‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 125 sur 322 · LI. POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT · texte numérisé non relu

LI. POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT

des suffrages des Saints et les esmouvoir à prier pour nous, il nous faut fidellement prattiquer les vertus que nous demandons par leur intercession, et nous bien disposer à recevoir les dons du Seigneur : c'est icy mon troisiesme point. Et pour ce faire nous devons agir comme eux, à scavoir, embrasser les preceptes que nostre Sauveur a prononcés sur la montagne où il se retira *, se voyant suivi d'une grande multitude de peuple. Lors il dit ces sacrées paroles dans lesquelles est comprise toute la perfection chrestienne : Bienheureux les pauvres d'esprit, car le Royaume des cieux est à eux; bienheureux les debonnaires, car ils possederont la terre; bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés; bienheureux en fin ceux qui sont persecutés pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux.

Voyci une estrange doctrine qui est directement contre l'esprit du monde ; mais vous l'entendrez mieux par la comparaison de cette salue que Nabuchodonosor vit en songe, laquelle avoit la teste d'or, les bras d'argent, le ventre d'airain, les pieds de terre et tout le reste comme vous l'avez souvent ouy dire. Pendant que Nabuchodonosor regardoit la beauté d'icelle il apperceut urne petite pierre se destacher de la montagne, laquelle heurtant les pieds de cette statue la renversa par terre et la reduisit en cendre, et il n'en resta rien *. O mes cheres Sœurs, c'est à vous à qui je parle, car si bien vous n'estes pas encores hors du monde, vous estes neanmoins comme des Nazareens *, esloignées et sequestrées du monde et de la vanité. Qu'est-ce, je vous prie, cette statue sinon ce monde, ou plustost la vanité et orgueil d'iceluy, qui a Za teste d'or et tout ce qui suit? Et cette montagne dont il est descendu une petite pierre n'est autre que Nostre Seigneur, de la bouche duquel est sortie cette pierre des huit beatitudes qui renverse la statue de la vanité, faisant que tant et tant de personnes ont quitté le siecle, ses richesses, honneurs et dignités, et se sont rendues pauvres, viles et abjectes.

Il est vray que cette doctrine evangelique a esté respandue par toute la terre et embrassée de plusieurs.

* Matt., v, 1-12.

* Dan., 11, 31-35.

*Num., vi.

* Cf. tom. præced.

hujus Edit.,pp.223, 323, 238.

* Luca, vi, 24.

Voyez comme cecy s'est fait. Nostre Seigneur dit : Bienheureux les bauvres d'esprit*; etle monde: Bienheureux ceux qui sont riches, qui ont de l'or, de l'argent ; qu'heureux sont ceux qui ont toutes sortes de commodités en cette vie! Comme au contraire, malheureux sont les pauvres qui n'ont rien de tout cela : on n'en tient aucun compte, on les estime dignes de compassion. Mais Nostre Seigneur voyant la folie et misere des mondains et en quoy ils constituent leur beatitude, jette cette pierre aux pieds de cette statue et dit en premier lieu: Bienheureux les bauvres d'esprit, car le Royaume des cieux est à eux ; et au contraire, malheur aux riches *, car outre qu'ils ne possederont point ce Royaume, ils seront malheureux, d'autant qu'ils n'auront pour recompense que l'enfer et la compagnie des diables.

Je pourrois adjouster beaucoup de choses sur cecy si j'estois en un autre lieu, mais je passe outre, car je ne veux parler qu'à vous. Nostre divin Maistre poursuit : Bienheureux sont les debonnaires, car ils possederont la terre. Or, d'autant que cette debonnaireté veut que l'on reprime les mouvemens de colere, que l'on soit doux, cordial et plein de mansuetude envers tous, que l'on pardonne à l'ennemy, que l'on supporte les mespris, la vanité du siecle, qui a un esprit tout contraire à celuy cy, dit : Bienheureux celuy qui se venge de son ennemy, qui se fait craindre et redouter de tous, auquel on n'oseroit faire un affront ni addresser un mot de mespris ; qu'il est heureux celuy-là! tandis qu'elle regarde comme malheureux celuy qui est doux et benin parmi les mespris et adversités. Nostre Seigneur jette derechef cette pierre et declare : Bienheureux les debonnaires, car ils possederont la terre ; et par ces paroles il destruit cette fierté et arrogance en laquelle le monde fonde sa beatitude.

Il adjouste encores : Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Et le monde dit : Bienheureux ceux qui rient et se donnent du bon temps, ceux qui dansent aux bals, ceux qui vont en mascarade et qui suivent les playsirs et vanités ; malheur à ceux qui pleurent. Oh]

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