PAR LE PÈRE DE LA RIVIÈRE
Addition au premier Entretien
* Il y a bien difference entre le nid de l'arondelle et celuy du * Voir p. 18, (4"). cinnamologue, oyseau d'Arabie, d'autant que l'un n'est plastré que de boué, que de pailletes, que de festus ; là où l'autre est charpenté sur les hautes branches des arbres, de bois de canelle, de cinnamome et autres materiaux aromatiques. Cependant l'arondelle ne changeroit pas en façon quelconque sa pauvre couchette, au precieux lict branlant du cinnamologue ; elle repose plus à son aise dans son vil panier, qu'elle ne feroit dans l'odoriferant cabinet de ce royal oyseau. Vostre Congregation, mes filles bien-aimées, est un nid d'arondelles, elle est bastie de faciles constitutions selon vostre portee ; laissez les autres Congregations, establies sur des hauts statuts, ardus et sublimes, pour les cinnamologues, c'est à dire pour les esprits plus parfaits. Honorez-les, admirez-les, et d'ailleurs contentez vous de ce peu que Dieu vous donne; c'est assez pour vous. Prenez plaisir à vostre bassesse et remerciez-en l'eternelle Bonteé. Donc, preferez les autres Ordres au vostre en honneur et en estime, mais preferez le vostre à tous les autres en amour, comme plus proportionné à vostre capacité. Souvenez vous en fin que les Sceurs de saincte Marie sont semblables aux violettes entre les fleurs, qu'elles sont basses, petites et de couleur moins esclattante, et que la divine Majesté les a plantees pour son service et pour rendre un peu de bonne odeur en son Eglise. (Livre III, chap. xxix.)
De la solide vertu (1)
Je me trouvay à Rome lors que le Pape Clement VIII fut attaint de la maladie dont il mourut ; elle estoit fort venimeuse, et tellement que les medecins jugerent que le souverain remede pour la chasser
(1) Les paroles suivantes sont citées par le Père de la Riviére comme faisant partie d'un discours que saint Francois de Sales « traca aux Dames de la Visitation. » Le Pére dom Pierre de Saint Romuald, Feuillant, en donne la substance à l'an 1605 de son Tresor chronologique et historique (Paris, M.bc.xxxxvit).
456 Les vRAvs ENTRETIENS SPIRITUELS
consistoit a trouver du besoüar, bien fin et bien asseuré. Chacun se mit en devoir d'en chercher, et de tous les quartiers quasi de la Chrestienté, les Evesques, les Cardinaux et les Princes en envoyerent si grande quantité, que l'on fut contraint d'escrire en divers endroits qu'il y en avoit plus qu'il ne falloit. Adonc les medecins s'assemblerent afin de casser et esprouver ce besouar; mais en toute la grosse masse d'iceluy, ils ne trouverent jamais qu'un seul petit morceau qui fut bon, franc et pur. O qu'il se trouvera de vertus comme cela, quand Dieu manifestera les secrets des cœurs: Telle personne croit d'en avoir maintenant bonne provision, qui à cette heure-la ne verra que du vent. Je veux dire en trois mots, qu'il faut avoir la perfection, mais celle qui est vraye et solide. Faites vous resolution d'estre chaste ? Ouy ; ò bien, je le seray, et quoy qu'il en puisse arriver, je mourray plustost que de consentir a la moindre impureté du monde : que le diable arme ses puissances, je ne le craindray point ; je suis plus forte que luy, Dieu est mon Pere et il combatra pour moy. Faut-il avoir la douceur? O bien, que la colere renverse mon pauvre cœur sans dessus dessous, que la teste me fume de tous costez, que mon sang boüillonne ainsi qu'un pot sur le feu, je ne laisseray pourtant d'estre gracieuse et douce tout ce qui se peut; et toutes les raisons que la nature me presentera pour sa descharge, je les estrangleray, je n'en escouteray pas une. Le monde me veut-il troubler ? Je le poursuivray comme une vipere, je me lanceray contre luy, je le fouleray aux pieds, je ne feray rien absolument de quoy qu'il me sçache suggerer. O voila la vraye vertu, et comme il la convient exercer. J'en dis de mesme des autres vertus. Seneque a mis en avant un beau mot (je voudrois que ce fut sainct Augustin qui l'eut dit) : que la perfection de l'homme gist a scavoir bien souffrir toutes choses, comme si elles luy arrivoient par son election. Mes cheres Sœurs, la perfection chrestienne consiste a bien souffrir. Ne plaignez point vos peines à acquerir les solides vertus, endurez patiemment les contradictions qui s'opposeront à ce dessein. Ah! Dieu vous donne une occasion de practiquer la patience : voudriez-vous bien la laisser eschapper? peut estre que de vostre vie vous n'en rencontrerez une semblable; peut estre que ce sera le dernier service que vous rendrez à sa divine Majesté. Soyez constantes, et Dieu benira vostre travail. (Livre IV, chap. xxxv.)