‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 112 sur 322 · L. POUR LA FÊTE DE SAINT Luc · texte numérisé non relu

L. POUR LA FÊTE DE SAINT Luc

inconvenient les Peres de la vie spirituelle ont opposé à ces passions la paix et tranquillité interieure, d’où naist cette douce esgalité de cœur et d’esprit tant recommandée et inculquée par les anciens Chrestiens, ainsy que le tesmoigne la salutation qu'ils se faisoyent par ces paroles : La paix soit avec vous *. Le glorieux Apostre saint Paul l'employe souvent aussi dans ses Epistres, escrivant aux Corinthiens *, aux Colossiens ** etautres ***, leur souhaittant cette paix et tranquillité interieure comme unique remede à un nombre de grans et petits maux qui environnent nos ames. Les salutations qui se font par lettres ne sont que des souhaits exprimés par les amis absens ; et quel souhait plus utile et proffitable pour le cœur se peut-il faire que celuy de la paix? C'est en icelle que consiste le plus haut point de la vie spirituelle *, et c'est pour l'acquerir et conserver qu'il faut continuellement veiller et travailler ; car despuis la cheute de nos premiers parens nostre ame est demeurée une terre seche et sterile qui ne peut porter ni produire aucun fruit de bonnes ceuvres si l'on n'a soin de la cultiver.

Adam et Eve estans au paradis terrestre en estat de justice originelle, n'avoyent point besoin de labourer la terre, car ce paradis estoit plein de bons et beaux arbres : les uns portoyent des fruits aggreables, doux et gracieux ; les autres en produisoyent de propres à la nourriture et entretien de l'homme *. Ces arbres estoyent tousjours couverts de feuilles et de fruits, sans qu'ils eussent besoin de culture. Il ne croissoit rien en ce lieu là qui ne fust excellent et utile. Adam cultivoit la terre par recreation, courboit les jeunes entes pour en faire des treilles et pavillons, Dieu luy ayant ordonné cela pour son exercice et pour eviter l'oysiveté *. Mais despuis qu'il eut peché et que Za ferre fut maudite, elle n'a plus rien produit de soy mesme que des ronces et espines *; si que pour en tirer ce qui est necessaire à la vie de l'homme, il la faut cultiver à force de bras et à la sueur de son corps, puis l'ensemencer. I1 y faut souvent avoir l’œil et la main pour en arracher les espines et chardons qu'elle jette perpetuellement, et ne s'y faut

* Luca, ult, 36,

Joan., xx, 19,21, 36.

*I Ep.,1,3; II Ep.

**Cap. 1, 3. “Rom. 1, 7,XV,33; Philip.,1,2,1v,7,etc

* Cf. loca notats pag. praeced. ad lineam 23.

* Gen., n, 8, 9.

* Ibid., f. 15.

* [bid., ri, 17, 18.

pra, p. 2.

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point lasser ni ennuyer, si l'on ne veut que ces mauvaises herbes viennent à tout ruiner et perdre. Le bon jardinier ne doit pas seulement se contenter de dresser son parterre, mais il faut qu'il y remette la main en deux ou trois temps et qu'à tout propos il veille sur iceluy pour destruire les coatinuelles productions que fait cette terre, lesquelles viendroyent à estouffer ces chiffres et compartimens qu'il a faits avec tant de peine.

Que s'il faut user de ce soin et patience apres les jardins materiels, à plus forte ravson en faudra-t-il avoir, mes cheres Filles, à cultiver la terre et le jardin de vos cœurs et de vos esprits, tant pour en arracher les mauvaises herbes de vos inclinations, habitudes et passions, que les nouvelles et continuelles productions que l'amour propre fournit * ; c'est à dire les chagrins, bigearreries, inquietudes, fantasies et telles autres niaiseries qui attaquent à tout propos nos pauvres esprits, et qui, sz l'on m'y prend garde, gastent et ruinent tout ce qui est de beau et de bon dans le parterre de nos ames. Or, pour empescher ce renversement et detraquement de nos kumeurs et pour les tenir en regle, il faut avoir un grand soin et une grande constance, et veiller sans cesse sur son cœur pour, avec un invariable courage, en arracher les mauvaises herbes et tenir nos passions calmes et sujettes à la rayson, gardant parmi tout cela la tranquil- Hts. Cet exercice est necessaire à tous les mortels, n'y ayant homme si parfait qui n'ayt besoin de travailler, tant pour accroistre la perfection que pour la conserver, d'autant que nul ne se peut dire maistre de ses passions ou pretendre n'estre plus sujet à leur detraquement *.

Mais quoy que tous les Chrestiens sovent obligés de se medeciner en cette sorte, si est-ce que cecy est plus propre aux Religieux, lesquels doivent reluire par dessus les seculiers en cette si desirable esgalité. C’est pour cela qu'il n'y a point parmi eux cette varietà d'exercices ni de facon de proceder que nous voyons entre les mondains : ceux cy jeusneront aujourd'huy et feront demain festin ; ils se leveront aujourd'huy à la pointe du jour, et demain ils demeureront fort tard au lit avec

ITR

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