LI. POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT
prattiquent au Ciel. Celle des ames bienheureuses procede de la connoissance tres claire qu’elles ont, sans ombre ni figure *, de la grandeur et essence de Dieu, de cette distance infinie qu’il y a entre Dieu et l’homme, entre la creature et le Createur; et plus ils ont de degrés de gloire plus ils connoissent cette distance infinie, et par consequent leur humilité est plus profonde. Que si, en cette vie, une personne, par le frequent exercice des considerations et meditations sur la grandeur de Dieu et sur sa bassesse, vient à descouvrir une si grande disproportion et esloignement de l’une à l’autre qu’elle s’abaisse et humilie jusqu’au plus profond abisme de son neant, ne trouvant jamais de lieu assez bas pour s'y enfoncer, quelle doit estre, je vous prie, l'humilité de ces glorieux Saints qui voyent clairement la Majesté divine ?
Certes, l'humilité de la sacrée Vierge a esté tres grande en cette vie, car elle avoit plus de connoissance de Dieu qu'aucune creature. Quand elle dit * qu'il a regardé la bassesse de sa servante, elle monstre qu'elle connoist et confesse la distance infinie qui existe entre Dieu et elle. L'humilité avec laquelle elle prononça ces paroles : Voyci la servante du Seigneur *, fut si excellente qu'elle estonna les Anges mesmes. Mais l'humilité que Nostre Dame a maintenant au Ciel est mille et mille fois plus grande qu'elle n'estoit icy bas parce qu'elle a mille fois plus de connoissance de la grandeur de Dieu qu'elle n'avoit alors. Cette connoissance de la Majesté divine, de ses grandeurs et perfections est le plus excellent et le plus fort motif pour nous humilier et abaisser en nostre propre neant. Voyla comme l'humilité se prattique dans la gloire; il n'y a donques point de doute que les prieres des Saints, estans faites et accompagnées d'une telle humilité *, ne soyent bien meritoires et ne nous puissent beaucoup ayder.
Mais avant d'en ressentir les effects il faut que nous scachions nous en prevaloir; car si de nostre costé nous ne cooperons, asseurement nous nous rendrons incapables de leurs suffrages. C'est une plaisante chose de demander aux Saints qu'ils intercedent pour nous et nous
*Cf. I Cor., xni, 13; I Joan., in, 2.
* Lucæ, 1, 48.
* Ibid., ÿ. 58.
* Cf. tom. praeced.
hujus Edit., pp. 55, $4, IOI.
* S. August., sermo
CLXIX, C. Xi; Cf. S.
Bern., de Grat. et Lib. Arbitr., c. ult.
*Joan., xiv, 15, xvi,
.supra, pp.136,
142 SERMONS RECUBILLIS
obtiennent quelque grace, si de nostre costé nous ne nous voulons disposer à la recevoir. Nous les prions de nous obtenir des vertus et nous ne voulons pas nous mettre en l'exercice d'icelles ni en faire aucun acte ; neanmoins nous pretendons que les Saints les nous obtiennent, nonobstant que nous fassions les actes contraires aux vertus que nous demandons. O quel abus est celuy cy ! Certes, la misericorde de nostre Dieu veut que nous cooperions à sa grace et à ses dons ; aussi, quand nous luy requerons quelques vertus par l'entremise des Saints, il nous les accorde si nous commengons d'abord à les prattiquer. Car voyez-vous, nostre cher Sauveur et Maistre nous a creés sans nous, c'est à dire il nous a donné l'estre lors que nous n'estions rien ; mais il ne nous veut pas sauver sans nous *, il ne veut point violenter nostre liberté ni sauver personne par force, il luy faut nostre consentement et cooperation à sa grace.
Alors seulement s'accomplira nostre redemption, sans laquelle nous ne scaurions arriver au Ciel. Il n'y a point d'autre porte pour entrer en Paradis que celle de la redemption du Sauveur ; c'est pourquoy l'Eglise termine toutes ses prieres par le nom de Nostre Seigneur Jesus Christ, pour nous monstrer que les prieres des Anges ni celles des hommes ne peuvent estre ouÿes du Pere eternel si ce n'est au nom de son Fils*. Par consequent aucune creature, non pas mesme la sacrée Vierge, quelles que soyent les prieres qu'elle fasse, ne peut parvenir à la gloire sinon par la Mort et Passion de Nostre Seigneur qui nous l'a achetée et meritée par icelle. Les Saints donques prient à fin que le merite de cette Passion nous soit appliqué. Or, à mesure que nous correspondons aux dons de Dieu il nous en depart de nouveaux, et par suite nous augmentons le playsir qu'il prend de tousjours nous en donner. Aussi les Bienheureux supplient avec ferveur sa Bonté de se respandre sur nous, estans incités à ce faire, comme nous l'avons dit*, par le desir et le playsir qu'ils voyent que Dieu prend à se respandre et communiquer.
Voyez-vous, si nous voulons nous rendre bien capables
MN