‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 113 sur 322 · L. POUR LA FÊTE DE SAINT LUC · texte numérisé non relu

L. POUR LA FÊTE DE SAINT LUC

une grande poltronnerie ; en somme, tout ce qu'ils font n'est qu’inconstance, inesgalité et changement de mœurs et de conduite. Mais on voit tout le contraire en Religion, où les Regles et Constitutions ordonnent une maniere de vie ferme, constante et invariable. Là on fait tousjours les mesmes exercices ; on se leve à mesme heure, on disne et soupe à mesme heure, et ainsy tout y va selon l'ordre marqué ; ce qu'on fait aujourd'huy on le fera encores demain, et de mesme passé demain ; ce qui se prattique apres demain, on le prattiquera tout le long de l'année, et ce qui se fait tout le long de l'année se fera tout le reste de la vie *. Aussi l'esgalité et constance que l'on a en l'observance des exercices de la Religion cause cette paix et tranquillité d'esprit qui conduit à la perfection.

Telle est vostre profession, mes cheres Filles, c'est à quoy vous devez travailler et pretendre ; et certes, le glorieux saint Luc vous en a laissé de grans exemples. Il a fait paroistre tout le temps de sa vie une grande perseverance et fermeté en ce qu'il a entrepris ; car despuis qu'il fut avec saint Paul il ne le quitta ni abandonna jamais, ains le suivit par tout. Il n'a onques varié en ses entreprises et resolutions, ains les a tousjours gardées, tant en l'estat du celibat comme en l'election qu'il fit de suivre Nostre Seigneur sans chanceler jamais ni peu ni prou, d'un costé ou d'un autre, ce qui ne se lit pas des A postres et de quelques autres disciples de nostre divin Sauveur. L'on trouve peu de personnes qui ayent esté exemptes de chanceler en quelque facon ; mais au glorieux saint Luc non, ains on l'a tousjours veu reluire en une admirable constance et esgalité en toutes choses emmi ses entreprises et adversités.

C'est assez dit sur ce premier point de la salutation que ce glorieux Evangeliste vous fait en qualité de medecin ; passons au deuxiesme, qui est qu'il vous salue en qualité de peintre. Il estoit non seulement medecin mais encores peintre; non point pour en tenir boutique et gaigner sa vie par cette profession, o non, il ne faut pas entendre cela, car estant medecin honnorable il avoit

* Cf. Les Entretiens, tom. VI hujus Edit.,

- 35, 36, et tom.

sPP-103,245,346.

* Ubi sapra, p.116.

°C£ Tr. d Am d:

ex, 1. c. XII, LXcv. | *Cf ibid., LI, c.xrv, L XI, c. xvi, et tom. pra d bujus Edit,

assez de quoy s'entretenir honnorablement. Mais, comme dit saint Jean Damascene *, ayant un bel esprit il faisoit aussi de beaux portraits pour se recreer ; et pour preuve de cela il en a legué un à la posterité, de la face de la sacrée Vierge. Neanmoins il en avoit fait plusieurs autres, car je scay bien que l'on n'est pas maistre en cet art sans avoir fait plusieurs portraits ; mais il n'a laissé que celuy de Nostre Dame. O que vous serez heureuses, mes cheres Filles, si apres avoir bien medeciné et purgé vos cœurs vous venez à peindre sur iceux ! Et quoy ? O Dieu, rien autre que Nostre Seigneur crucifié, à l'imitation de sainte Claire de Montefalco qui, par une vive imagination et affection d'amour et compassion interieure, imprima en son cœur l'image de la Croix de son Sauveur *. Certes, ce doit estre toute nostre pretention de graver en nos ames Jesus crucifié et de crucifier avec luy nostre amour *.

Mais nous parlerons de cecy une autre fois. C'est pourquoy je laisseray de costé ce sujet pour vous dire que la salutation que saint Luc vous addresse en qualité de peintre n'est qu'un advertissement qu'il vous donne de peindre dans vos cœurs. Et quoy encores ? Rien autre chose, mes cheres Filles, que la face de la tres sainte Vierge. Mais comment ? En gardant et observant ce qu'il a fait pour la peindre et tirer ; car ne pensez pas qu'il l'ayt seulement reproduite sur quelque toile ou autre matiere propre à cet effect pour en gratifier la posterité. O non, mes cheres Sceurs, ains il la peignit aussi fort soigneusement dans son cceur et dans son esprit. Que vous serez heureuses si vous en faites de mesme, et ce, par une vive et meure consideration de ses vertus et perfections, les imprimant en vostre cœur par une affection amoureuse, meditant sa sainte vie et conformant la vostre à icelle. Mais il faut que je vous dise ce qui s'observe pour faire un beau portrait et pour tirer au vif la face de ceux que l'on veut peindre ; c'est ce que saint Luc a prattiqué et ce que nous devons prattiquer nous mesmes pour l'imiter. |

Premierement, il est necessaire que la chose sur laquelle on veut peindre soit nette et qu'il n'y ayt sur icelle

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