. DE LA VOLoNTÉ DE DIEU
nullement ; mais apres cela, sa regle generale estoit, en ces choses indifferentes, de condescendre à tout et à tous. Le glorieux saint Paul, apres avoir dit * que rien ne le separera de la charité de Dieu, ni la mort ni la vie, non pas mesme les Anges, ni tout l'enfer s'il se bandoit contre luy n'en auroit pas le pouvoir : Je ne scache rien de meilleur, dit-il, que de me rendre fout à Lous*, rire avec les rians, pleurer avec ceux qui pleurent *, et en fin me rendre un avec un chacun. (i) Saint Pachome * faisant un jour des nattes, il y eut un enfant lequel regardant ce que 6) faisoit le Saint, luy dit : O mon Pere, vous ne faites pas bien ; ce n'est pas ainsi qu'il faut faire. Le grand Saint, quoy qu'il fist bien ces nattes, se leva neantmoins promptement et s'alla asseoir proche de l'enfant, lequel luy monstra comment il falloit faire. Il y eut quelque Religieux qui luy dit : Mon Pere, vous faites deux maux condescendant à la volonté de cest enfant, car vous l'exposez au danger d'avoir de la vanité et vous gastez vos nattes ; car elles estoyent mieux ainsi que vous les (X) faisiez. A quoy le bien-heureux Pere respondit : Mon Frere, si Dieu permet que l'enfant ayt de la vanité, peut estre qu'en recompense il me donnera de l'humilité ; et quand il m'en aura donné, j'en pourray par apres donner à cest enfant. Il n'y a pas aussi grand danger de passer ainsi ou ainsi les joncs à faire des nattes ; mais il y auroit bien du danger si nous n'avions à coeur ceste
(i) Je ne sçache — point de plus grande finesse, dit-il, que de se rendre tout à tous, rire avec les rians, pleurer avec ceux qui pleurent, boire avec ceux qui boivent, en fin se rendre un avec un chacun. (Ms.) Ce que je dis qu'il faut pleurer avec ceux qui pleurent ne se doit pas entendre avec ceux qui pleurent de tendreté sur eux-mesmes, car il ne le faut pas; non plus qu'il ne se faudroit pas enyvrer avec ceux qui le font, car si bien je dois boire quand quelqu'un me tesmoigne de le desirer bien fort, regardant la volonté de Dieu en cela, je ne dois pourtant pas exceder les termes de la modestie et sobrieté. (Ms. et Coll.)
(j) 17 y eut un enfant — (car il recevoit en ce temps-là des enfans pour les eslever en la Religion); ce pauvre petit donc, regardant comme (Ms. et Coll.)
(k) ef vous gastez — vostre stolle, car elle estoit mieux ainsi que vous (Ms.)
* Rom., vm, 58, 5
* [ Cor.,1x,23;cf. .
Cor., xit, 15, 16.
* Rom., x11, 15.
* Vite Patrum, Vi S.Pach.,l.I,c.xrv
Ubi supra, p. 368.
Matt., xvi, 94; nce, IX, 35.
270 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUBLS
parole tant celebre du Sauveur* : Sf vous n'estes faits comme petits enfans,l\) vous n'aurez point de part au Royaume de mon Pere. O que c'est un grand bien, mes Sceurs, d'estre ainsi pliables et faciles à estre tournés à toute main!
Or, non seulement les Saints nous ont enseigné ceste pratique de la sousmission de nostre volonté, mais aussi Nostre Seigneur mesme, tant par exemple que par parole. Mais comment par parole? Le conseil de l'abnegation de soy-mesme *, qu'est-ce autre chose sinon renoncer en toute occasion à sa propre volonté et à son jugement particulier, pour suivre la volonté d'autruy et se sousmettre à tous, excepté tousjours ce en quoy l'on offenceroit Dieu? Mais, pourriez-vous dire, je vois clairement que ce que l'on veut que je fasse procede d'une volonté humaine et d'une inclination naturelle; et partant, Dieu n'a pas inspiré ma Mere ou ma Sceur de me faire faire une telle chose. Non, peut estre que Dieu ne luy aura pas inspiré cela, mais ouy bien à vous de le faire, et y manquant, vous contrevenez à la determination de faire la volonté de Dieu en toutes choses, et par consequent au soin que vous devez avoir de vostre perfection. Il faut donc se sousmettre tousjours à faire tout ce que l'on veut de nous pour faire la volonté de Dieu, pourveu qu'il ne soit pas contraire à sa volonté qu'il nous a signifiée en la maniere susdite (m),
Or, pour dire un mot de la volonté des creatures, elle se peut prendre en trois facons : par maniere d’affliction, par maniere de complaisance, ou bien sans propos ou hors de propos. A la premiere, il faut estre bien fort pour embrasser volontiers ces volontés qui sont si contraires à la nostre, qui ne voudroit point estre contrariée ; et cependant pour l'ordinaire, il faut grandement souffrir en ceste pratique de suivre les volontés
(1) comme petits enfans, — en simplicité, humilité et souplesse, (Ms. et Coll.) (m) pourceu que — ce ne soit point contre sa volonté qui nous est signifiée és quatre fagons que j'ay dit. (Ms. et Coll.)