LI. POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT
que telles sortes de gens sont à plaindre ! En fin le Sauveur continue : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice ; bienheureux non seulement ceux qui font justice, mais encor qui sont persecutés pour la justice mesme. Et le monde ne dit-il pas tout au rebours ? Ne va-t-il pas constituant son bonheur en tout ce qui est contraire aux preceptes de l'Evangile? C'est pourquoy Nostre Seigneur considerant cette sfafue, non point en songe comme Nabuchodonosor, ains en verité, et voyant qu'elle n'avoit que des pieds de terre, c'est à sçavoir que tout ce que ce siecle prise n'est fondé que sur des choses perissables et transitoires, il jetta, comme nous avons dit, cette pierre des huit beatitudes auxquelles est enclose toute la perfection chrestienne.
Mais le monde voyant sa gloire renversée et qu'on le quittoit pour la pauvreté, les mespris, les larmes et la persecution, la prudence humaine s'y est glissée et a trouvé mille et mille interpretations de ces beatitudes ; et c'est elle qui a tout gasté. O Dieu, dit-elle, veritablement les pauvres d'esprit sont bienheureux. Mais n'est-ce pas estre pauvre d'esprit que d'avoir l'usage des richesses, de posseder des biens et dignités, pourveu qu'on n'y attache pas trop son affection? D'autres diront : Pour estre pauvre d'esprit il suffit d'estre Religieux et d'avoir quitté le monde, et choses semblables. Il est vray qu'on l'est desja en quelque facon par ce renoncement ; mais helas, ce n'est pas ainsy que l'entend Nostre Seigneur. C'est dequoy se plaint saint Augustin *, car il est bien difficile de posseder beaucoup de biens et honneurs sans les affectionner. Hé, dit-il, ce n'est pas tout de se faire Religieux : quitter tout pour avoir toutes choses à souhait, se faire pauvre en entrant en Religion et vouloir que rien ne nous manque, vouer la pauvreté et ne vouloir en ressentir aucune incommodité, et qui pis est, rechercher en Religion ce que nous n'avons pas peu trouver au monde, pretendre nonobstant ce vceu, d'avoir mieux nos ayses et commodités qu'avant de nous estre rendus pauvres, o Dieu, quelle pauvreté molle, fade et blasmable * ! Il est vray pourtant, et c'est un malheur, que les plus difficiles
Sszu. IV Io
* Cf. Ep. ccx, 85.
* Cf. tom. præced.
hujus Edit.. p. 228.
*Lib.I,VitaS.Joan.
Eleemos., cap.xxi.
Cf. tom. præced.
hujus Edit., p. 43.
* Ps. xLI, 4.
* Ps. L, 19.
146 SERMONS RBCUEILLIS
à contenter dans les monasteres ce sont ceux qui avoyent le moins de biens avant que d'y entrer.
O certes, ce n'est point de telle pauvreté que Nostre Seigneur et Maistre veut parler ; ce n'est point ainsy que luy et ses Saints l'ont prattiquée. Il est mort tout nud, et ses Saints l'ont suivi en cette pauvreté, quittant tout et s'exposant courageusement à tous les mesayses qu'elle entraisne apres soy. Voyez le saint abbé Serapion duquel il est parlé en la Vie des Peres *, qui delaissa toutes choses et se despouilla tout nud. Si on luy eust demandé: O bon Saint, qui vous a reduit en tel point? O Dieu, eust-il dit, c'est cette aymable pauvreté à laquelle est promis Ze Royaume des cieux ; c'est elle qui m'a icy conduit et qui me fait patir de la sorte. Voyla comme la pauvreté nous porte à embrasser les incommodités qui la suivent.
Or, ce que la prudence humaine trouve contre la pauvreté, elle le trouve de mesme de la debonnaireté, des larmes et en somme de toutes les autres beatitudes. Mais il ne faut point tant d'interpretations, il faut aller simplement et se tenir au pied de la lettre. Si nous voulons faire profession d'embrasser la pauvreté, embrassons de bon cœur les miseres et incommodités qu'elle mene quant et soy ; soyons doux, cordials envers tous ; pleurons si nous voulons estre consolés, je veux dire, versons des larmes spirituelles. Je scay bien que ces paroles: Bzenheureux ceux qui pleurent, s'entendent de ceux qui pleurent leurs pechés et ceux d'autruy parce qu'ils sont contre Dieu, ou encores pour l'absence de ce souverain Bien, comme faisoit David * qui detrempoit son pain de larmes quand on luy disoit : Oz es! £on Dieu ? Mais tous n'ont pas ces larmes, et elles ne sont pas necessaires pour estre sauvé ; neanmoins tous peuvent avoir le desir d'icelles et demeurer devant la divine Majesté avec un cœur contrit et humilié *. Soyons justes, souffrons et endurons toutes sortes de persecutions pour la justice, et en cette facon soyons-en alterés et affamés, et glorifions par ce moyen le Pere, le Fils et le Saint Esprit.
Amen.