‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 149 sur 322 · LIV. POUR LE MERCREDI DES CENDRES · texte numérisé non relu

LIV. POUR LE MERCREDI DES CENDRES

n'est point d'eux que tu attens ta recompense. Il faut donc faire nostre jeusne en humilité et en verité et non en mensonge et hypocrisie, c'est à dire pour Dieu et pour aggreer à luy seul.

Il ne faut pas se servir de grans discours et discretion pour entendre pourquoy le jeusne est commandé, s'il l'est pour tous ou seulement pour quelques uns. Chacun sçait qu'il est ordonné en expiation du peché de nostre premier pere Adam, lequel prevariqua en rompant le jeusne qui luy estoit enjoint par la defense de manger du fruit de l’arbre de science; pour ce, il faut que la bouche fasse penitence en s'abstenant des viandes prohibées. Plusieurs ont des difficultés sur ce sujet ; mais je ne suis pas icy pour y respondre, ni moins pour dire quels sont ceux qui sont obligés au jeusne. O non, car nul n’ignore que les enfans n’y sont point tenus, ni les personnes de soixante ans.

Laissons donques cela, et voyons plustost, par trois exemples que je vous rapporteray, combien c'est une chose dangereuse de vouloir faire les discrets sur les commandemens de Dieu ou de nos Superieurs. Deux seront tirés de la Sainte Escriture, et l’autre, de la Vie de saint Pacome. Le premier est celuy d'Adam, lequel ayant receu de Dieu le commandement de ne point manger du fruit defendu, sous peine de perdre la vie, le serpent vint conseiller à Eve d'enfreindre ce commande ment ; elle l’escouta et emporta son mary. Et discourant sur la defense qui leur estoit faite : Hé quoy, dirent-ils, encores que Dieu nous ayt menacés de la mort, si est-ce que pour cela nous ne mourrons pas, car il ne nous a pas creés pour nous faire mourir. Ils en mangerent, et moururent de la mort spirituelle *.

Le second exemple est de certains disciples de Nostre Seigneur lesquels, entendans qu’il parloit de leur donner sa chair et son sang en viande et breuvage, voulurent faire les discrets et prudens, demandant comment pourroit-on manger la chair et boire le sang d’un homme? Mais comme ils vouloyent raysonner là dessus, nostre divin Maistre les rejetta *.

Sunm. IV t3

* Gen., m, 1-6. Cf.

supra, pp. 172-175.

* Joan., vi, 61-67.

* Vite Patrum, LI, c. XLII.

194 SERXcCwS RECUEILLS

Le troisiesme est tirè de la Vie de saint Pacome *. Celuy cy estant ua jour sorti de son monastere pour quelque affaire qu'il avoit dans la grazie a55ave de son Ordre, où vivoyent trois mille moines. recommaznda à ses Freres d'avoir soin de quelsues petits Religieux qui estovent venus à luv par une particuiiere inspirazion. Comme la sainteté de ces Peres du desert sesto: espanchee par tout. de pauvres jeunes en'ans v accouroyect et priovent le Saint de les recevoir en ‘eur maaiere ce vivre. Luv. connoissant qu'ils estovert envovés de Dieu. ies avoit receus et en avo:t une solEcitude toute particuliere : c'est pourquoy en s'en allant il recommanda tort soigneusement qu'on les recreast et qu'oa leur fist manger des herbes cuites. Vovla toutes les mignardises qu'on faisoit à ces enfans. Mais le saint Pere estant parti. ies anciens Religieux pretendant estre plus austeres, ne voulurent plus manger d'herbes cuites. ains se contenterent d'en manger de crues. Ce que vovant. ceux qui les traittovent penserent que c'estoit chose perdue d'en faire cuire puisque nul n'en prenoit que ces enfans.

Or, saint Pacome revenant, ils sortirent tous à guise d'abeilles, courant au devant de luy : qui luy bavsoit la main, qui la robe, comme à leur cher Pere. En fin un petit Religieux luy vint dire: O mon Pere, qu'il me tardoit que vous revinssiez, car nous n'avons point mangé d'herbes cuites despuis vostre despart ! Ce qu'entendant, il fut fort touché, et ayant fait appeller le cuisinier il luy demanda pourquoy il n'avoit point fait cuire d'herbes. Celuy cy luy respondit que c'estoit parce que nul n'en mangeoit que ces enfans, et qu'il avoit pensé que c'estoit chose perdue; mais qu'il ne s'estoit pas repose, ains avoit fait des nattes. Sur cela le saint Pere luy fit en presence de tous une bonne correction, puis il commanda que l'on jettast au feu toutes ses nattes ou stolles, disant qu'il failloit brusler ce qui estoit fait sans obeissance ; car, adjousta-t-il, je scavois bien ce qui estoit propre pour ces enfans, lesquels il ne faut pas traitter comme les anciens ; et cependant vous avez voulu, contre l'obeissance, faire les discrets. Voyla comme ceux qui oublient

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