‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 242 sur 267 · VIVE | JESUS · texte numérisé non relu

VIVE | JESUS

RECUEIL DES QUESTIONS QUI ONT ESTÉ FAITES EN NOSTRE MONASTERE DE LYON, A NOSTRE BIEN-HEUREUX PERE (1)

(Ms. et Coll.)

La premiere fois qu'il arriva il nous entretint environ une heure et demie de la tranquillité d'esprit, avec ressentiment de devotion, et nous dit plusieurs fois qu'il ne falloit jamais se mettre en peine de rien, ni perdre la paix du cœur pour chose qui nous peust arriver ; que pour luy il choisiroit plustost d'estre logé au coin d'une chambre, avec repos, que d'estre dans la Cour parmi le tracas des honneurs et richesses ; et pour cela il tesmoigna de desirer d'estre logé dans la chambre de Monsieur Brun, nostre confesseur. Nous luy dismes plusieurs fois qu'il en recevroit beaucoup d'incommodités ; il dit tousjours que non, et qu'il seroit mieux qu'il ne meritoit, et de plus, qu'il seroit proche de ses cheres filles. Et comme nous persistions à luy dire qu'il en seroit incommode, il nous dit : « Je suis trop bien, ne vous mettez pas en peine, conservez la paix du cœur. » Et nous

(1) RECUEIL DE CE QUE MONSIEUR DE GENEVE DIT EN PLUSIEURS CONFERENCES ET COLLOQUES AUX DAMES DE LA VISITATION DE LYON, PENDANT SON SEJOUR EN LA DITE VILLE. (Coll.) — Ce Recueil est composé de divers entretiens, faits soit à la Communauté en général, soit en particulier à la Supérieure ou à quelque autre Religieuse. C'est ce qui explique que les questions soient formulées tantót au singulier, tantót au pluriel, et que les réponses du Saint s'adressent tour à tour ou à une seule personne ou à plusieurs,

4% Les vtarvs EwrzsTENS ares

dit avec une façon si pleine Ttrmibté et de doncenr : « e vor = que vous avez envie de vos defarre de mor: mas 3e s ICE. permettez que ye loge ia. et ne VOIS merier 2 Derne=t er pene LE ye ne ss pas Da: car ez verte oe coache a Nec dams me canoe qui est dix fois plus froide que celle-la. »

Et comme il continuait tosspoars a nous parier de la trac;— d'esprit. nous luy dismes : Monseigneur. nocs vous scODERUCS T9 humblement de nous en faire un Ectretes et comme lese sx comprnter en la deposition. des Supeneures. « le le vezx ue » dit-il, « mais il faut attendre que nostre Mere v sort » II sestenit fort a parler du desnuement qu'il faut avoir ea ces changecmnensda : « Bien des larmes. » dit-il, « qui se jettent en ce tempere. ne proviennent que d'amour propre. de flatterie et de la craicte 32e l'on a qu'on ne pense que l'on n'est pas de bon naturel et que Ton n'ayme pas assez, et tout cela ne sont que des petites disszmulatioas. ou il y peut avoir du mensonge aussi bien qu'en nos paroles. Les filles sont grandement sujettes a telles imperfections. sur tout quand elles recognoissent que les Superieures sont tendres et qu'elles prennent plaisir qu'on leur tesmoigne ces petites affections. De mille larmes que l'on jette en ces occasions-la. il y en a bien peu de veritables, et cela se fait fort souvent par imitation: en fin cela sent la fille. Il est tres vray que ces pleurs et larmes sont fort suspectes. Il faut avoir un amour solide qui ne depende point de ces tendretés ; le vray amour ayme autant loin que pres, et ne s'attache pas a ce qui est d'humain ; en fin la grace ne produit point tout cela. Qye les filles regardent leurs Superieures, tandis qu'elles les ont, comme tenant la place de Dieu, sans s'amuser a tant d'inclinations humaines qui ne sont rien moins que la vraye vertu. Si bien il est dit que sainte Therese pleuroit beaucoup a la mort de quelque serviteur de Dieu, elle ne doit pas estre imitée en cela, car il faut seulement imiter les vertus des Saints. »

Nous luy demandasmes s'il n'avoit point quelque pretention à fin que l'esprit de douceur et de simplicité qui se pratique parmi nous y fust conservé et qu'il y eust quelque liaison entre nos maisons ; que plusieurs personnes avoyent pensé qu'une Generale serviroit grandement a cela. Il respondit avec une fermeté d'esprit extraordinaire : « Ma fille, ceste pensée ne fut jamais qu'humaine; j'ay passé deux jours et deux nuits à y penser, parce que nostre Mere m'avoit escrit qu'on luy en avoit parlé, mais je ne vois aucune apparence à cela. » Et nous luy dismes : Quelle est donc vostre intention, Monseigneur ? « C'est qu'on laisse tout à la Providence divine. » Il nous a dit ceste parole plusieurs fois, et nous a fait cognoistre

apertement qu'il n'avoit autre dessein (1). Nous sçavons qu'il a traitté de ceste affaire avec les Reverends Peres Jesuites, qui ont esté de mesme sentiment ; de quoy il tesmoigna d’estre fort ayse, disant que les affaires de Dieu se font tousjours avec difficulté. Il nous dit encore ensuite : « Le bonheur d’un Ordre ne depend nullement d’un chef, cela se void tous les jours par experience ; et ceux qui en ont eu, et de si excellens, n’ont pas delaissé de se relascher. Tout depend de la fidelité que l'on a de s'unir à Dieu par la fidelité à l'observance des Regles et Constitutions ; et on a beau rechercher des moyens, rien ne maintiendra la compagnie que la fidelité d’une chacune à garder ses Regles. » Et il dit encore qu'il n'avoit rien à desirer, sinon que Dieu donnast à nos Monasteres l'esprit d'union et

(1) Ces paroles sont développées de la manière suivante dans La Vie de la Mere Marie Aymée de Blonay, par Charles-Auguste de Sales, et dans l'Histoire inédite de la Fondation du 1°" Monastère de Lyon :

« Je vous ay desja dit, ma fille, que j'ay pensé et repensé mille fois devant Dieu à ces propositions, sans avoir peu recevoir d'autre lumiere ni d'autre sentiment que celuy dont je me suis declaré, que je desire que nostre Institut n'ayt jamais d'autre General que Nostre Seigneur et son Vicaire le Pape, et que chaque Monastere demeure purement sous l'authorité, obeissance et juridiction de Messeigneurs les Prelats où il sera establi. Tout le reste, ma fille, n'est que resverie purement humaine. Tous les serviteurs de Dieu qui conseillent le contraire parlent selon la grandeur de leurs Ordres, et non selon la petitesse, humilité et simplicité de nostre pauvre Visitation. Nos Constitutions, qui sont faites et approuvées par authorité apostolique, ne se peuvent jamais mieux maintenir que par la generalité et particularité des Evesques ; et supposé que, sous l'incomprehensible permission de Dieu, quelque Monastere vinst à se relascher en quelque diocese, les autres qui seront dans l'exacte observance donneront sans doute les advis necessaires pour le ramener dans le train de l'Institut. Il n'y a non plus d'apparence qu'il manque en sa totalité ni en sa plus grande partie, qu'il n'y a d'apparence que la totalité ou la plus grande partie des Evesques manquent à leur devoir, attendu qu'ils ne sont jamais sans avoir plusieurs personnes eminentes en pieté, en doctrine, et capables de ce qui est de la plus exacte Religion. »

Comme ce bon Prelat parloit avec ardeur sur ce sujet, on vint luy dire qu'il estoit attendu et demandé dans son logis par plusieurs personnes de qualité avec lesquelles estoit le Pere Suffren, confesseur de la Reyne Marie de Medicis. La conference fut ainsi interrompue; mais estant desja à deux pas de la porte pour aller à ceux qui le demandoyent, il retourna avec une agreable promptitude, et se rapprochant de la grille, dit à la Mere de Blonay: « Encore faut-il dire ce mot entre nous deux. Le Monastere de la Visitation qui ne voudra pas recognoistre nostre petit Annessy par une cordialité de deference, avec une dependance d'amour et un respect de charité qui tient tout en union, ne sera jamais capable de posseder l'adorable petit Enfant du pauvre Bethleem. » Puis, en joignant les mains il adjousta : « J'ay beaucoup d'autres choses à vous dire sur ce sujet, mais la compagnie m'attend, et je laisse tout à la souveraine Providence de laquelle cest Institut est l'enfant. »

4:2 LES VRAYS F€TRETTENS 52-4&-—. ES Ie Celly Fuo-yc se doit conserver par la par&e xxevase. a <= 2l ee persevere selco le boo plaisir de Dieu.

Nes .v Jermaniasnes comme L se fallort comporter por ls aTa res tempueeiies. Ven que Gt le monde nous portoit a 2XS aelDoenme et at Se : et que s 2255s voulions nous en desprenit ts 2955 L4ctranx vea: en cela. et que Fon me mettoit au dea les momasteres uen basts et restes que le nostre ne l'estoc jas eT est vrav ma Ele. que le monde craint la pauvrete: mais qx fare a cela? D fact tesmiigner smplement aue nous re vockos punt 2ocs v attarier. ni perdre la tranguillite de l'esprit pocr ls tuens se ce inde. a A ce propos x: luv dit que le logis de nostre Prince Cardina! avoit esta Peosle. et quil avoit perdu six mille esuus de vaisselle d'argent: et ce lov dis que c estoit grand dommage. que cela ns fer sit rad bien pour bastr nostre eglise. Il me tesmogna d'er estre iasche. et me dit: « Mon Dieu, ma fille, n'ayez point ces des:rs : ii v a peu de personnes qui sachent trouver la veine de la vrave pazvrete. lagnelle consiste a ne nen desirer, mais s

contenter de ce pez que Dieu veut que nous avons. Que nos Sœurs serovezt bien heureuses si elles estoyent pauvres et avoyent besoin de quelque chose.

« le soir des Superieures. leur devotion et leur esprit doit suppleer a tout ce qui n'est pas escrit. L'exclusion des malades est tout a fait contre mon esprit et sentiment : qui laissera gouverner la prudence humaine et naturelle gastera la charte. » Il dit encor: « Si l'on venoit un jour a faire difficulte de recevoir les infirmes en nos maisons. je retournerois et ferois tant de bruit par vos dortoirs, que je ferois Savoir que l'on fait contre mon intention. »

Nous luv dismes si c'estoit son intention que les fill:s demandassent a leurs parens. quand ils sont riches et que les maisons estovent incommodees. ll nous dit que non, et qu'il aymoit mieux que la maison fust incommodée et eust besoin de quelque chose. que de permettre aux filles ces affections qui ne nourrissent que trop leur amour propre. non pas mesme pour la sacristie, quoy qu'elle fust pauvre. Que s'ils donnovent. il falloit recevoir humblement, et ne rien demander, non pas mesme desirer, si ce n'est en quelque occasion rare et particuliere: il est tousjours mieux de se tenir en la pauvrete.

Nous luy dismes si une Superieure pourroit donner à une sienne parente qui seroit a Sainte Claire, qui luy demanderoit l'aumosne. Il dit que ouy, tout de mesme qu'elle le permettroit à une Sceur. Et je luy dis que j'avois souvent du scrupule et remords de conscience de ce que je n'estois pas assez ferme pour les choses temporelles, craignant que les parens ne donnassent pas assez a leurs filles par

ma faute et que la maison ne fust pauvre. ll me dit: « Ne vous mettez pas en peine pour cela. Il se faut priver des biens, non pas par desdain ni mespris, mais par abnegation. »

ll me dit apres : « Nostre Mere desire que j'escrive sur les maximes du Fils de Dieu; je les honnore, je les revere et les respecte de tout mon cœur, mais je ne les pratique pas. Le Fils de Dieu a dit : Ne plaidez point ; si je ne le fais, tout le monde est contre moy. Le Fils de Dieu a dit : Si on vous demande vostre manteau, donnez encore vostre robe; si je le veux faire, on me dit que j'ay grand tort, que je ne me laisseray rien, que je suis desja assez pauvre. Le Fils de Dieu a dit: Si on vous donne un soufflet, fendez l'autre joue; le monde ne veut point cela, ni ne veut supporter la moindre injure. Le Fils de Dieu a dit : Soyez debonnaires ; et l'on veut que je me fasche; si je ne le fais, on l'attribue à bestise. »

Nous luy demandasmes si c'estoit son intention qu'en toutes nos maisons on donnast l'aumosne. Il dit que ouy, « selon les maximes du Fils de Dieu. » Mais si l'on n'est pas asseuré si ceux à qui on la fait sont de vrays pauvres? « Il est tousjours bon toutesfois de donner l'aumosne. »

Luy parlant s'il trouvoit bon qu'en nos maisons on nourrist les confesseurs, il respondit : « Pour moy, si j'estois confesseur de Sainte Marie, ce que je ne merite pas (il est vray que je ne le merite pas ; ce bien seroit le plus grand bonheur pour moy que je peusse jamais esperer, que de me voir confesseur de la Visitation et deschargé de toute autre chose), mais si cela estoit, j'aymerois mieux me nourrir comme je pourrois, que de donner l'incommodité aux Religieuses de m'apprester mes repas, et leur donner cognoissance de mes imperfections quand je serois ennuyé, degousté et un peu difficile aux viandes. Et qu'ont à faire les servantes de Dieu d'estre importunées de mes infirmités ? n'est-il pas mieux cent fois qu'elles demeurent en leur quietude et repos, que d'estre employées dans le tracas ? Voyez-vous, ma fille, il est grandement important de ne point donner ceste ouverture aux confesseurs. Je ne voudrois pas pourtant que vous commengassiez par celuy que vous avez maintenant ; il est si bon et facile, qu'à mon advis il n'y a point de difficulté avec luy. Puisque vous avez commencé à le nourrir, continuez, mais prenez garde pour les autres. J'aymerois mieux qu'on creust leur pension.

« ll est vray, ma fille, que je ne trouve jamais à redire aux viandes, tant que je puis, sinon quelquefois qu'elles sont trop bonnes : ne faut-il pas faire ainsi, ma fille? Vous craignez qu'il ne fasse mal au cœur de nos Sœurs, de manger des entrées de table

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faites des restes : il me fait mal a mov d'en entendre parler, mais d'en manger. jamais.

« La pacvre:e et la simplicité vous sont grandement recommandees : neantmeimms, vous dites qu'il y a des Sœurs qui sur ce que Je ds aux Constitutions. que la Congregation a un interest nompare:l que la charge de la Sacristie soit passionement bien exercee, entendent qu'il faille avoir des grandes sollicitudes à fin que rien n'v manque et qu'il y avt quantité de belles besognes. O Dieu. est-il possible qu'on prenne si mal les choses, et qu'on suive si fort ses inclinatioas ! N'ontelles point remarqué en tant d'endroits des Constitutions, la tranquillite qui leur est tant recommandee, laquelle ne se doit jamais perdre pour chose que ce soit? Jav remarque ces affections è nos Sœurs d'Annessy : quand elles ont des charges. elles ne voudrovent pas que rien leur manquast, et quand elles ne les ont plus, elles ne s'en soucient pas. Il y a deux choses a corriger en vostre sacristie, car cecy estant la seconde Maison. je desire que tout v aille bien comme en la nostre d'Annessy. La premiere, c'est que vostre cingule est trop beau, il n'est pas assez simple : il suffit qu'il v avt deux rubans avec le grand cordon, les autres sont supertlus. Vostre aube est trop passementee ; il ne faut point [de passementerie] dessus ni dessous les manches ; suffit que ce soit aux coutures. et encor. qu'elle soit bien petite. Ce que je dis aux Constitutions de ne point mettre de poupées sur l'autel, est parce que pour l'ordinaire elles sont mal faites et c'est une grande perte de temps. et que les filles naturellement se plaisent à cela : mais pour des anges et cherubins vous en pouvez mettre sans scrupule. »

Nous luv dismes un jour que nous craignions qu'il y eust bien du danger. quand des Superieures n'aurovent pas l'esprit de la Regle. « Que feriez-vous la? si elles sont fidelles a les observer, Dieu le leur donnera avec le temps. » ll nous dit qu'il « seroit tousjours mieux de faire election d'une fille qui seroit d'une grande vertu, quov qu'elle fust jeune. Dieu avde aux ames qui vont en simplicité et confiance. » ll dit encor qu'il luy faschoit grandement quand on faisoit election d'une Superieure qui n'avoit pas la vertu et capacité requise pour sa charge. « ll y a peu de Superieures qui se meslent des affaires temporelles. Il n'est nullement necessaire pour leur charge ; il leur faut donner une bonne Econome pour les soulager. » Nous luv dismes : Monseigneur, il me semble qu'ayant confiance en Dieu il ne manque pas de donner la lumiere pour les charges, et que la charité est toute chose. Il respondit : « ll est vray, vous avez raison; quand les Superieures se tiennent bien unies avec Dieu, il ne

manque pas de les enseigner. »

Parlant des Superieures qui demeurent trop long temps au parloir, il dit : « Je ne l'approuve nullement ; mais que faire à cela? »

Parlant de la deposition d'une Superieure de laquelle les Sœurs avoyent esté grandement touchées, et ne pouvoyent s'accoustumer de l'appeller ma Sœur, ains tousjours Mere, il respondit d'une face tout à fait aymable : « Qu'elles l'appellent ma Grand Mere, si elles veulent, je ne sçaurois qu'y faire; mais cependant, je voy que ces filles n'honnorent ni n'observent leurs Regles et Constitutions. »

Nous luy dismes : Monseigneur, quand vous aurez fait l'Entretien comme il se faut comporter és depositions et elections des Superieures nous ferons des merveilles à le bien pratiquer. Il respondit : « Nos paroles ne font pas des miracles ; il faut s'adonner à la pratique que les Constitutions nous enseignent : elles disent prou comme il faut faire, mais les filles ont tant de petites volontés, qu'elles ayment mieux suivre qu'obeir ! Et que faire là? Il faut laisser pleurer les filles et tesmoigner les affections qu'elles ont, car elles penseroyent qu'on croiroit qu'elles n'ont point d'amour, si elles ne tesmoignoyent tout cela, qui n'est que foiblesse de filles.

« Il ne faut rien dire ni faire pour estre aymés ni estimés des creatures, ni pour estre mesprisés, et faut croire que si les creatures ne nous ayment pas icy bas, elles nous aymeront au Ciel où nous nous verrons tous. Et puis, dequoy nous mettons-nous tant en peine d'estre aymés des creatures, pourveu que l'on le soit du Createur ? Comme cela nous est tres asseuré, cela nous doit suffire.

« Quand on vous demande si vous direz tousjours le petit Office, dites que ouy, parce que vous esperez d'en obtenir la permission du Pape, et que vous l'avez desja pour dix ou douze ans ; et c'est mon intention et mon desir que vous le disiez tousjours; mais si on me contrarioit je laisserois faire. »

On luy demanda s'il se falloit confesser des imperfections, s'il estoit mal de le faire. Il dit qu'il apprenoit en la theologie, qu'il ne le falloit pas faire, mais que nous le pouvons sans qu'il y eust de mal ; que la methode qu'on nous avoit donnée nous le permet parce que nous ne sçavons pas discerner quand il y a du peché, c'est pourquoy nous donnons une generalité. Mais que pour les confessions ordinaires il n'en faut pas beaucoup dire; le plus, deux ou trois. « Cela est bon d'en dire és confessions extraordinaires et annuelles ; et quand nous n'avons rien à dire pour nous confesser, il faut dire un peché du monde.

* « Nous pouvons bien nous confesser quand nous avons du sentiment de quelque chose et quand nous avons fait quelque action en suite, quoy que legere, comme de dire quelque parole, car il y

* Cf. l'Entretien X p. 385.

CS. TEntretion IV.

4 4 Les varars ENTRETIENS SPIRITTELS

peut a; ir du peche. Il ne se faut pas mettre en peine de cela, ar NOUS 1 avons pas une periecton qui soit exempte d'amour propre qui ne nous fasse faire au moins quelque faute par cv par la: id ze sen faut rullement estonner. L'on sen peut accuser ans: je m accuse d'avoir fait quelque action par le mouvement dc ser tent Ge J avots a quelgue chose que l'on faisott contre moa imszlinatica. ou par impatience. Mais quand nous ne faisons rien par ce mouve ment. il n'y a point de mal mais du merite. »

E: quant a l'acte de contrition, il dit que pour le bien faire il faut avoir un regret du mal passé et une resolution de ne le plus commettre. et le detester de tout son cœur. « Il ne faut pas avoir un sentiment qui nous fasse jetter des larmes, mais un desplaisir d'avoir offencé Dieu. Ce n'est pas chose contraire a la bonne volonte de retourner tousjours aux mesmes fautes. pourveu que ce ne soit pas volontairement. Le bon acte de contrition consiste a avoir une ferme resolution de ne vouloir plus otfencer Dieu.

* « Pour les paroles inutiles, a la recreation il ne s'en dit pas; tout ce qui se dit par recreation n'est pas inutile. Il se faut bien recreer. et ne pas tenir tousjours l'esprit bande, car il seroit dangereux de devenir triste et melancolique. ll n'y auroit point de mal quand bien on auroit passé toute une recreation a parler de choses indifferentes, les paroles n'en seroyent pas inutiles; il ne faut pas tousjours parler de choses bonnes. Les propos saintement joyeux sont quand il n'y a point de mal en ce que l'on dit. et qui ne regarde point l'imperfection d'autruy, car cela il ne le faut pas íaire. ni parler du monde et de choses messeantes. De se rire un peu d'une Sceur, de dire quelque parole qui la mortifie un peu, [il n'y a point de mal,] pourveu que cela ne l'attriste pas, car il ne le faudroit pas faire ; mais si cela arrivoit, il ne s'en faut pas confesser, quand on l'auroit fait par simple recreation. Quand nous tendons à la perfection, il faut tendre au blanc, et ne se pas mettre en peine quand nous ne rencontrons pas. Il faut aller fort simplement, a la franche marguerite, et bien faire la recreation ; que si nostre attention estoit en quelque chose, il l'en faudroit oster, si elle nous empeschoit de la faire. Et quand bien mesme on n'auroit pas pensé de la faire pour Dieu, il n'en faudroit point recevoir de scrupule, car l'intention generale suffit, quoy que pourtant au commencement il faut tascher de la dresser. Il la faut bien faire faire aux Novices, et il est de tres-grande importance que les filles la fassent bien.

« Quand nous avons des pensées de mesestime contre le prochain, il n'y a point de mal quand nous ne les rejettons pas faute d'attention ; suffit que nous les rejettions quand nous nous en appercevons.

TN

Et quant à ce que vous me demandez s'il faut laisser de dire ses peines ou quelque chose qui feroit voir du bien en nous, crainte que vous avez de ne le pas sçavoir dire, et que vous donnez plustost sujet de vous faire estimer que de vous accuser : Ô ma fille, il se faut tousjours descouvrir naifvement et simplement, tant du bien que du mal, pourveu que vous n'ayez pas intention de vous faire estimer. Si on le fait, ne vous en mettez pas en peine, non plus que si on vous mesprisoit, et n'amusez point vostre esprit a tout cela.

« Il n'est pas mal de revenir quelquefois sur soy-mesme, pourveu que ce soit pour nous humilier, comme de penser en nostre ingratitude, mais il faut tousjours se tourner a Dieu; car, comme je dis en quelque lieu, ce n'est pas proprement faire oraison, que de tousjours reflechir sur soy, puisque l'oraison est une eslevation de nostre esprit en Dieu pour s'unir à luy. Il faut suivre les discours quand Nostre Seigneur nous y attire, mais il faut tascher de nous advancer à la perfection par la voye la plus simple et n'estre pas si fine. Nous ne pouvons pas avoir une continuelle presence de Dieu, cela n'appartient qu'aux Anges; il suffit de nous y tenir tant qu'il nous sera possible, et d’esl:ver souvent nostre esprit en Dieu : je n'entens pas d'avoir tousjours l'esprit bandé. Que si ce que nous faisons nous tire hors de nostre attention a Dieu, et qu'il soit necessaire, il ne s'en faut pas mettre en peine. Il suffit de faire toutes vos actions pour Dieu tout simplement; et quand mesme vous n'auriez pas pensé de dresser vostre intention avant que de faire et commencer vostre action, il suffit de le faire apres, et n'en recevez aucun scrupule : l'intention generale que nous faisons le matin suffit. Quand nous faisons quelque chose pour Dieu, c'est estre en sa presence ; le desir que nous avons de nous tenir en sa presence nous sert [d'attention a la] presence de sa Bonté. Il ne faut point s'estonner quand nous ne nous tenons pas en ceste sainte presence comme nous desirerions. On est bien heureux d'avoir ceste sainte affection de servir a Dieu, et ne faut point faire d'estat de n'avoir pas le sentiment que nous desirerions en son service. Et s'il vous semble que vous vous amendez de vos imperfections plustost pour la repugnance que vous avez de ce qu'on vous reprend, que pour Dieu, ne faites nul estat de cela; dressez vostre intention, et il n’y aura point de mal. Si bien vous faites des fautes par le mouvement de vostre sentiment, n'y regardez pas de si pres, et vous destournez de toutes ces reflexions ; il faut tendre au blanc de la perfection, et ne pas s'estonner si nous ne rencontrons pas selon nostre desir. Ma chere fille, le desir des choses eternelles doit accoiser vostre esprit,

sans vous soucier d'avoir du sentiment ; et mesme l'on doit croire qu'on n'est pas digne de l'avoir.

« Encore qu'il semble qu'on aye de la sensualité à manger, il n'est pas mal de le faire. Ne recevez point ces scrupules ; mange pour Dieu, et vous tenez en repos. Allez tout simplement, sans croire que vous vous servez du pretexte de l'obeissance pour vous satisfaire ; quand vostre volonté n'y est pas il n'y a nul danger, c'est trop subtiliser.

« Il ne me fasche pas que l'on dorme à l'oraison, pourveu qu

l'on fasse ce que l'on peut pour se resveiller. 11 faut souffrir humble ment cela, et demeurer devant Dieu comme une statue, pour recevoir tout ce qu'il nous envoyera ; Nostre Seigneur se plaist quelques fois de nous voir combattre tout le temps de l'oraison le sommeil, sans nous en vouloir deslivrer ; il faut souffrir patiemment et en aymer nostre abjection. Et ne dites jamais que vous ne pouvez pas faire quelque chose, car nous pouvons tousjours quand nou voulons : ce seroit dire que Nostre Seigneur eust mis quelque impossibilité, ce qui n'est pas. Nous pouvons tout en sa grace qui ne nous manque jamais.

. « Pour nous disposer à la sainte Communion, il nous faut bien tenir proches de Nostre Seigneur, et luy dire des paroles selon nostre affection, et qu'il nous suggerera, considerant ou regardant qu'il se fait chair de nostre chair à fin de s'unir à nous ; et luy faut dire comme l'Espouse au Cantique, qu'il nous baise d'un baiser de sa bouche ; et il le fait quand il vient dedans nous, et alors l'ame peut dire : Mon Bien-Aymé est à moy, et je suis toute sienne.

« Nous ne serons jamais exempts de pechés veniels.

« L'accusation de nous-mesme ne nous sert de rien quand nous ne pouvons pas supporter d'estre reprise; et si volontairement nous n'aymons pas qu'on voye nos defauts, ce n'est qu'amour propre. Ce n'est rien du sentiment qui nous vient d'estre accusée, pourveu que nostre volonté soit ferme à aymer son abjection. Il est tousjours mieux de tenir nostre ame en confiance en Dieu qu’en crainte, quoy que nous le fassions pour nous humilier. L'amour nous fait assez humilier.

« Ma fille, ne vous privez pas de la Communion par amertume de coeur, mais quand vous sentez cela, il s'en faut approcher pour se fortifier, et s'unir à Dieu par l'esprit de douceur. Il y a des defauts pour lesquels on s'en doit priver quelquefois, comme une action ou parole d'impatience ou soudaineté, qui auroit mal edifié le prochain.

« La fidelité de l'ame envers Dieu consiste à estre parfaitement resignée à sa sainte volonté, à endurer patiemment tout ce que sa

Bonté permet nous arriver, faire tous nos exercices en l’amour et pour l'amour, et sur tout l'oraison, en laquelle il se faut entretenir avec Nostre Seigneur fort familierement de nos petites necessités, les luy representer et luy demeurer sousmise en tout ce qui luy plaira faire de nous; estre bien obeissante, faire tout ce que l’on nous commande, de bon cœur, encor que nous y sentions de la repugnance ; estre fidelle à partir si tost que la cloche nous appelle, et rejetter les distractions qui nous arrivent en l'oraison et à l'Office; conserver une grande pureté de cœur, car c'est la où Dieu habite, et non pas dans les cœurs pleins de vanité et de presomption d’euxmesmes, au contraire il les chastie et punit rigoureusement. Dieu vous a fait une grande grace de vous avoir appellée en son service dés vostre jeune âge ; remerciez l'en bien de toutes les forces de vostre ame.

« Quand nous regardons à escient les imperfections des autres, Ó Dieu, ma chere fille, cela est bien mal, il ne le faut pas faire; mais quand quelquefois nous les voyons, il s'en faut destourner, et penser tout doucement au Paradis et aux perfections de Dieu et de Nostre Seigneur, de Nostre Dame et des Saints et Saintes et des Anges, et quelquefois nous regarder nous-mesme, nostre indignité et nostre bassesse ; et quand ces pensées nous viennent, nous nous devons humilier et aneantir jusques au centre de la terre, voyant que nous ne sommes que des petits vermisseaux, et nous voulons esplucher les actions des autres qui sont les espouses de Nostre Seigneur ! Nous devons bien faire voir à nostre cœur sa foiblesse, nous faisant à nous-mesme une petite reprimande à fin d'estre sur nos gardes à l'advenir. O Dieu, ne faites pas ceste faute de regarder les imperfections des Sceurs, car cela retarderoit beaucoup vostre perfection et feroit beaucoup de dommage à vostre ame.

« Quand on a de la peine de ne pas parler assez à la Superieure ou à la Maistresse, je conseille de le dire, et voudrois qu'on m'en donnast une bonne penitence; mais le vray moyen d'empescher tout cela est de s'attacher au Createur et non pas à la creature.

« Pour nous bien preparer pour l'oraison il faut y aller avec une grande humilité et recognoissance de nostre neant, invoquant l'assistance du Saint Esprit et celle de nostre bon Ange, et se tenir bien coye durant ce temps-là, en la presence de Dieu, croyant qu'il est plus en nous que nous-mesme ; et, bien que nostre oraison soit privée de discours et consideration, il n'y a nul danger, car elle ne depend point du discours ni de la consideration. L'oraison est une pure attention de nostre esprit en Dieu ; tant plus elle est simple et desnuée de sentiment, et plus elle est oraison. Peu de personnes

entendent ceste verité, principalement les femmes, auxquelles le discours est grandement nuisible à cause de leur ignorance. Toutes fois, je conseille de ramener son esprit par consideration, parmi la journée si l'on peut; mais de penser à ses pechés pendant le temps de l'oraison, il ne le faut pas faire. Quand ces pensées vous arrivent, il faut faire un simple abaissement de vostre esprit devant Dieu, de tous vos pechés, sans les particulariser, car ce seul acte suffit ; pour l'ordinaire ces pensées ne nous servent que de distraction.

« Vous serez en toutes vos actions en la presence de Dieu si vous les faites toutes pour Dieu. Mangez, dormez, travaillez pour luy; c'est estre en sa presence. Il n'est pas en nostre pouvoir de l'avoir actuellement, si ce n'est par une grace particuliere. Faisant quelques ceuvres où il y faut mettre son attention, il faut de temps en temps remettre son esprit en Dieu; et quand nous y avons manqué il s'en faut humilier, et de l'humilité aller a Dieu, et de Dieu à l'humilite, avec confiance, luy parlant comme l'enfant fait à sa mere, car i] scait bien ce que nous sommes.

« Ce seroit mal fait de parler du monde et de soy toute une recreation ; pour une fois ou deux, un mot ou deux pour divertir une Sceur, il n'y a point de mal, il ne s'en faut pas confesser. Ayez un grand soin de pratiquer la simplicité et de rabaisser vostre esprit; quittez la sagesse et prudence humaine, et prenez celle de la Croix.

« Ne vous estonnez point des tentations ; tenez- vous comme un vray neant ; vuidez vostre cœur de toutes les affections mondaines et y gravez Nostre Seigneur crucifié; rendez-luy grace de vostre vocation et resolvez-vous d'obeir, car possible ne commanderez-vous jamais ; et ne faites pas comme plusieurs qui disent : Je ne voudrois pas estre Superieure, mais tenez-vous tousjours en la sainte indifference : ni rien desirer, ni rien refuser. '

« O qu'il est bien raisonnable que nous nous privions des contentemens du monde pour Dieu, puisqu'il se prive de sa gloire pour nous. Vous avez assez la lumiere pour voir en quoy consiste le bonheur de vostre vocation. Il ne faut jamais dire que nous ne pouvons pas faire quelque chose, mais vous faites bien de dire qu'il vous semble ; car on peut tout en la grace de Dieu, lequel ne nous laisse pas en nos necessités.

« Pour l'oraison, il n'y a aucun danger de s'asseoir pour quelque temps quand la necessité le requiert, mais il n'y faudroit pas demeurer tout le temps de l'oraison ; il ne faut pas avoir tant de tendretés, lesquelles sont dangereuses et nous nuisent bien en la voye de nostre salut. Les maladies du corps n'empeschent pas à la devotion, au contraire elles nous aydent, si nous les prenons de

la main de Dieu. L'on peut tousjours porter son visage gay parmi les Sœurs; le mal qu'on sent ne l'empesche pas, si ce n'est quelquefois que l'on a les yeux abattus.

« O ma chere fille, gardez-vous de ces reflexions, car il est impossible que l'Esprit de Dieu demeure en un esprit qui veut sçavoir tout ce qui se passe en luy. Bon courage; d'une petite fille foible, faites en une toute genereuse qui surmonte toute difficulté.

« ll ne faut pas pleurer inutilement, car si nous devons rendre compte des paroles inutiles, à plus forte raison des larmes jettées sans sujet. Il se faut aussi garder de dire des paroles inutiles, et quand on y a manqué deux ou trois fois il s'en faut confesser.

« Quand on fait ses vœux selon les Regles, on les fait en sorte qu'elles n'obligent point à peché ; c'est pourquoy la Regle ni les Constitutions ne sont point la cause de nos pechés.

« Il faut avoir un grand courage, car, ma chere fille, vous estes fille de Jesus Christ crucifié, vous ne devez donc avoir pretention en ceste vie, que celle de l'union de vostre ame avec Dieu. Vous estes bien-heureuses vous autres, vos Regles et tous vos exercices vous portent à ceste union.

« Il faut avoir une grande constance en nos ennuis, car pendant que nous serons en ceste vie nous ne serons pas tousjours en mesme estat, cela ne se peut. (1)

« La vertu de nostre premiere offrande que nous avons faite en nous sacrifiant à Nostre Seigneur suffit, encore que nous n'ayons pas ceste attention à luy offrir tout ce que nous faisons. Les sentimens ne sont point necessaires pour la perfection que nous desirons ; car Nostre Seigneur estant au Jardin, delaissé de toute consolation, ne laissa pas pour cela d'accomplir la volonté de son Pere.

« Quant au bon et vray gouvernement, il ne depend point des talens naturels, mais de la grace surnaturelle, laquelle donne beaucoup plus parfaitement l'experience qui est necessaire, que ne fait toute la sagesse et prudence humaine, quoy qu'avec moins d'esclat, en quoy consiste son excellence.

« Il faut prendre les commodités necessaires à vostre corps, comme le chauffer, manger et vestir, avec actions de graces et humilité, et non pas avec ennuy d'esprit, et ne desirer point d'estre plainte en vos incommodités. Cela est bon pour des filles foibles ;

(1) Le Ms. et les Colloques donnent ici la proposition citée par Fénelon dans les Maximes des Saints, et rejetée comme apocryphe par Bossuet : « Le desir de la vie eternelle est bon, mais il ne faut desirer que la volonté de Dieu. » Cette proposition a été expliquée dans la II* Partie de notre Préface,

420 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

les filles de Dieu ne doivent point s'amuser à ces tendretés. Les Constitutions vous enseignent ce que vous devez faire : demande tout simplement, sans scrupule, ce qui vous est necessaire.

« Conservez bien le desir que vous avez d'observer vos Regles, car elles sont toutes d'amour ; ressouvenez-vous que vous ne manquerez pas de difficultés, mais ne perdez pas courage, espere: en Dieu, et vous jettez entre les bras de sa divine Providence. ll n'y a chemin plus asseuré que celuy de la souffrance, pourveu qu'on souffre avec amour, douceur et patience, et par là on pourra imiter Nostre Seigneur et tous les Saints. ll faut croire que tout ce que nous souffrons est peu devant Dieu; il faut penser le moins que nous pouvons à ce que nous souffrons.

« Vous vous pouvez bien destourner du sentiment de la delectation qui vous vient en prenant les choses qui vous sont necessaires; comme qui passeroit par une rue et rencontreroit beaucoup de boüe, il ne feroit rien autre que prendre un autre chemin : et ainsi devons-nous faire, sans y penser davantage.

« ll est vray qu'il est bon de couper court à toute sorte de devis, si ce n'est en ceux qui regardent le bien spirituel; si est-ce qu'il ne faut pas interrompre le pere ni la mere quand ils commencent un discours, mais lors qu'ils l'ont parachevé, il leur faut parler de choses bonnes pour leur consolation, sans toutesfois faire la suffisante. Escoutez-les doucement sans les interrompre, car ce n'est pas mon intention, sinon à des personnes qui apportent beaucoup de nouvelles du monde, desquelles vous ne vous devez pas enquerir. Mettez vostre confiance en Dieu, car les parens oublient bien tost leurs enfans.

« L'humilité est une vertu si excellente qu'il faut estre bien saint pour l'avoir parfaitement ; c'est elle qui amene toutes les autres. Or, faire ses actions avec esprit d'humilité, c'est les faire avec intention de les faire avec humilité. Ainsi devez-vous faire en toutes vos actions et œuvres, à fin d'imiter Nostre Seigneur qui s’est bumilie jusques à la mort de la croix.

« Nous devons estre bien ayses d'avoir quelques choses qui peuvent servir aux autres, comme de prester les besognes de la sacristie. O mon Dieu, baillez-les de bon coeur; si Dieu permet qu'elles se gastent, il vous donnera de quoy pour en acheter d'autres. Et puis cela est si peu de chose, qu'il ne faut pas y amuser son esprit, mais l'occuper à la vie eternelle.

« ll est vray que la charité donne le prix à nos ceuvres, et n'y a

que Dieu qui la puisse donner; attendez-la plus de luy que de vous-mesme.

P em

« ll est bon que vous n'aymiez guere à parler de vous-mesme ; le moins qu'on le peut faire, soit en bien soit en mal, c'est le meilleur.

« L'article de la chasteté consiste principalement à avoir une grande simplicité et pureté de cœur, et n’avoir point de pensées contraires, je dis volontairement.

« ll importe peu que la parole de Dieu soit dite d'un style haut ou bas; ce n'est qu'une recherche humaine, qui ne veut en tout que l'excellence.

« Il faut s'abandonner entre les bras de Dieu, et le servir à la facon qui luy plaira. Le vray zele consiste à se laisser conduire à Dieu et à nos Superieurs.

« Il importe grandement de nourrir les filles aux verités et clartés de la foy ; encore qu'elles ayent de la peine, il ne faut pas laisser de les eslever à cela, et ne leur pas permettre de s'amuser à ces tendretés et sentimens qui ne sont rien moins que la vraye vertu. Beaucoup parler ne sert de rien, l'importance c'est qu'il faut faire.

« Vostre entrée en Religion est pour l'amour de Dieu ; soyez indifferente par quelles voyes il plaira à sa Bonté vous conduire, soit par la consolation, affliction ou abjection ; vous meritez autant d'un costé que de l'autre. Ma fille, sainte Blandine quand les payens la martyrisoient, elle disoit : « Je suis Chrestienne; » de mesme, quand nous avons quelques douleurs et ennuis, il faut dire : Je suis Chrestienne.

« La peine que nous avons de souffrir l'abjection, la crainte d'estre humiliée, sont des imperfections auxquelles nous sommes tous sujets; il ne faut point s'en estonner, mais prendre bon courage et mettre son coeur en Dieu, ne desirant autre chose que de luy plaire. L'humiliation n'est pas si mauvaise que nous pensons, elle ne nous fera pas tant de mal que nous pensons et qu'il nous semble ; ne la craignons pas tant. Voyez Nostre Seigneur qui s'est tant bumulie, jusques a la mort, et tous les Saints qui ont recherché avec tant d'affection les occasions de pratiquer ceste vertu. Soyez bien ayse de celles qui se presentent à vous, recevez-les de bon coeur, avec amour ; recevez, aymez et embrassez l'aneantissement et abjection ; que vos affections soyent en Jesus Christ crucifié. Ne vous estonnez pas de la vanité, combattez-la fidellement ; pourveu que vous ne fassiez rien en suite, il n'y a point de mal.

« Vous desirez sçavoir comme il s'entend qu'il faut mediter jour et nuict en la loy de Dieu. C'est de faire toutes nos actions pour sa plus grande gloire, et avoir son cœur attentif à luy ; et ne pensez pas pour cela qu'il faille estre tousjours à genoux.

« Vous demandez comme je fais de voir empresser un chacun, sans me mettre en peine de rien. Je ne suis pas venu au monde pour y apporter du tracas, j'y en trouve assez. Je suis si ayse, quand on me demande ou je suis logé, de dire que c'est chez le jardinier de nos Filles de Sainte Marie.

« ll se trouve peu de filles qui ne soyent opiniastres ; quand on fait rencontre d'une qui ne l'est pas, il la faut tenir bien chere. Et quand les tentations d'envie viennent de ce que nos Sœurs font mieux, ou sont plus aymées que nous, il faut tordre son cœur comme une serviette pour le faire venir à la raison.

« Non, ma fille, il ne faut point s'amuser à des petits desirs qui tiendroyent vostre coeur trop bas et l'empescheroyent de s'appliquer aux solides vertus. Or, pour le froid, sçavez-vous quand il le faut souffrir? c'est quand la Superieure vous envoye au jardin cueillir des herbes et que vous fussiez en danger que les mains vous gelassent sur la plante; il ne faudroit pas laisser de le faire, parce que c'est l'obeissance.

« ll faut avoir un grand support de nos Sœurs et les ayder et soulager [en] tout ce que nous pouvons, et ne pas croire qu'elles ayent peu de mal, car ce n'est pas à nous à faire ce discernement.

« Nous n'irons pas au Ciel pour avoir bien chanté, mais si ferons bien pour avoir obei. Dieu ne nous demandera pas compte si nous avons dit beaucoup d'Offices, mais ouy bien si nous avons esté bien sousmis à sa volonté.

« Vous m'avez dit encore, comme s'entend ce que disent les Constitutions : de ne se servir de nostre cœur, ni de nos yeux, ni de nos paroles, que pour le service de l'Espoux celeste, et non pour le service des humeurs et inclinations humaines? O ma fille, que vous me parlez d'une perfection que bien peu de gens pratiquent, bien qu'ils le doivent tous faire. Voyez-vous, ma fille, par exemple, voila deux de nos Sceurs : l'une que vous aymerez bien, et l'autre à laquelle vous n'aurez pas tant d'inclination à l'aymer, et par ce moyen vous ne la regarderez pas de si bon coeur que l'autre que vous aymez bien; au contraire, si vous l'aymiez bien purement pour Dieu, vous regarderiez d'aussi bon cœur celle que vous n'aymez pas comme celle que vous aymez bien, et luy souhaiteriez autant de bien qu'à l'autre.

« ll est vray que j'ayme grandement tout le monde, notamment les ames simples. Pour ce qui est de l'honneur qu'il vous semble que je porte à un chacun, la civilité nous apprend cela, et puis j'y suis porté naturellement ; je n'ay jamais sceu faire comme plusieurs personnes font, auxquelles il semble, quand elles sont eslevées en

quelque dignité, qu'elles se doivent faire honnorer de tout le monde; et quand elles escrivent elles ne veulent mettre, sinon aux personnes de grand respect, « tres-humble » et « bien humble. » Et moy je le mets à tout le monde, sinon que j'escrive à Pierre ou à Frangois mes laquais, qui penseroyent que je me mocquerois d'eux, si je leur mettois « tres-humble serviteur. » Je ne fais pas grande difference d'une personne à une autre. »

Luy parlant de la condescendance, comme il faisoit pour se rendre si facile à tout le monde, il nous dit: « Je n'ay pas grand peine à cela, il ne me fasche jamais de le faire, ouy bien quand je ne le fais pas ; naturellement je n'ay pas mes volontés fortes, et puis, ne faut-il pas estre ainsi condescendant au prochain ? Je ne sçay point contraindre les inclinations ; quand je voy qu'on desire quelque chose, je laisse faire. »

Luy tesmoignant que je desirois bien fort de prendre son esprit de condescendance à son imitation, je luy dis qu'il se rencontroit souventesfois que l'Office sonnoit et qu'il falloit aller au parloir, et que mesme le jour de Noél j'avois perdu Complies pour une chose legere et de peu d'importance. ll me dit : « Cela c'est une vraye condescendance, ma fille, comme à ceste heure vous en faites une d'estre avec moy. » Cela c'estoit le jour de saint Estienne, pendant None, qu'il nous parla avec suavité de ceste sainte vertu. Il nous dit : « ll faut accoustumer les seculiers à venir hors le temps des Offices, tant qu'il se peut. » Luy parlant des predications et confessions : « J'ayme grandement entendre la parole de Dieu. Je n'ay rien de bon en moy que cela. Je fais plusieurs manquemens en la confession, mais pourtant je n'y en fais pas deux : je n'y suis point curieux et je ne dissimule point. »

Il nous tesmoigna une fois qu'il desiroit que la fondation de Besangon se fist, et il nous dit qu'il estoit bien ayse que nos Sceurs s'estendissent, parce qu'elles vivent avec beaucoup de paix et douceur.

Luy disant une fois que nous desirions grandement en ceste maison de prendre son esprit, il nous respondit : « Dieu vous en garde ! prenez celuy de Dieu et de saint Augustin. »

Apres avoir confessé une de nos Sceurs, laquelle il avoit entretenue environ une heure et demie, nous luy dismes qu'il estoit admirable en sa douceur d'avoir pris la peine et patience de l'escouter si long temps, et lors il nous dit: « Tout beau, tout beau! il faut traitter les malades comme malades. Quand elles rendent compte il est bon de leur retrancher les discours tant qu'il se peut. »

Nous luy demandasmes si c'estoit l'intention des Constitutions de

424 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

dire à la Superieure ce que l'on pense [d'elle], parce qu'elles nous envoyent à l'Ayde de la Superieure. Il nous dit que ce qu'il avoit mis dans les Constitutions cela n'estoit pour autre cause que pour celles qui n'ont pas la confiance de le dire à elle-mesme, mais que les plus confidentes sont les meilleures.

« Ouy, ma fille, vous pouvez recevoir les filles qui ne sont pas legitimes, et encore celles desquelles les parens ont esté executés pour quelque grand mal, car les filles n'en peuvent mais. » Je luy dis que je n'avois jamais osé en recevoir une en ceste ville, à cause qu'on ne l'approuvoit pas. ll nous dit: « Que ne nous l'avez vous envoyée a Nessy ! »

« Non, il ne faut jamais permettre a nos Sceurs de quitter les Offices pour les ouvrages, non pas mesme pour la sacristie ; l'on peut bien quelquefois leur faire quitter la lecture, mais rarement. O que celles qui ont une grande affection de suivre en tout et par tout la Communauté sont heureuses ! Dieu leur a fait une grande grace. Je vous raconteray ce qui m'arriva une fois avec un bon Religieux, lequel desiroit fort de faire des penitences et mortifications au dessus de la Communauté; je luy parlay tout au long du bonheur de la suivre en tout, et le priay de se mettre en la pratique, ce qu'il fit; et à quelque temps de la, il me vint trouver et me remercia de grande affection, et me dit que j'estois cause de son bien.»

Luy parlant qu'il y a quelques fois des filles naturellement sobres et qui pour l'ordinaire ne mangent que le tiers de leurs portions, s'il falloit leur dire resolument de manger davantage, il nous respondit qu'il seroit mieux de souffrir quelque temps un peu de peine à s'accoustumer, parce qu'il le falloit ainsi à cause qu'il leur pourroit nuire avec le temps. « Non, il n'y a point de peché veniel de manger avec goust, ce sont des imperfections de nostre nature. Il faut moderer l'avidité, et corriger les paroles aspres; pour moy je ne suis pas grand censureur. Saint Bernard dit qu'il y a peu de personnes qui se rencontrent semblables à la conduite, mais pourtant, que celle de la douceur et suavité est la plus utile ; qu'on avoit beau faire et regarder de quel costé que l'on voudroit, il faut tousjours venir là.

« Je vois que toutes les Superieures desirent de voir les filles maussades et fantasques esloignées de leurs monasteres : car c'est la condition de l'esprit humain de ne se delecter qu'aux choses plaisantes. Mais je suis tout à fait d'advis qu'on n'ouvre point la porte au changement de monastere aux filles qui le desireront, ains seulement pour celles qui sans le desirer seront pour quelqu'autre raison legitime envoyées par les Superieurs ; car autrement

le moindre desplaisir qui arriveroit à une fille seroit capable de l’inquieter et luy faire prendre le change, et au lieu de se changer, elle penseroit d'avoir suffisamment remedié à son mal que d'avoir changé de monastere. J'ay aussi presque une mesme aversion au desir que les Superieures ont de descharger leur maison par le moyen des fondations ; car tout cela depend du sens humain et de la peine que chacune a à porter son fardeau.

« Ce sera eternellement mon sentiment qu'on ne laisse jamais de recevoir les filles infirmes en la Congregation, sinon que ce fussent des infirmités marquées aux Regles et Constitutions. Recevez les infirmes; croyez-moy, la prudence humaine est ennemie de la bonté du Crucifix. Recevez charitablement les boiteuses, les bossues, les borgnes et mesme les aveugles, pourveu qu'elles soyent droittes d'intention, car elles ne laisseront pas d'estre belles et parfaites au Ciel. Et si on persevere à faire la charité à celles qui ont ces imperfections corporelles, Dieu en fera venir contre la prudence humaine, une quantité de belles et agreables, mesme aux yeux du monde. »

DERNIER ENTRETIEN DE NOSTRE TRES-SAINT ET BIEN-HEUREUX PERE, SUR PLUSIEURS QUESTIONS QUE NOS CHERES SCEURS DE LYON LUY FIRENT DEUX JOURS AVANT SA BIEN-HEUREUSE MORT, LE JOUR DE SAINT ESTIENNE, 1699 (1).

(Mss. et Coll.)

Comme il entra, il dit : « Bonsoir, mes cheres filles, je viens icy pour vous dire le dernier adieu et m'entretenir un peu avec vous, parce que la Cour et le monde me desrobent le reste. En fin, mes cheres filles, il s'en faut aller; je viens finir la consolation que j'ay receue jusques à present avec vous : qu'avons-nous à dire? Rien plus, sans doute. ll est vray que les filles ont tousjours beaucoup de repliques. Il est mieux de parler à Dieu qu'aux hommes. » Monseigneur, luy dit-on, nous voulons parler à vous à fin d'apprendre à parler à Dieu.

(1) LA DERNIERE CONFERENCE DE MONSIEUR DE GENEVE AVEC LES S(EURS DE LA VISITATION DE LYON, AVANT SA MORT. (Coll.)

426 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

« L'amour propre, » dit-il, « se sert de ce pretexte-là. Ne faisons point de preface, et vous asseyez, je vous prie, car nos Sœurs sont incommodées. »

On luy demanda s'il n'estoit pas mieux et plus simple de regarder les vertus de Dieu que non pas celles des Superieures et des Sceurs. Il respondit que non, que cela n'estoit pas contraire à la simplicité et qu'il estoit bon de le faire; mais que qui voudroit regarder leurs vertus pour esplucher celles qui sont plus vertueuses que les autres, ou à fin de censurer et murmurer de leurs vertus pour y trouver à redire, ce seroit là où il y auroit du mal. « De les regarder à fin de les imiter et en tirer de l'edification, or cela est autre chose ; si vous regardez leurs vertus avec une grande charité, pour les imiter, vous ferez bien. Les vertus de Dieu, entant que Dieu, sont si excellentes, que pour satisfaire à nostre foiblesse il s'est voulu faire homme pour nous monstrer l'exemple de ce que nous devons faire, à fin que nous le puissions imiter. C'est une bonne chose de regarder et se representer les exemples des Saints à fin de les imiter, et sur tout du Roy des Saints, nostre Seigneur et Redempteur. 1l est escrit que saint Antoine passa toute l'année de son novitiat à considerer les vertus de ses Freres et, comme une soigneuse abeille, cueilloit sur chaque fleur d'icelles le miel qui luy estoit necessaire. L'amour de Dieu est inseparable d'avec l'amour du prochain, et il est tousjours mieux de regarder les vertus de Nostre Seigneur. »

Monseigneur, luy dit-on, il y a des filles qui s'amusent tant à regarder les vertus des Superieures, qu'elles sont tousjours apres à les loüer et applaudir. « Quoy, » dit-il, « fait-on cela ceans? » Ouy, Monseigneur, il y en a trois ou quatre qui font cela coustumierement. « Ma fille, vous ne devez pas souffrir cela. Quand les inferieures cognoissent que la Superieure est un peu vaine et qu'elle se plaist à estre loüée et aymée, elles la loüent plustost à fin que la Superieure les ayme que non pas pour autre fin; mais si elles voyoient que la Superieure rechignast et fist mauvaise mine quand elles la loüent, elles ne seroyent pas si promptes à le faire. » Que faut-il donc faire, Monseigneur, quand on nous loüe? « Il s'en faut aller à Dieu et les laisser là; mais pour les inferieures, quand la Superieure loüe quelques bonnes actions qu'elles ont faites, il ne faut pas qu'elles s'en aillent; il est quelquefois necessaire de le faire, mais pour les Superieures elles ne doivent pas permettre cela en facon quelconque. Mais il ne s'en faut pas estonner, parce que où il y a amas de filles il y a aussi amas de loüanges et de flatteries.

« Vous demandez si ce n'est pas une grande foiblesse de desirer

des charges et se mettre en peine quand on ne nous en donne point. De les desirer, cela est bien mal, comme aussi de s’en mettre en peine; c'est une foiblesse que d'amuser son esprit en cela, sur tout quand elles sont honnorables. Nous sommes si ayses d’avoir quelque charge pour surexceller par dessus les autres, comme d’estre Superieure ou Assistante, à fin de faire voir là son bel esprit, car ma Sœur ordonne et dispose si bien ! nous sommes si ayses de faire voir que nous sçavons fort bien ordonner. Mais, dit-on, si j'estois Superieure je pratiquerois tant la vertu, l'humilité, la charité. Ouy, ma Sœur, nostre amour propre ayme tant que l'on voye la beauté de nostre esprit : ma Sœur est si douce quand elle est eslevée par dessus les autres et que personne ne luy dit rien; tout le monde remarque sa vertu. Il n'y a nul doute que l'on ne nourrisse bien son amour propre là dedans. Le desir des charges est fort commun, mais il n'y a point de mal quand il est hors de nostre volonté : il se faut mocquer de tout cela. Ce n'est pas en Religion que l'on doit chercher et desirer les charges honnorables ; les mondains et ceux qui sont à la Cour ne font autre chose que de courir apres les dignités et preeminences, aussi la Cour n'est faite que pour cela ; mais quand cela arrive en Religion, c'est signe que l'on n'est pas bien desnué ni mortifié.

« ll faut bien prendre garde aussi qu'il y a des ames qui ont si grand peur que le desir des charges entre en leur esprit, qu'elles sont tousjours en apprehension et inquietude, et n'ont jamais l'esprit tranquille ni reposé; car ce pendant qu'elles s'amusent à l'apprehension, elles tiennent leur coeur ouvert, et le diable y jette par ce moyen la tentation dedans. Elles ressemblent à ceux qui ont peur des larrons : ils sortent dehors et laissent la porte ouverte, et ce pendant les larrons entrent et font ce qu'ils veulent. 1l ne se faut pas mettre en peine quand nous sentirons des desirs en nous; tant que nous vivrons, nostre nature nous les produira. Il ne faut non plus craindre qu'il nous en vienne, pourveu que nous tenions tousjours nostre volonté superieure ferme en Dieu; et au lieu de nous amuser à de vaines craintes, il nous faut tenir nostre coeur en Dieu et nous unir à luy : * car en fin il ne faut rien desirer ni rien refuser, mais se laisser entre les bras de la Providence divine, sans s'amuser à aucun desir sinon en ce que Dieu veut faire de nous. Saint Paul pratiqua excellemment cest abandonnement au mesme instant de sa conversion ; quand Nostre Seigneur l'eut aveuglé, il dit tout promptement : Seigneur, que vous plaist-il que je fasse? et demeura indifferent à tout ce que Dieu ordonneroit de luy. Toute nostre perfection depend de ce point.

* Cf. l'Entretien XX p. 384.

Cf. l'Entretien XXI,

428 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

« ll ne faut doncques pas desirer les charges honnorables, cela empesche grandement l'union de nostre ame avec Dieu qui se plaist en la bassesse et humilité. » Monseigneur, ce n'est pas seulement des charges honnorables, mais de toutes autres. « Saint Paul nous defend de desirer des charges relevées et des preeminences. De desirer les basses, cela est encor passable ; neantmoins, ce desir est suspect, car saint Paul escrivant à un sien disciple, luy defend entre autres choses de ne point occuper son cœur à aucun vain desir, tant il avoit de cognoissance de ce defaut, et que cela retarde nostre avancement. * Vous demandez si on ne peut pas desirer des charges basses, parce qu'elles sont penibles, et semble qu'il y ayt plus à faire pour Dieu et plus de merite que de demeurer en sa cellule. Ouy, ma fille, car David disoit qu'il aymoit mieux es£re abject en la maison du Seigneur que d'estre grand parmi les pecheurs, et disoit : Il est bon, Seigneur, que vous m'ayez bumilie, à fin d'apprendre vos justifications. Or neantmoins, ce desir est fort suspect, comme pouvant estre une cogitation humaine. Que sçavez-vous si apres avoir desiré ces charges basses et humbles vous aurez la force d'agreer les abjections et humiliations qui s'y rencontreront ? il vous pourroit venir beaucoup de degoust et d'amertume de l'humiliation. Que si peut estre vous vous sentez la force de souffrir la mortification et humiliation, vous ne scavez si vous l'aurez tousjours. Il faut tenir le desir des charges, tant des unes que des autres, honnorables et abjectes, pour tentation; car il est tousjours mieux de ne rien desirer, mais de se tenir preste pour faire l'obeissance. Il vaut mieux estre en sa cellule par obeissance, faisant un petit ouvrage, ou lisant, ou faisant que sçay-je moy quoy ; et si on le fait avec plus d'amour que ne fait celle qui est à la cuisine, qui a beaucoup de peine et se brusle les yeux, si elle le fait avec moins d'amour, l'autre a plus de merite : car ce n'est pas par la multiplicité de nos ceuvres que nous plaisons à Dieu, mais par lamour avec lequel nous les faisons.

« Et ne faut point faire ces jugemens, où il y a plus de merite ; pour nous autres il n'y faut point regarder, et je n'ayme point cela de vouloir tousjours regarder au merite (1), car les Filles de Sainte Marie ne doivent faire leurs actions que pour la plus grande gloire de Dieu. Si nous pouvions servir Dieu sans meriter, ce qui ne se peut, nous devrions desirer de le faire. ll est à craindre qu'en voulant

(1) Cette proposition est l'une de celles que Fénelon a citées dans les Maximes des Saints, en la détournant de son véritable sens. Il a été expliqué daus la II* Partie de notre Préface comment elle doit étre entendue.

choisir où il y a plus de merite, nous ne donnions le change a nostre esprit. C’est une façon de parler des chasseurs, que quand les chiens ont le sentiment diverti et rempli de divers gousts, ils perdent facilement la mutte. »

Ce n'est pas cela que je veux dire, Monseigneur, de regarder où il y a plus de merite; mais seulement parce qu'aux charges penibles il semble qu'il y ayt plus à faire pour Dieu que d'estre en sa cellule. « Ce n'est pas par la grandeur de nos actions que nous plaisons à Dieu, comme j'ay desja dit, mais par l'amour avec lequel nous les faisons ; car une Sceur qui sera en sa cellule, ne faisant qu'un petit ouvrage, meritera plus qu'une autre qui aura bien de la peine, si elle le fait avec moins d'amour. C'est l'amour qui donne la perfection et le prix à nos ceuvres. Je vous dis bien plus : voila une personne qui souffre le martyre pour Dieu avec une once d'amour, elle merite beaucoup, car on ne sçauroit donner davantage que sa vie; mais une autre personne qui ne souffrira qu'une chiquenaude avec deux onces d'amour aura beaucoup plus de merite, parce que c'est la charité et l'amour qui donne le prix à tout. Vous sçavez que la contemplation est meilleure que l'action et vie active; mais si en la vie active il s'y trouve plus d'union, elle est meilleure. Que si une Sœur estant en la cuisine, tenant la poéle sur le feu, a plus d'amour et de charité que l'autre, le feu materiel ne le luy ostera point, au contraire, il luy aydera à estre plus agreable à Dieu. Il arrive assez souvent qu'on est aussi uni à Dieu par l'action que dans la solitude ; mais en fin, je reviens tousjours : oü il y a plus d'amour il y a plus de perfection.

« C'est le meilleur de ne rien desirer et ne rien refuser. Tous ces desirs ne proviennent que de la nature et ne servent que d'inquietude aux esprits et à contenter nostre amour propre, sous le pretexte de faire beaucoup pour Dieu. Que si vous estes bien ayse par lascheté de courage de coudre en vostre cellule, à fin de n'avoir pas tant de peine, ce desir n'a pas une bonne fin. Il ne faut pas desirer sa cellule quand on n'y peut pas estre, mais faire ce que l'on fait pour Dieu et retrancher de son esprit tous ces desirs. O mon Dieu, quand sera-ce que nos Sœurs n'auront plus tant de desirs, et qu'elles s'amuseront à faire et à ne rien vouloir que ce que Dieu veut, la volonté duquel nous est signifiée par nos Regles et Superieurs !

« Vous demandez si quand on ne se sent pas la force de faire une charge avec douceur d'esprit, parce que l'on y a beaucoup de repugnance, s'il le faudroit dire à la Superieure ou l'accepter tout simplement. O non, ma chere fille, il ne le faut pas dire, car cela seroit contraire à la simplicité. Je ne dis pas qu'absolument l'on

Cf. l'Entretien XXI,

430 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

n'en parle point, mais qu'il est plus parfait de n'en rien dire, et se mettre en l'exercice. ll est dangereux que l'amour propre nous k fasse dire, de crainte que nous avons de ne la pas bien faire, pour nous excuser quand nous viendrons à y manquer, à fin que l'on en soit adverti ; cela est bien dangereux et suspect. [Bien] que nous le fassions sous pretexte d'humilité, il ne l'est nullement ; au contraire, cela est contre l'humilité, * Si l'on me donnoit des charges honnorables ou abjectes, je les prendrois et les recevrois avec humilité sans en dire un seul mot, ni n'en parlerois en façon quelconque, sinon que l'on m'en interrogeast ; car alors je dirois simplement la verité comme je me sentirois, sans autre chose.

« Mais vous demandez s'il ne faut pas dire les mouvemens de son cœur en rendant compte à la Superieure. Or, la reddition de compte c'est autre chose. Ouy, il les faut dire tout simplement ; mais pour toutes ces petites choses qui passent par l'esprit sans s'y arrester, je trouverois meilleur que l'on passast tout cela entre Dieu et soy, parce qu'il n'est pas digne d'attention. Mais si cela s'arreste en l'esprit et qu'il nous face faire quelque faute, c'est cela qu'il faut dire. Si chacun vouloit choisir en Religion les charges à sa phantasie, que seroit-ce sinon faire chacun sa volonté? Que nous doit-il importer d'avoir de la peine aux charges, puisqu'elles nous sont imposées par nos Superieurs qui nous representent Dieu ? David disoit : J'ay esté fait comme une beste de charge pour porter les commandemens du Seigneur; en quoy il nous fait bien voir la sousmission que nous devons tousjours avoir en tout ce qui nous est ordonné de Dieu et de nos Superieurs.

« Vous demandez si les desirs quoy qu'involontaires ne nous retardent pas beaucoup de la perfection. O non, ma chere fille, nostre nature nous les produira tousjours ; les desirs, pensées et mouvemens involontaires ne nous peuvent point nuire en la perfection. Nous le voyons bien en saint Paul, lequel estant tenté de l'aiguillon de la cbair, ce mouvement le pressant fort, il demanda par trois fois à Dieu d'en estre delivré; et lors il ouyt Nostre Seigneur qui luy dit : Paul, ma grace te suffit, ma vertu se perfectionne en l'infirmite ; et lors il demeura tranquille et paisible en sa peine et tentation. Que nous doit-il soucier si nous sentons de la peine, pourveu que nous fassions nostre devoir? Laissons aboyer ce mastin contre la lune, il ne nous peut rien faire si nous ne voulons. Nostre Seigneur nous en a voulu donner l'exemple au jardin des Olives, voulant sentir des mouvemens contraires à sa partie superieure ; bien que sa volonté fust conforme à celle de son Pere eternel, il ne laissoit pas de ressentir. Mais il y a ceste difference entre Nostre

Seigneur et nous, que volontairement il vouloit ressentir pour l'amour de nous, s'en pouvant exempter entant que Dieu; mais nous ne le pouvons, encore qu'il soit contraire à nostre volonté.

« Vous demandez s'il ne seroit pas mieux de se divertir simplement, que de contester avec son esprit et s'opiniastrer à vouloir rejetter [la tentation]. Qui en doute, ma chere fille, qu'il ne vaut mieux parler à Nostre Seigneur en se divertissant simplement, que de disputer et s'opiniastrer avec le diable? La simplicité est tousjours preferable en tout. Par exemple : si le desir me venoit d'estre Pape et que la papauté m'occupast l'esprit, je ne ferois que m'en rire, et me divertirois en pensant qu'il fait bon en la vie eternelle, que Dieu est aymable, que ceux qui sont au Ciel sont heureux de jouir de luy ; et ainsi faisant, je me divertirois genereusement et noblement, car lors que le diable me mettroit dans l'esprit Ie desir de la papauté je parlerois à Dieu de sa bonté, et choses semblables.

« Vous demandez s'il ne faudroit point recevoir de scrupule quand on n'auroit point fait d'attention un jour ou deux à la rejetter, estant ainsi occupé en Dieu, sans faire attention à s'en divertir. Qui en doute, ma chere fille, qu'il ne soit mieux de s'estre tenu ainsi en la presence de Dieu, plustost que de tant flechir et reflechir sur ce qui se passe dedans nous et autour de nous? Vous demandez si on se sentoit un grand scrupule, ne pouvant accoiser son esprit, à cause que ces desirs et tentations ont tant duré, si on s'en pourroit confesser. Vous le pouvez, si vous le voulez, et dire : Je m'accuse d'avoir eu deux ou trois jours une tentation de vanité que je suis en doute de n'avoir pas rejettée. »

* Vous dites, Monseigneur, qu'il ne faut rien desirer ; mais ne faut-il pas desirer l'amour de Dieu et l'humilité? car Nostre Seigneur a dit : Demandez et il vous sera donné, beurtez et sl vous sera ouvert. « O ma fille, quand je dis qu'il ne faut rien desirer ni demander, jentens pour les choses de la terre, car pour ce qui est des vertus nous les pouvons demander. Quand nous demandons l'amour de Dieu et la charité nous y comprenons l'humilité et toutes les vertus, car elles ne sont point separées les unes des autres. »

L'on demande si une Novice, d'abord qu'elle entre dans la maison, se jettoit dans ceste indifference de ne rien desirer ni refuser, s'il n'y auroit point à craindre que cela ne fust plustost par lascheté et negligence d'esprit qu'autrement, et si elle ne feroit pas mieux de s'adonner à l'humilité et autres vertus qui luy sont necessaires. « O non, ma chere fille, si elle estoit conduite par ce chemin il n'y auroit rien à craindre, car ne desirant que l'amour de Dieu elle pratiqueroit toutes les vertus et tout ce qui est necessaire pour

Cf. l'Entretien XX

Cf. l'Entretien XV, >. 281-284.

432 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

plaire a Dieu ; car l'amour de Dieu surpasse toutes les vertus. Pleust à Dieu qu'il y en eust plusieurs qui fussent conduites par ceste voye, car n'ayant rien dans l'esprit que ce seul desir de plaire à Dieu, elles feroyent toutes choses avec perfection, sans se mettre en peine [de ce] qu'on penseroit d'elles. »

L'on demande si ce n'est pas une marque que nous suivons nostre sentiment de laisser de se mettre proche d'une Sceur à la recreation quand elle nous a advertie. « Ce seroit apertement nourrir son sentiment que de le faire. Pour les larmes, il y a des naturels qui ne s'en peuvent pas empescher, et nous sommes quelquesfois si ayses de pleurer, sur tout quand on nous change de Superieure, pour monstrer que ma Sceur une telle n'est pas desnaturée et qu'elle le ressent bien. Cela fait si grand bien à l'amour propre, a fin que l'on cognoisse que nous leur sommes bien obligées. En fin ce ne sont que foiblesses de filles.

« Vous demandez comme il faut faire pour se bien confesser. Que voulez-vous que je vous die ? vous le sçavez desja tant ; mais j'ayme bien pourtant que l'on me fasse ces demandes icy. La Confession est une chose grandement importante ; trois choses y sont necessaires. * La premiere, d'y aller purement pour s'unir à Dieu par le moyen de la grace que l'on regoit en ce Sacrement. Les Religieux ont en cela un grand advantage par dessus les mondains, estans hors des occasions de ces grandes desunions, parce qu'il n'y a que le peché mortel qui nous desunisse de Dieu. Les pechés veniels ne nous en desunissent pas, ains ils font une petite ouverture entre Dieu et l'ame; et par la vertu de ce Sacrement, nous reunissons nostre ame à Dieu et la remettons en son premier estat.

« La seconde et troisiesme condition c'est d'y aller purement et charitablement; et au lieu de faire cela, l'on y porte bien souvent des ames toutes embrouillées et embarrassées, qui fait qu'elles ne scavent pas bonnement ce qu'elles veulent dire : ce qui est de grande importance, car elles mettent en peine les confesseurs, parce qu'ils ne les peuvent pas entendre, ni comprendre ce qu'elles veulent dire, et au lieu de se confesser de leurs pechés elles pechent pour l'ordinaire en se confessant. Il se commet en confession quatre grands manquemens : le premier, c'est d'y aller pour se descharger et soulager, plustost que pour plaire à Dieu et s'unir à luy. Il nous semble que nous avons l'esprit si content quand nous nous sommes bien deschargés, et pensons que cela suffit, comme si nostre paix et repos dependoit de cela. En ces descharges qui tirent à la longue devant le confesseur, il est dangereux que nous ne meslions les defauts des autres avec les nostres, ce qu'il ne faut point faire. C'est

icy où il est dangereux de faillir, et où les pechés se commettent pour l'ordinaire en confession. Le deuxiesme manquement c'est qu'ils vont dire de beaux discours et ageancemens de belles paroles, racontent de grandes histoires pour se faire estimer, faisant semblant d'exagerer leurs fautes par leurs beaux discours, et d'une grosse faute ou d'un gros peché, ils le diront en telle sorte qu'il semblera bien petit ; et faisant ainsi, ils ne donnent pas cognoissance au confesseur de l'estat de leur ame. Le troisiesme manquement c'est qu'ils y vont avec tant de finesse et de couverture, qu'au lieu de s'accuser ils y vont pour s'excuser par une grande recherche d'euxmesmes, craignant que l'on ne voye leurs fautes : or, cela est tres-pernicieux, qui le voudroit faire volontairement. Le quatriesme manquement c'est qu'il y en a qui se satisfont à exagerer leurs fautes, et d'une petite faute ils en font une tres-grande. L'un et l'autre de ces manquemens est tres-grand. Je voudrois que l'on die simplement et franchement les choses comme elles sont. ll faut aller à la Confession purement pour nous unir à Dieu, avec une vraye detestation de ses pechés et une volonté ferme et entiere de s'amender, moyennant sa grace. »

L'on demande si les Sceurs doivent discerner les petites obeissances d'avec les grandes, et si on doit s'accuser en ces termes : Mon Pere, je m'accuse dequoy j'ay fait une desobeissance en chose d'importance, ou en chose legere, ou s'il faut dire la chose tout simplement comme elle est ; et si l'on doit discerner les obeissances de la Regle et des Constitutions, parce qu'il y en a qui nous sont conseillées seulement, et d'autres qui nous sont commandées absolument. « Ma fille, vostre demande est de tres-grande importance ; les confessions doivent estre tellement nettes et entieres que rien plus. Je n'ay jamais approuvé qu'on y fust avec un esprit embrouillé; il faut dire les choses comme elles sont. Vous mettez les confesseurs en peine, ils ne vous entendent pas, et pensent que les petites fautes soyent quelques grandes choses. Si vostre desobeissance est grande en elle-mesme, dites-la comme elle est tout simplement. Pour ce qui regarde les petits manquemens, c'est autre chose, car disant au confesseur : Je m'accuse dequoy j'ay manqué à deux obeissances legeres et de peu d'importance, cela le tient en repos, scachant que ce n'est pas grande chose.

« Il faut bien considerer les circonstances de tant de petits manquemens, car la Regle et les Constitutions n'obligent nullement à peché d'elles-mesmes : ce n'est donc pas la Regle ni les Constitutions qui font le peché, mais les circonstances et les mouvemens qui en toute autre occurrence le causeroyent. Comme par exemple : la

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cloche nous appelle le matin, qui est la voix de Dieu, et je demeure un quart d'heure apres qu'elle aura sonné; qui ne void qu'en cela ce n’est pas la Regle ni les Constitutions qui nous font faire le peché (car c'est un peché veniel cela), mais le mouvement de paresse par lequel nous desobeissons? Et pour la Regle, ma fille, il n’y a nul doute que les fautes que l'on fait contre ne soyent plus grandes que celles que l'on fait contre les Constitutions ; car les Regles sont les fondemens de la Religion, et les Constitutions ne sont que des marques et des traces pour nous faire mieux observer la Regle. Et pour les choses qui nous sont conseillées és Regles et Constitutions il n’est point besoin de s'en confesser, car il n'y a point de peché; mais pourtant, la circonstance pourroit estre telle en chose de conseil qu'elle seroit peché, comme le mespris et autre chose. Le mespris nous fait faire beaucoup de mal.

« Dites-vous, ma fille, si a la recreation on a suivi quelque passion et fait quelque chose en suite d'icelle, comme de contester en quelque chose legere et de recreation, sans s'en appercevoir qu'apres que cela est fait, s'il y a matiere de confession ? O non, ma fille, il n'y en a point en ce qui se fait par surprise et simple recreation ; mais si vous ne vous sousmettez pas interieurement, il s'en faut confesser. [Aux manquements] qui se font contre la Regle par surprise, il n'y a point de peché, non plus qu'en ceux qui se font par surprise de nos passions. Il n'y a que la volonté determinée qui fasse le peché. »

L'on demande si en l'examen il ne faut pas distinguer les pechés veniels d'avec les imperfections. « ll n'y a point de doute, ma chere fille, qu'il ne soit tres-bon de le faire, pour ceux qui le sçavent. Mais de deux cens il n'y en a pas deux qui le sçachent faire, les plus saints mesme y sont bien empeschés; ce qui est cause qu'on apporte de grands embarras et un amas d'imperfections en la confession, sans distinguer nullement le peché d'avec l'imperfection ; et cela met bien souvent les confesseurs en peine, car il faut qu'ils distinguent pour voir s'il y a peché, et par consequent matiere d'absolution. Et vous diray sur ce sujet ce qui m'arriva un jour en confessant la bien-heureuse Sceur Marie de l’Incarnation estant dans le monde. Apres l'avoir confessée deux ou trois fois, elle s'accusa à moy de plusieurs imperfections; et ayant tout dit, je luy dis que je ne luy pouvois pas donner l'absolution parce qu'en ce dont elle s'accusoit il n'y avoit pas matiere d'absolution : ce qui l'estonna grandement, parce qu'elle n'avoit jamais fait ceste distinction du peché d'avec l'imperfection. Voyant cela, je luy fis adjouster un peché qu'elle avoit fait autrefois, ce que vous faites vous autres. Elle me remercia

de la cognoissance que je luy avois donnée de ce que jusques alors elle avoit ignoré. Vous voyez donc combien cela est difficile, car bien que ceste ame fust fort esclairée, elle avoit neantmoins demeuré si long temps en ceste ignorance. Il n'est pas neantmoins necessaire de faire ce discernement quand on ne le sçait pas faire, puisque ceste grande servante de Dieu ne laissoit pas d'estre sainte. ll est toutesfois bon de le faire quand on le peut.

« Vous demandez que c'est que peché veniel et imperfection. Le peché veniel depend de nostre volonté, et où il n'y a point de volonté il n'y a point de peché. Par exemple : si je venois ceans demander la Superieure et que je luy dise que je la viens voir de la part de la Princesse qui la salue, et chose semblable, et que de tout cela il n'en fust rien et que seulement j'eusse fait cest ageancement en mon esprit, cela n'est pas de grande importance ; mais je l'aurois fait volontairement, c'est cela qui fait le peché veniel. Et l'imperfection est quand nous faisons quelque faute par surprise sans volonté deliberée, comme par exemple, si je fais un conte à la recreation et que dans mon discours il s'y glisse quelques paroles qui ne soyent pas tout à fait veritables, ne m'en appercevant point qu'apres qu'il seroit fait, cela n'est point peché mais imperfection, et n'est nullement besoin de m'en confesser. Toutesfois, n'ayant rien autre on le pourroit faire; mais il faut tousjours dire un peché que l'on a fait au monde, parce que vous n'auriez pas matiere d'absolution. »

L'on demande si sçachant veritablement que l'on a des pechés veniels, si l'on peut s'approcher de la sainte Communion sans se confesser, parce que, Monseigneur, vous avez dit qu'ils font une petite separation entre Dieu et l'ame. ll respond : « O Jesus, ouy, ma fille, sinon que par humilité vous vous en voulussiez priver. » Ne pourroit-on pas demander de se confesser hors de la Communauté? « Si c'est un jour que la Communauté se doive confesser, vous le pouvez demander ; si on ne le vous permet pas, demeurez en paix, sinon que vostre conscience vous remorde trop : alors vous vous en pouvez priver avec congé. Mais je n'approuve point que l'on se confesse outre les jours que la Communauté le fait, parce que cela ne peut donner que des soupgons aux autres que l'on a fait quelque grande chose. »

Une Sceur replique si ayant leu quelque chose d'utile pour une Sceur qui auroit fait quelque manquement de quoy nostre lecture traitteroit, et que l'on dist sa lecture pour l'amour d'elle, s'il y auroit du mal de le faire. « Si vous le faisiez par un grand zele de profiter à ceste Sceur là il n'y auroit point de mal. Nous devons ayder à nostre prochain en tout ce qui nous est possible, et mesme

* Cf. l'Entretien IX, PP. 134-136.

* Cf. l’Entretien IV, p. 60.

* Cf. l'Entretien IX, P. 150.

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les advertissemens sont ordonnés pour cela ceans. Il me souvient à ce propos d'Arsenius, lequel commettoit ceste petite immodestie que vous sçavez * ; et de vray, la douceur avec laquelle ces saints Peres le reprirent est admirable, et fait bien voir comme l'on doit faire la correction doucement, particulierement aux vieilles personnes.

« Si une Sceur ne s'amende point de tesmoigner son aversion, elle perd le merite et la suavité de la bonne conversation, et elle ne rend pas son devoir à la Communauté.

« Vous demandez ce qu'il faut faire quand la Superieure dit quelque chose que l'on n'a pas fait. A cela je vous responds, ma chere fille, qu'il faut faire deux pratiques de vertu. Quand la Superieure dit : Dites-moy, ma Sceur, vous avez fait une telle chose? si vous ne l'avez pas fait il faut respondre simplement et humblement la verité ; si elle vous reitere que vous l'avez fait, faites deux actes, l'un de sousmission, et l'autre d'abjection parce que l'on croid que vous avez manqué. »

L'on demande si on doit s'empresser de faire prendre quelque chose à la Superieure quand on pense qu'elle en a besoin, ou bien si on doit se tenir en repos, pensant qu'elle a assez l'esprit de la Regle pour demander ce qu'elle aura besoin et necessité. « A cela je responds, ma chere fille, qu'il y a deux sortes de Superieures : les unes qui sont grandement rigides et austeres pour elles-mesmes, et à celles-cy il ne faut pas attendre qu'elles le demandent, mais les prevenir quelquefois avec discretion. Mais je vous diray bien que les Superieures se sentent obligées à une sainte austerité en l'observance de la Regle ; cela les rend plus retenues. Les autres sont trop tendres et trop libres et prennent fort volontiers leurs soulagemens ; à celles-cy il ne les faut point presser, il suffit bien que l'on leur donne ce qu'elles demandent. Je vous diray qu'entre tous les Saints qui sont au Ciel il y en a bien peu qui ayent [toujours] donné droit au blanc des vertus*; les uns ont excedé du costé de l'austerité, et il y en a bien peu qui se soyent tenus [invariablement] dans les bornes de la sainte mediocrité. Ainsi il y a bien peu de Superieures qui se tiennent si juste dans ce milieu ; les unes sont trop rigides et les autres trop flexibles. »

* « l'ay remarqué en toutes nos Maisons que nos filles ne font point de difference entre Dieu et le sentiment de Dieu, entre la foy et le sentiment de la foy ; qui est un tres-grand defaut et une ignorance. Il leur semble que quand elles ne sentent pas Dieu, elles ne sont pas en sa presence. Comme par exemple, une personne ira souffrir le martyre pour Dieu, et neantmoins elle ne pensera pas en luy

pendant ce temps-là, sinon en sa peine; et quoy qu'elle n’ayt point le sentiment de la foy, elle ne laisse pas de meriter en faveur de sa premiere resolution, et fait un acte de grand amour.

« Nous n'avons rien à desirer que l'union de nostre ame avec Dieu. Vous estes bien heureuses vous autres d'estre en Religion; vos Regles et tous vos exercices vous portent continuellement à cela, vous n'avez qu'à faire, sans vous amuser aux desirs (1). »

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