XIX. Des VERTUS DE SAINT JOSEPH
selon le monde ; car les mondains et hommes terrestres, qui vivent selon les loix de la terre, dés qu'ils ont quelque bonne pensée ou quelque cogitation qui leur semble estre digne d'estre estimée, ou s'ils ont quelque vertu, ils ne sont jamais en repos jusques à tant qu'ils l'ayent manifestée et fait cognoistre (n) à tous ceux qu'ils rencontrent. En quoy ils courent la mesme risque que les arbresqui sont prompts au printemps de jetter leurs fleurs, comme sont les amandiers ; car si d'aventure la gelée les surprend, ils perissent et ne portent point de fruict.
Ces hommes mondains qui sont si legers à faire espanouir leurs fleurs au printemps de ceste vie mortelle, par un esprit d'orgueil et d'ambition, courent tousjours fortune d'estre pris par la gelée qui leur fait perdre les fruicts de leurs actions. Áu contraire, les justes tiennent tousjours toutes leurs fleurs resserrées dans l'estuy de la tres-sainte humilité, et ne les font point paroistre, tant qu'ils peuvent, jusques aux grosses chaleurs (2), lors que Dieu, ce divin Soleil de justice *, viendra à réchauffer puissamment leurs cœurs en la vie eternelle, où ils porteront à jamais le doux fruict de la felicité et de l’immortalité. La palme ne laisse point voir ses fleurs jusques à tant que l'ardeur vehemente du soleil vienne à faire fendre ses gaines, estuis ou bourses dans lesquelles elles sont encloses, apres quoy, soudain elle fait voir son fruict. De mesme en fait l'ame juste, car elle tient cachées ses fleurs, c'est à dire ses vertus, sous le voile de la tres-sainte humilité jusques à la mort, en laquelle Nostre Seigneur les fait esclorre et les laisse paroistre au dehors, d'autant que les fruicts ne doivent pas tarder à paroistre.
O combien ce grand Saint dont nous parlons fut fidele en cecy ! il ne se peut dire selon sa perfection, car nonobstant ce qu'il estoit, en quelle pauvreté et en quelle abjection ne vescut-il pas tout le temps de sa vie; pauvreté et abjection sous laquelle il tenoit cachées
(m) paroistre (n) chaleurs — de la vie eternelle
* Malach., ult., 2.
et couvertes ses grandes vertus et dignités. Mais quelles dignités, mon Dieu ! estre gouverneur de Nostre Seigneur, et non seulement cela, mais estre encor son Pere putatif, mais estre Espoux de sa tres-sainte Mere: O vrayement je ne doute nullement que les Anges ravis d’admiration, ne vinssent troupes à troupes le considerer et admirer son humilité, lors qu’il tenoit ce cher Enfant dans sa pauvre boutique, où il travailloit de son mestier pour nourrir et le Fils et la Mere qui luy estoyent commis.
Il n’y a point de doute, mes cheres Sœurs, que saint Joseph ne fust plus vaillant que David et n’eust plus de sagesse que Salomon; neantmoins, le voyant reduit en l'exercice de la charpenterie, qui (°) eust peu juger cela s’il n’eust esté esclairé de la lumiere celeste, tant il tenoit resserrés tous les dons signalés dont Dieu l’avoit gratifié? Mais quelle sagesse n’avoit-il pas, puisque Dieu luy donnoit en charge son Fils tres-glorieux et qu'il estoit choisi pour estre son gouverneur? Si les princes de la terre ont tant de soin, comme estant une chose tres-importante, de donner un gouverneur qui soit des plus capables à leurs enfans, puisque Dieu pouvoit faire (P) que le gouverneur de son Fils fust le plus accompli homme du monde en toutes sortes de perfections, selon la dignité et excellence de la chose gouvernée, qui estoit son Fils tres-glorieux, Prince universel du ciel et de la terre, comment se pourroit-il faire que l'ayant peu il ne l'ayt voulu et ne l'ayt fait? Il n'y a donc nul doute que saint Joseph n'ayt esté doüé de toutes les graces et de tous les dons que meritoit la charge que le Pere eternel luy vouloit donner, de l'eeconomie temporelle et domestique de Nostre Seigneur et de la conduite de sa famille, qui n'estoit composée que de trois, qui nous representent le mystere de la tres-sainte et tres-adorable Trinité. Non qu'il y ayt de la
(0) que Salomon — et que les autres quels qu'ils fussent; et neantmoins, le voila reduit à l'exercice de la charpenterie. Qui (p) à leurs enfans, — hé, pensons-nous que Dieu ne fist pas