XIX. Des VERTUS DE SAINT JosEPH
esprouvé de Dieu et des hommes mesmes en son voyage (a)! L'Ange luy commande de partir promptement et de mener Nostre Dame et son Fils tres-cher en Egypte*, le voila que soudain il part sans dire mot; il ne s'enquiert pas : Oü iray-je? quel chemin tiendray-je ? de quoy nous nourrirons-nous ? qui nous y recevra ? Il part d'aventure avec ses outils sur son dos, à fin de gaigner sa pauvre vie et celle de sa famille à la sueur de son visage. O combien cest ennuy dont nous parlons le devoit presser! veu mesmement que l'Ange ne luy avoit point dit le temps qu'il y devoit estre, si qu'il ne pouvoit s’establir nulle demeure asseurée, ne scachant quand l'Ange luy commanderoit de s'en retourner (^),
Si saint Paul* a tant admiré l'obeissance d'Abraham lors que Dieu luy commanda de sortir de sa ferre *, d'autant que Dieu ne luy dit pas de quel coste il irott, ni moins Abraham ne luy demanda pas : Seigneur, vous me dites que je sorte, mais dites-moy donc si ce sera par la porte du midy ou du costé de la bise (©), ains il se mit en chemin, et alloit selon que l'Esprit de Dieu le conduisoit, combien est admirable ceste parfaite obeissance de saint Joseph! L'Ange ne luy dit point jusques à quand il demeureroit en Egypte, et il ne s'en enquiert pas. Il y demeura l'espace de cinq ans, comme la pluspart croyent, sans qu'il s'informast de son retour, s'asseurant que Celuy qui avoit commandé qu'il y allast, luy commanderoit derechef quand il s'en faudroit retourner, à quoy il estoit tousjours prest d'obeir. Il estoit en une terre non seulement estrangere *, mais ennemie des Israélites, d'autant que les Egyptiens se ressentoyent encor dequoy ils les avoyent quittés, et avoyent esté cause qu'une grande partie des Egyptiens avoyent
(a') des hommes mesmes, — ce voyage d'Egypte nous l'enseigne assez.
(b') s'establir — ni demeurer asseuré, ne sçachant quand l'Ange luy diroit qu'il s'en revinst. Il pouvoit bien penser que ce seroit peut estre tandis qu'il seroit en chemin, y ayant assez de temps pour faire mourir l'ennemy pour lequel il fuyoit ainsi.
(c) dites-moy donc — de quel costé je sortiray
* Matt., 1, 15, 14.
* Heb., xt, 8, 9.
* Gen., Xil, I.
* Heb., ubi supra
fatt., 1, 19.
368 LEs VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
esté submergés lors qu'ils les poursuivoyent. Je vous laisse à penser quel desir devoit avoir saint Joseph de s'en retourner, à cause des continuelles craintes qu'il pouvoit avoir emmi les Egyptiens. L'ennuy de ne sgavoir quand il en sortiroit devoit sans doute grandement affliger et (d) tourmenter son pauvre cceur ; neantmoins il demeure tousjours luy-mesme, tousjours doux, tranquile et perseverant en sa sousmission au bon plaisir de Dieu, auquel il se laissoit pleinement conduire; car, comme îl estoit juste *, il avoit tousjours sa volonté ajustée, jointe et conforme à celle de Dieu.
Estre juste n'est autre chose qu'estre parfaitement uni a la volonté de Dieu, et y estre tousjours conforme (€) en toutes sortes d'evenemens, soit prosperes ou adverses. Que saint Joseph ayt esté en toutes occasions tousjours parfaitement sousmis à la divine volonté, nul n'en peut douter. Et ne le voyez-vous pas? regardez comment lAnge le tourne à toutes mains. Il luy dit qu'il faut aller en Egypte, il y va; il commande qu'il revienne, il s'en revient. Dieu veut qu'il soit tousjours pauvre, qui est une des plus puissantes espreuves qu'il nous puisse faire, et il s'y sousmet amoureusement, et non pas pour un temps, car ce fut (f) toute sa vie. Mais de quelle pauvreté ? d'une pauvreté mesprisée, rejettée et necessiteuse.
La pauvreté volontaire dont les Religieux font profession est fort aymable, d'autant qu'elle n'empesche pas qu'ils ne recoivent et prennent les choses qui leur sont necessaires, defendant et les privant seulement des superfluités ; mais la pauvreté de saint Joseph, de Nostre Seigneur et de Nostre Dame n'estoit pas telle, car encor qu'elle fust volontaire, d'autant qu'ils l'aymoyent cherement, elle ne laissoit pas pourtant d'estre abjecte, rejettée, mesprisée et necessiteuse grandement ; car
(d') affliger — son esprit, (e') de Dieu, — avoir sa volonté tousjours conforme à celle de son Dieu (f') car, — il fut pauvre