LIV. POUR LE MERCREDI DES CENDRES
la Mere, ou qu’en honnorant la Vierge l’on n’aggreast pas au Sauveur. Grande folie que celle-là ! Mais voyez que c'est de l'esprit humain : parce que le jeusne que ces personnes s'imposent le samedy à l'honneur de nostre glorieuse Maistresse vient de leur propre volonté et election, il leur semble qu'il soit plus saint et qu'il les conduise à une plus grande perfection que ne feroit pas le jeusne du Caresme qui est commandé. Et telles sortes de gens ne jeusnent pas comme il faut, ains comme ils veulent.
Il y en a d'autres qui pretendent jeusner plus qu'il ne faut, et avec ceux cy l'on a plus de peine qu'avec les premiers. C'est ce qui faisoit que le grand Apostre se plaignoit, disant *: Nous nous trouvons bien empeschés avec deux sortes de gens pour ce qui regarde le jeusne; car les uns ne veulent pas jeusner autant qu'ils doivent et ne se peuvent contenter des viandes permises (ce que font encores aujourd'huy plusieurs mondains lesquels pour ce sujet alleguent mille raysons; mais je ne suis pas icy pour parler de telles choses, car c'est à des Religieuses à qui je m'addresse). Les autres, dit saint Paul, veulent plus jeusner qu'il ne faut. C'est avec ceux cy que nous avons le plus à faire : nous monstrons clairement aux premiers qu'ils contreviennent à la loy de Dieu, et qu'en ne jeusnant pas autant qu'il faut, tout en le pouvant faire, ils enfreignent les commandemens du Seigneur. Mais nous avons plus de peine avec les foibles et infirmes qui n'ont pas la force de jeusner; car ils ne veulent point ouÿr de raysons ni se persuader qu'ils n'y sont pas tenus, et malgré que nous en ayons ils s'opiniastrent à jeusner plus qu'il n'est requis, ne voulans point user des viandes que nous leur ordonnons *. Ces gens ne jeusnent point par humilité ains par vanité ; ils ne reconnoissent pas qu'estans foibles et infirmes, ils feroyent beaucoup plus pour Dieu de ne pas jeusner par le commandement d'autruy et de se servir des viandes qui leur sont ordonnées, que de vouloir s'en abstenir par leur propre volonté ; car si bien, à cause de leur foiblesse, leur bouche ne peut faire abstinence, il faut qu'ils fassent
* Rom., xiv, 1-6.
* Cf. tom. præced.
hujus Edit., p. 19.
* Ubi supra, p. 183.
* Philip., ult., 5.
* Bpist. ccx1 ct tom. VIII Edit., p. 65.
188 SaRMONS RECUEILLIS
jeusner les autres sens du corps et les passions et puissances de l'ame.
Ne faites point, dit Nostre Seigneur *, comme les hypocrites, lesquels quand ils jeusnent sont tristes et melancoliques à fin d'estre loués des hommes et estimés grans jeusneurs; mais que vostre jeusne se fasse en secret; lave, alors vostre face, oignez vostre chef, et vostre Pere celeste qui voit le secret de vostre cœur vous scaura bien recompenser. Nostre divin Maistre n'entend pas par cecy que nous ne nous devons point soucier de l’edification du prochain ; o non, car saint Paul dit * : Que vostre modestie soit manifeste à tous. Ceux qui jeusnent la sainte Quarantaine ne s'en doivent point cacher, d'autant que l'Eglise ordonne ce jeusne et veut qu'un chacun scache que nous l'observons ; il ne le faut donques pas nier à ceux qui nous le demanderont pour leur edification, puisque nous sommes obligés d'oster tout sujet de scandale à nos freres. Mais quand Nostre Seigneur dit : Faites vostre jeusne en secret, il veut entendre : Ne le faites point pour estre veus ni estimés des creatures, ne faites point vos ceuvres pour les yeux des hommes ; soyez soigneux de les bien edifier, mais non pas à fin qu'ils vous estiment saints et vertueux. Ne soyeq bas comme les hypocrites, ne taschez point de paroistre meilleurs que les autres en prattiquant plus de jeusnes et de penitences qu'eux.
Le glorieux saint Augustin, en la Regle qu'il a escrite pour ses Religieux (1), et encores en celle de ses Religieuses (car il les a dressées toutes deux, et l'une apres l'autre), ordonne qu'on suive la communauté autant qu'il se peut *, comme voulant dire : Ne soyez pas plus ver- "* tueux que les autres, ne veuillez pas faire plus de jeusnes, plus d'austerités, de mortifications qu'il ne vous en est ordonné ; faites seulement ce que les autres font et ce qui vous est commandé par vos Regles, selon la maniere
(1) C'est par extension que l'on parle ici de la Régle dressée par saint Augustin pour ses Religieux. En réalité le saint Docteur n'a pas écrit pour eux de Régle spéciale. Celle qu'il avait donnée aux Religieuses dans son épitre ccxi a été simplement adaptée à leur usage.