LIV. Pour Le MERCREDI DES CENDRES
qu’il soit universel, c’est à dire prattiqué par le corps et par l'esprit. C'est la premiere condition qu'il faut observer pour bien jeusner.
La seconde est de ne point jeusner pour la vanité ains par humilité *; car si nostre jeusne n'est fait avec humilité il ne sera point aggreable à Dieu. Tous nos anciens Peres l'ont ainsy declaré, mais particulierement saint Thomas*, saint Ambroise** et le grand saint Augustin ***, Saint Paul en l'Epistre qu'il escrit aux Corinthiens *, laquelle nous lisions Dimanche passé, declare les conditions requises pour se bien disposer au jeusne de la Quarantaine. Voicy le Caresme qui approche ; preparez vous à jeusner avec charité, car si vostre jeusne est fait sans icelle, il sera vain et inutile, d'autant que le jeusne, comme toutes les autres bonnes ceuvres, s'il n'est pas fait en charité et par la charité n'est point aggreé de Dieu. Quand vous vous disciplineriez, quand vous feriez de grandes prieres et oraisons, si vous n'avez la charité cela n'est rien ; quand mesme vous opereriez des miracles, si vous n'avez la charité ils ne vous proffiteront point ; voire si vous souffriez le martyre sans la charité, vostre martyre ne vaudroit rien et ne seroit point meritoire aux yeux de la divine Majesté ; car toutes les ceuvres, petites ou grandes, pour bonnes qu'elles soyent en elles mesmes, ne valent et ne nous proffitent point si elles ne sont faites en la charité et par la charité. J'en dis maintenant de mesme : si vostre jeusne est sans humilité il ne vaut rien et ne peut estre aggreable au Seigneur. Les philosophes payens ont ainsy jeusné, et leur jeusne n'a point esté regardé de Dieu. Les pecheurs jeusnent en cette sorte, mais parce qu'ils n'ont pas l'humilité cela ne leur proffite aucunement. Or, comme d'apres l'Apostre, tout ce qui se fait sans la charité n'est point aggreé de Dieu, aussi dis je de mesme avec ce grand Saint, que si vous jeusnez sans humilité vostre jeusne ne vaudra rien ; car si vous n'avez l'humilité vous n'avez pas la charité, et si vous estes sans charité vous estes aussi sans humilité, d'autant qu'il est presqu'impossible d'avoir la charité sans estre humble et d'estre humble sans avoir la charité, ces deux
*Cf.tom. VIIIhujus
Edit., pp. 51-54.
M ID Ir. QU.CXLVII, “De Elia et Jejun.,
«se Serm. ccvi, $ 1, cevir, $ 2; serm.
Lxxm,, in Append. * I Bp., xi
* Cf. supra, p. 53.
* Cf. supra, p. 176.
186 SBRMONS RECUEILLIS
vertus ayans une telle sympathie et convenance par ensemble qu'elles ne peuvent jamais aller l'une sans l'autre *.
Mais qu'est-ce jeusner par humilité ? C'est ne point jeusner pour la vanité. Or, comme est-ce que l'on jeusne pour la vanité? En cent et cent façons qui nous sont marquées en la Sainte Escriture ; mais je me contenteray de vous en dire une, car il ne faut pas charger vostre memoire de beaucoup de choses. Jeusner par vanité c'est jeusner par sa propre volonté, d'autant que cette propre volonté n'est point sans vanité, ou du moins sans tentation de vanité. Et qu'est-ce que jeusner par sa propre volonté? C'est jeusner comme on veut, et non point comme les autres veulent ; jeusner en la façon qui nous plaist, et non point comme on nous l'ordonne et conseille. Vous en trouverez qui veulent jeusner plus qu'il ne faut, et d'autres qui ne veulent pas jeusner autant qu'il faut. Qui fait cela sinon la vanité etla propre volonté? car tout ce qui vient de nous nous semble estre meilleur, et nous est beaucoup plus aysé et facile que ce qui nous est enjoint par autruy, quoy que plus utile et propre pour nostre perfection. Cela nous est naturel et naist du grand amour que nous nous portons.
Mettons un chacun la main à nostre conscience et nous trouverons que tout ce qui vient de nous, de nostre propre sens, choix et election nous l'estimons et aymons bien mieux que ce qui vient d'autruy. Nous y avons une certaine complaisance qui nous facilite les choses les plus ardues et difficiles, et cette complaisance est presque tousjours vanité. Vous trouverez des femmes qui veulent jeusner tous les samedis de l'année et non le Caresme *; (1) elles veulent jeusner à l'honneur de Nostre Dame et non à celuy de Nostre Seigneur, comme si Nostre Seigneur et Nostre Dame ne tenoyent pas rendu à l'un le culte qui est deferé à l'autre, et qu'en honnorant le Fils par le jeusne fait à son intention l'on ne contentast pas
(1) Les neuf lignes suivantes sont inédites, ainsi que les lignes 15-59, p. 195, et la p. 194 toute entière,