VI. De L’EsPERANCE
pourveu que nous soyons fidelles en celles dont nous avons presentement la pratique, tenons-nous asseurés que Dieu nous donnera chaque chose en son temps. Ne nous amusons point à desirer ni à pretendre (4) rien, laissons-nous tout à fait entre les mains de la divine Providence, qu'elle fasse de nous ce qu'il luy plaira; car à quel propos desirer une chose plustost qu’une autre ? tout ne nous doit-il pas estre indifferent ? Pourveu que nous plaisions à Dieu, et que nous aymions sa divine volonté, cela nous doit suffire. Quant à moy, jadmire comment il se peut faire que nous ayons plus d’inclination d’estre employés à une chose qu'à une autre, estant en Religion principalement, oü une charge et (r) une besogne est autant agreable à Dieu qu'une autre, puisque c'est l'obeissance qui donne le prix à tous les exercices de la Religion. Quand on nous donneroit le choix, les plus abjects seroyent les plus desirables et (5$) ceux qu'il faudroit embrasser plus amoureusement ; mais cela n'estant pas à nostre choix, embrassons les uns comme les autres d'un mesme cœur. Quand la charge que lon nous donne est honnorable devant les hommes, tenons-nous humbles devant Dieu; quand elle est plus abjecte devant les hommes, tenonsnous plus honnorés devant la divine Bonté. En fin, mes cheres filles, retenez cherement et fidelement ce que je vous ay dit, soit pour ce qui regarde l'interieur, soit pour ce qui regarde l'exterieur : ne veuillez rien que ce que Dieu voudra pour vous, embrassez amoureusement les evenemens et les divers effects de son divin vouloir, sans vous amuser nullement à autre chose.
(q') apprehender ( Ms.)
(r') principalement, — là où un office, une charge ou ( Ms.)
(s') Je choix — des plus abjects, et qu'ils seroyent les plus desagreables, ce sont (Ms.)
seulement qu'il se rencontre certaines occasions dans lesquelles l'expérience de sa propre faiblesse et l'humilité qui en résulte sont plus avantageuses que la possession de toute autre vertu. Cette doctrine est accentuée mieux encore dans l'Bntretien De Ja Simplicité.
* I Reg., vii, 5-13.
* Cap. 1, 2.
100 LES vRAYs ENTRETIENS SPIRITUELS
Apres cecy, que vous scaurois-je plus dire, mes cheres Sceurs, puisqu'il semble que tout nostre bonheur soit compris en ceste toute aymable pratique? Je vous representeray l'exemple des Israélites*, avec lequel je finiray. Ayans longuement demeuré sans avoir un roy, il leur prit envie d'en avoir un. Grand cas(t) de l'esprit humain! comme si Dieu les eust laissés sans conduite, ou qu'il n'eust point eu de soin de les regir, gouverner et defendre ! Ils s'adresserent donc au Prophete (*?'), lequel leur promit de le demander pour eux à Dieu, ce qu'il fit; et Dieu, irrité de leur demande, leur fit response qu'il le vouloit bien, mais qu'il les advertissoit que le roy qu'ils auroyent prendroit telle domination et authorité sur eux, qu'il leur leveroit leurs enfans : et quant aux fils, qu'il feroit les uns dizenters, les autres soldats et capitaines ; et quant à leurs filles, il feroit les unes cuisinieres, les autres boulangeres, les autres parfumeuses (v). Nostre Seigneur en fait de mesme, mes cheres filles, des ames qui se dedient à son service; car, comme vous voyez, aux Religions il y a diverses charges et divers offices. Mais qu'est-ce que je veux dire? Rien autre, sinon qu'il me semble que la divine Majesté vous a choisies, vous autres qui vous en allez, comme des parfumeuses ou parfumieres : ouy certes, car vous estes commises de sa part pour aller respandre les odeurs tres-suaves des vertus de vostre Institut. Et comme les jeunes filles sont amoureuses des bonnes odeurs, ainsi que dit la sacrée amante au Cantique des Cantiques *, que le n0m de son Bien-Aymé est comme une huile ou un baume qui respand de toutes parts des odeurs infiniment (7) agreables, et c'est fourquoy,
(t) #7 Zeur prit — un jour envie d'en avoir un. Qu'est-ce que ( Ms.)
(u') ax Prophete — Samuel ( Ms.)
(v') et authorité sur eux, — qu'il prendroit leurs fils et les mettroit en ses chariots, et en feroit des chevaucheurs et coureurs devant ses chariots, et en ordonneroit aucuns pour estre les capitaines et centensers, et pour labourer les champs, et pour moissonner les bleds, et pour forger les armeures. Prendra aussi de vos filles pour faire les oignemens, et estre cussinieres et boulangeres. (Coll.)
(w') merveilleusement ( Coll.)