VI. DE L'EsPERANCE
fut son esperance, car il ne voyoit en aucune facon rien en quoy il la peust appuyer (e), sinon sur la parole que Dieu luy avoit donnée. O que c’est un vray et solide fondement que la parole de Dieu, car elle est infaillible! Abraham sort donc pour accomplir la volonté de Dieu avec une simplicité nompareille ; car il ne fit non plus de consideration ni de replique que lors que Dieu luy avoit dit qu’il sortist de sa ferre et de sa parenté, et qu'il allast au lieu qu'il luy monstreroit *, sans le luy specifier, à fin qu'il s'embarquast plus simplement dans la barque (f) de sa divine providence. Marchant donc trois jours et trois nuicts avec son fils Isaac, portant le bois du sacrifice, ceste ame innocente demanda à son pere où estoit l’holocauste; à quoy le bon Abraham respondit : Mon fils, le Seigneur (8) y pourvoira*. O mon Dieu, que nous serions heureux si nous pouvions nous accoustumer à faire ceste response à nos cœurs lors qu'ils sont en soucy de quelque chose : Nostre Seigneur y pourvoira ; et qu'apres cela nous n'eussions plus d'anxieté, de trouble ni d'empressement, non plus qu'Isaac! car il se tut apres, croyant que le Seigneur y pourvoiroit, ainsi que son pere luy avoit dit.
Grande est certes la confiance que Dieu requiert que nous ayons en son soin paternel et en sa divine providence : mais pourquoy ne l'aurions-nous pas, veu que jamais personne n'y a peu estre trompé? Nul ne se confie en Dieu, qui ne retire les fruicts de sa confiance. Je dis cecy entre nous autres; car quant aux gens du monde, bien souvent leur confiance est accompagnée d'apprehension (B) ; c'est pourquoy elle n'est de nulle valeur devant Dieu. Considerons, je vous supplie, ce que Nostre Seigneur et nostre Maistre dit à ses Apostres
(e) fonder (Coll.)
(f) nacelle (Coll.)
(&) avec son fils Isaac, — chargé du bois pour le sacrifice, lors Isaac dit à son pere : Voicy le bois, le feu, le coutelas; où est lholocauste? A quoy le bon pere repartit : Mon fils, Dieu (Coll.)
(h) de presomption (Ms. et Coll.)
* Gen., xit, 1.
* [bid., xxr, 6-8.
* Luce, xxr, 35, 36.
* Ibid., xit, 29.
*Ibid.,&.11; Matt., X, 19, 20.
* Is., xLIX, 15, 16.
* Matt., vi, 36; Luce, XII, 34.
88 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
pour establir en eux ceste sainte et amoureuse confiance: Je vous ay envoyés par le monde sans besaces, sans argent et sans nulles provisions, soit pour vous nourrir, soit pour vous vestir; quelque chose vous a-f'elle manqué ? Et ils dirent : Non * li). Allez, leur dit-il, et ne pensez ni de quoy vous mangerez, ni de quoy vous boirez, ni de quoy vous vous vestirez*, ni mesme ce que vous aurez à dire estant devant les grands seigneurs et magistrats des provinces par oü vous passerez ; car en chaque occasion vostre Pere celeste vous fournira de tout ce qui vous sera necessaire. Ne penseq point à ce que vous aurez à dire, car il parlera en vous et vous mettra en la bouche les paroles que vous aurez à dire *. Mais je suis si grossiere, dira quelqu'une de nos Sœurs 6), je ne scay point comment il faut traitter avec les grands, je n'ay point de doctrine. C'est tout un ; allez et vous confiez en Dieu, car il a dit * : Quand bien la femme viendroit à oublier son enfant, si ne vous oublieray-je jamais, car je vous porte gravés sur mon cœur et sur mes mains. Pensez-vous que Celuy qui a bien soin de pourvoir de nourriture aux oyseaux du ciel et aux animaux de la terre, qui ne sement ni ne recueillent rien*, vienne jamais à s'oublier de pourvoir de tout ce qui sera necessaire à l'homme qui se confiera pleinement en sa providence, puisque l'homme est capable d'estre uni à Dieu nostre (X) souverain bien ?
Cecy, mes tres-cheres Sceurs, m'a semblé estre bon à vous dire sur le sujet de vostre départ (1); car si bien vous n'estes pas capables de la dignité apostolique à cause de vostre sexe, vous estes neantmoins capables en quelque facon de l'office apostolique, et vous pouvez rendre plusieurs services à Dieu, procurant en certaine
(i) manqué ? — Ils respondirent : Rien, Seigneur. (Coll.) (j) à dire. — Mais je suis si incivile, dites-vous (Ms.) (k) son (Coll.)
(1) de — vos devoirs ou missions (Coll.)