VII. De TROIS Loix SPIRITUELLES
et qu'il nous oste les moyens de faire ce que nous avons entrepris.
Voyez, de grace, ceste ame, comment elle couve bien ses ceufs au temps de la consolation, et laisse bien le soin d’elle-mesme à son cher et bien-aymé Colombeau. Si elle est en l’oraison, quels saints desirs ne fait-elle pas de luy plaire ! elle s’attendrit en sa presence, elle s'escoule toute en son Bien-Aymé, elle se laisse entierement entre les bras de sa divine providence. O que ce sont là des œufs bien aymables ! et tout cela est bien bon, et les petits colombeaux ne manquent point, qui sont les effects ; car, qu'est-ce qu'elle ne fait pas? Ses ceuvres de charité sont en si grand nombre! sa modestie paroist devant toutes les Sœurs, elle (8) est d'une edification nompareille, elle se fait admirer de tous ceux qui la voyent ou qui la cognoissent. Les mortifications, dit-elle, ne me coustoyent rien durant ce temps-là, ains ce m'estoyent des consolations ; les obeissances m'estoyent des allegresses ; je n'avois pas si tost ouy le premier son de la cloche, que j'estois levée ; je ne laissois point passer de pratique de vertu, et tout cela je le faisois avec une paix et tranquillité tres-grande : mais maintenant que je suis en desgoust et que je suis ordinairement en secheresse en l'oraison, je n'ay nul courage, ce me semble, pour mon amendement, je n'ay point ceste ardeur que je soulois avoir en mes exercices ; en fin, la gelée et la froidure est passée chez moy. Helas! je le croy bien. Voyez, je vous prie, ceste pauvre ame, comment elle se lamente (b) de sa disgrace ;
(g) Voyez, de grace, ceste ame laquelle estant pleine de consolation en l’oraison, comme elle couve bien ses œufs et laisse le soin d'elle-mesme à son cher Colombeau. Quels desirs ne fait-elle pas de luy plaire ! elle s'attendrit en sa presence merveilleusement, elle s'escoule en son Bien-Aymé et se veut laisser entierement elle-mesme entre les bras de sa divine providence. Tout cela est bon : è que ce sont des ceufs bien aymables! Mais venons aux effects, qui sont ses petits colombeaux. Qu'est-ce qu'elle ne fait pas? Ses œuvres de charité sont en si grand nombrel sa modestie paroist devant fous les hommes, si qu'elle |
(h') ceste pauvre — personne, comme elle se plaint
Cf. II Cor., vn, y IT.
116 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
son mescontentement paroist jusques sur son visage, elle a sa contenance abattue et melancolique, et s'en va toute pensive, et si confuse que rien plus. (i) Mon Dieu! qu'avez-vous ? est-on contraint de luy dire. O que jay? je suis si alangourie! rien ne me peut contenter, tout m'est à desgoust, je suis maintenant si confuse! Mais de quelle confusion ? car il y en a de deux sortes : l'une qui conduit à l'humilité et à la vie, et l'autre, au desespoir et par consequent à la mort*. Je vous asseure, dit-elle, que je le suis bien tant, que j'en perds presque le courage de passer outre en la pretention de ma perfection. Mon Dieu, quelle foiblesse ! la consolation manque, et par mesme moyen, le courage. O il ne faut pas ainsi faire ; ains, plus Dieu nous prive de la consolation, et plus nous devons travailler pour luy tesmoigner nostre fidelité. Un seul acte fait avec secheresse d'esprit vaut mieux que plusieurs faits avec une grande tendreté, parce que, comme j'ay desja dit en parlant de Job, il se fait avec un amour plus fort, quoy qu'il ne soit pas si tendre ni si agreable. Plus donc l'on m'en oste et plus j'en fais : c'est la seconde loy que je desire grandement de vous voir observer.
La troisiesme loy (i') des colombes que je vous presente, c'est qu'elles pleurent comme elles se resjouïssent; elles ne chantent tousjours qu'un mesme air, tant pour leurs cantiques de resjouissance que pour ceux où elles se lamentent, c'est à dire pour se plaindre et manifester leur douleur. Voyez-les perchées sur les branches, oü elles pleurent la perte qu'elles ont faite de leurs petits que la belette ou la choüette leur a desrobés (car quand c'est quelqu'autre qui les leur prend que le maistre de la colombiere, elles sont fort affligées); voyez-les aussi quand le paron vient à s'approcher d'elles, qu'elles sont toutes consolées : (X') elles ne changent point d'air, ains
(i') sa contenance — refrognée, pensive, melancolique, et si confuse que c'est pitié. Hé,
(j') Joy — ou regle (k') d'elles : — elles sont toutes consolées, mais pourtant