LIII. Pour LA FETE DE LA PURIFICATION
et anachoretes qui demeuroyent ès solitudes, y menant une vie plus admirable qu'imitable. N'est-ce pas une chose espouvantable de voir un saint Paul hermite au fond d'un desert, enfermé dans une grotte comme un sauvage, ne mangeant que du pain et ne beuvant que de l'eau ? Certes, ce sont des choses du tout admirables, et neanmoins avec cela il usoit de sa liberté, ce qui soulageoit en quelque facon les austerités qu'il faisoit, parce qu'il y avoit du propre choix en cette maniere de vivre, et ne travailloit que pour son salut particulier. Je sçay bien qu'il prioit pour tout le monde et que ses prieres estoyent de grande utilité pour le public; cependant c'est une chose certaine que la perfection religieuse, c'est à dire la maniere de vivre des Religieux et Religieuses qui sont sous l'obeissance, surpasse de beaucoup la vie des anachoretes *, car leur obeissance doit estre generale et sans exception d'aucune chose; ils n'ont point l'usage de leur liberté au choix de leurs exercices, ains ils se sousmettent aux Regles et Constitutions et aux directions particulieres des Superieurs. Voyla quant au second nom que l'on donne à la feste d'aujourd'huy.
je dois vous dire encor un mot sur le troisiesme nom d'icelle, qui est qu'on l'appelle la feste de saint Simeon le juste. On la nomme ainsy parce que ce glorieux Saint receut en ce jour dans ses bras Celuy apres lequel il souspiroit, mais avec tant de joye et de consolation que, n'ayant plus rien a souhaitter et se voyant proche de sa fin, il chanta, comme un cygne divin *, ce beau cantique : Seigneur, laissez maintenant aller vostre serviteur en baix, car mes yeux ont veu vostre salutaire. Pour vous deduire ce troisiesme point, je vous presenteray un exemple profitable ; et bien que j'en aye ja parlé d'autres fois *, et mesme en ce lieu, je ne laisseray pas de vous le dire, car la plus grande partie de celles qui sont à present icy n'y estoyent pas alors; et puis, encores que l'on reparle d'un mesme sujet on ne dit pas tousjours les mesmes choses. Le fait est donc tel : Nostre Seigneur rencontrant un jour un petit enfant, le print, le baysa et le monstra à ses Apostres, leur disant : Je vous dis
Sanm. IV 13
* Cf. supra, p. 156.
* Vide Plat., Phsed., ante med. ; Cicer., Tuscul., 1. I, c.xxx.
Cf. tom. VIII hujus Edit., p. 178.
* Cf. tom. praeced.
hujus Edit., p. 473.
* Matt., xvi, 3, 5; Marc., 1x, 55.
* Cf. tom. praeced.
hujus Edit., p. 475, not. (1), et Baron., Annal., ad ann. 71, $ xm.
178 SERMONS RECUBILLIS
en verité que si vous n'estes faits semblables à ce petit enfant, vous n’entrerez jamais en Paradis *. Les uns tiennent que cet enfant fut saint Martial *, qui fut despuis Evesque de Limoges, mais la plus commune opinion est que ce fut saint Ignace martyr (1), duquel nous celebrasmes hier la feste et dont on fera demain l'Office, car il est transferé. O que bienheureux fut ce glorieux saint Ignace qui fut pris de Nostre Seigneur et donné pour exemple aux Apostres ! Que doux et pretieux fut ce bayser ! Que de paroles sacrées et secrettes il dit à ce bien heureux enfant quand il le baysa ! Qu'il fut heureux de se laisser porter et manier par le Sauveur, lequel pour recompense grava son nom sacré au fond de son cœur.
Or dites-moy, je vous prie, lequel estimez-vous estre le plus heureux, ou saint Ignace qui fut porté entre les bras de Nostre Seigneur, ou saint Simeon le juste qui le porta entre les siens? Dites-moy ce que vous aymeriez le mieux, ou d'estre portées par ce cher Sauveur comme saint Ignace, ou de le porter entre vos bras comme fit Simeon ? Certes, tous deux sont bien heureux, et saint Ignace d'estre manié et porté non point oü il veut mais oü il plaist à Nostre Seigneur, et saint Simeon de porter entre ses bras Celuy qui luy causa tant de contentement qu'il respandit sur ce divin Seigneur une abondance de larmes de douceur et de consolation. Mais si vous aviez à choisir, lequel prendriez-vous? Vous y penserez, car ce ne sera pas une pensée inutile ; et ce pendant je vous diray la mienne.
Le grand saint Ignace fut bien heureux d'estre porté entre les bras du Sauveur et de ne plus marcher sur ses pieds mais sur les siens, puisque celuy qui est porté ne marche pas sur ses pieds ains sur ceux de celuy par lequel il est porté. O que bienheureuse est l'ame qui ne chemine plus sur ses propres pieds, c'est à dire qui ne va plus selon ses propres affections et ses pensées, ni selon ses humeurs et inclinations! car l'ame a des pieds
(1) Il est assez probable que les paroles du Saint ont été ici mal comprises, car on lui attribue une assertion contraire à celle qu'il énonce dans le Zraifté de l'Amour de Dieu, Livre I, chap. 1x et Livre VII, chap. n.